Compains

Histoire d'un village du Cézallier

– Misère (1690-1699)

 

UNE DÉCENNIE DE DÉRÈGLEMENTS CLIMATIQUES ET DE MISÈRE à COMPAINS

durant le règne de Louis XIV

1690-1699

 

      Borner cette évocation de la misère aux frontières de Compains aurait été réducteur, tant était général le mal-vivre qui imprégnait au quotidien la vie de nos ancêtres durant la dernière décennie du XVIIe siècle. Aussi ce chapitre consacré aux années de misère à Compains s’autorisera-t-il quelques courts débordements géographiques vers la communes de Besse, petite ville fortifiée située à dix kilomètres de Compains, et vers les paroisses de La Godivelle, Saint-Alyre-ès-Montagne et Valbeleix, des villages dont les habitants, comme bien d’autres en Auvergne, partagèrent une communauté de misère avec les compainteyres.

 

Vulnérabilité des paysans des montagnes occidentales

 

Jacques Callot, Les GueuxLe mendiant (Gallica)

      Précaires, les conditions de vie des ruraux des montagnes occidentales alternaient les “années ordinaires”, normales, avec des années de disettes et parfois d’épouvantable famine. On survivait alors sur le fil, dans la fragilité car tous vivaient sans les réserves suffisantes qui les mettraient à l’abri d’une crise prolongée. Tous étaient à la merci d’une mauvaise récolte, d’une maladie, d’une épidémie, d’un accident, c’était le sort commun.

 

Mais jamais peut-être ne connut-on une situation si désespérée que lorsque le royaume de France, peu préparé à gérer une telle catastrophe, fut frappé dans les années 1690 par un dérèglement climatique d’une ampleur exceptionnelle par son intensité et sa durée. Des pluies torrentielles, des froids polaires, des sécheresses se coalisèrent plusieurs années durant pour ruiner les récoltes de bleds, les foins, les semis, privant chacun de la ration minimum de nourriture indispensable à sa survie.

 

Pour ne rien arranger, la spéculation s’en mêla. Le prix des céréales atteignit des sommets et, suivant l’adage, quand le prix du pain enchérit outre mesure, la mortalité explose. Aux pics de mortalité de l’hiver et de l’automne habituels en montagne, succéda entre 1692 et 1695 une famine terrible, à l’origine d’une déferlante de mortalité qui, à l’échelle du royaume, élimina environ 20% de la population française et, dit-on, un quart de la population auvergnate.

 

 

Méfaits climatiques au XVIIe siècle

      A maintes reprises déjà, des conditions climatiques difficiles avaient fragilisé les paysans-éleveurs des montagnes du Cézalier septentrional au XVIIe siècle. Après une forte pénurie de grains en 1610, l’Auvergne avait connu en 1614 un hiver très rigoureux suivi d’une baisse des rendements qui permit au clermontois Jean Savaron, alors député aux Etats généraux, d’assurer au roi que les populations étaient, faute de céréales, “réduites à manger de l’herbe”. Il faut comprendre par là les légumineuses, fèves ou pois consommées habituellement par les paysans, auxquelles s’ajoutaient les “racines” (par exemple les raves) qu’on avait coutume d’abandonner aux animaux quand les temps n’étaient pas trop durs, mais dont on savait se contenter en période de pénurie. Ajoutons y les fougères, dont le paysan faisait du pain “qui était fort mauvais, semblable à des mottes à brûler et cependant ils s’en nourrissaient, tant la nécessité fait trouver des ressources” (Dictionnaire d’histoire naturelle, article Fougère). Enfin, pour faire bonne mesure, on consommait aussi “un pain mêlé d’orge dont la qualité indigeste détruit insensiblement l’organe de sa digestion”. Montrant que cent ans plus tard (1770), si on ne souffrait plus de famine on souffrait encore de disette, Montyon, alors intendant d’Auvergne, déplorera avec les mêmes mots que Savaron “qu’une partie des habitants de la montagne a été réduite à vivre d’herbe pendant plusieurs mois, on a même prétendu que plusieurs d’entre eux étaient morts de faim, il est inutile de vous faire le récit des horreurs dont j’ai été témoin”.

 

Jacques Callot, Les GueuxLa mendiante (Gallica)

 

      Les compainteyres avaient coutume de se rendre au bourg-marché de Besse. On y vendait les produits des montagnes environnantes et on pouvait y acheter les biens venus des Limagnes. Enfin, encore fallait-il que le temps le permît car, régulièrement, les intempéries entravaient le commerce au point que ce 28 janvier 1635, Desserre curé de Besse, chronique dans son registre paroissial un épisode climatique de temps suspendu plus sévère qu’à l’ordinaire : l’enneigement avait rendu le marché de Besse inaccessible durant plus de deux mois : on ne vit, dit le curé, “durant neuf lundys, personne de la montagne au marché à Besse, ne pouvant passer a cause de la grande quantité de neige”. Le climat impactait les échanges et plongeait la région dans une torpeur hivernale.

 

 

      Durant le règne de Louis XIV, et en dépit de leurs conditions de vie très aléatoires,  les montagnards furent parfois considérés par certains administrateurs de la province comme étant plus favorisés que leurs voisins des Limagnes : les éleveurs des hautes terres ne bénéficiaient-ils pas dans leur régime alimentaire des protéines qui manquaient aux cultivateurs de la plaine ? Et en montagne, ne profitait-on pas de maisons bien adaptées à la froidure, protégées par des murs épais où chacun pouvait bénéficier de la chaleur des bêtes de l’étable contigüe ? C’était incontestable, mais malheureusement les maisons ne protégeaient que du froid, pas de la faim, et quand, poussé par la nécessité on avait dû vendre son petit cheptel pour survivre, beaucoup sombraient dans la mendicité et la mort.

 

      L’Auvergne était fortement imposée. Quand la faim rendait les peuples ingérables, leur avenir incertain les conduisait à refuser l’impôt que tous, à commencer par les intendants d’Auvergne commis par le roi, considéraient comme pesant trop lourdement sur la province. Aussi ne faisait-il pas bon être collecteur d’impôts quand des “émotions” ponctuaient ces temps miséreux. A Besse encore, on ne se contente plus de murmurer, on assomme à coup de pierres les collecteurs de la taille sous les murailles de la ville. L’un est tué, l’autre grièvement blessé : “il n’y a dorénavant plus de seureté … pour les officiers du Roy dans l’exercice de leurs charges” déplorent les administrateurs. A Compains, de 1652 à 1658, on diffère le paiement du cens dû au seigneur de Saint-Nectaire pour la montagne de la Vaisse, indice de difficultés durables endurées par les paysans. Après une embellie de quelques années bienvenue dans les années 1680, c’est une crise d’une ampleur exceptionnelle qui s’abat sur le pays de Compains dans les années 1690.

 

LES ANNEES de CRISE (1691-1696)

 

      Temps pourri, froid excessif, sous-production, disette, famine, c’est cet engrenage de catastrophes qui attend les deux intendants de police, justice et finance de la généralité de Riom et province d’Auvergne qui se retrouvent à la tâche lors de la grande famine des années 1690. Gilles de Maupeou d’Ableiges, intendant de 1691 à 1695, prend de plein fouet la “grande mortalité” des années 1693-1694. Son successeur, Antoine Lefèvre d’Ormesson, affronte à son tour durant les années 1695 à 1703 les séquelles miséreuses d’un climat déréglé.

      La correspondance de ces intendants avec les contrôleurs des finances à Versailles a été utilisée ci-après, complétée de sources qui proviennent majoritairement des Archives départementales du Puy-de-Dôme.

 

1690-1692 : les prémisses de la Grande mortalité

      Lors des courtes disettes rencontrées habituellement en période de jointure entre mai et juillet, on savait s’organiser localement. Mais lors d’une famine généralisée à une région, à un pays, la logistique des approvisionnements devenait toute autre : c’est l’organisation même des secours par les agents royaux qu’il fallait actionner de façon efficace.

      Dès 1690, une succession d’hivers rudes et très humides suivis de printemps et d’étés froids et trop arrosés avait fait se succéder des récoltes médiocres, insuffisantes à nourrir correctement les populations. Les maigres rendements, en particulier du seigle culture dominante de la montagne, enchérissaient le prix du pain. Touchée par les mêmes maux,  la production des autres bleds, orge et avoine était, elle aussi, déficitaire.

      Très loin de notre Etat-Providence, l’administration royale est mal préparée à affronter le désastre de grande ampleur qui s’annonce en Auvergne. L’intendant Maupeou qui sent venir la crise, écrit au contrôleur général à Versailles en 1691 pour tirer la sonnette d’alarme. Il craint que les récoltes très déficitaires n’entrainent une disette de céréales entre mars et juin, période de jointure et moment de tous les dangers. Il demande du blé “pour la subsistance des pauvres” […] “ce qui fait grand mal c’est la disette d’argent, en sorte que le paysan n’a pas un sol pour acheter le blé dans le marché”. En secret pour éviter la spéculation, l’intendant fait venir du blé de la région d’Orléans, mieux pourvue. Les intempéries redoublent en 1692, ne laissant que des récoltes catastrophiques. Nouvelle importation de blé d’Orléans. On distribue aussi du blé “à des pauvres honteux”, des hommes qui, pourtant dotés d’un travail, ne parviennent pas à nourrir leur famille. Sentant venir une crise majeure, l’intendant annonce “une disette pressante” et fait connaitre au contrôleur général que le blé enchérit et qu’en plusieurs endroits, on a trouvé des gens morts de faim.

      Pris de court par l’ampleur du drame, on cherche à parer au plus pressé. La “charité du roi” accorde à l’Auvergne une diminution d’impôts de 60 000 livres sur la taille, de 300 000 livres sur l’ustensile (l’hébergement des soldats) et l’exemption de quartiers d’hiver. On envisage d’établir dans les villes “une marmite” pour les pauvres. Devenues hors de prix, les céréales ne peuvent plus être achetées ni par les plus démunis, ni même par une grande partie des autres. Maupeou, bien conscient de la dégradation de la situation avertit le contrôleur : “ce qui est a craindre, c’est une grande disette de blé, non seulement pour l’année qui vient 1693, mais encore pour l’année 1694 […] les mauvais temps ont si fort dégradé la moisson et les semailles que la plupart des laboureurs n’ont osé semer, ceux qui ont semé sont persuadés qu’ils ne feront aucune récolte”. L’intendant voyait juste.

 

Les enfants, premières victimes de la famine

      Les plus fragiles sont frappés les premiers, ainsi cet “enfant mort dans la montagne” retrouvé durant l’été 1692 et don le curé ne put déterminer l’identité, ni pourquoi il errait là : “a été enseveli dans le cimetière de Compains un enfant agé d’entour sept a huit ans qui s’est trouvé mort dans ladite montagne de Luysserre par le mauvais temps ou la faim”. A Anzat on retrouve mort un groupe de pauvres qui erraient dans la montagne à la recherche d’une aumône. Situations banales dans les registres paroissiaux des montagnes, que ces morts inconnus, venus d’on ne savait où.

Jacques Callot, Les GueuxLa mère (Gallica)

      Alors que certains, désespérés par le climat pourri n’ont même pas préparé leurs terres à recevoir les semis d’automne, l’intendance décide en septembre 1693 de prêter des graines pour les semailles aux paysans qui ont préparé leur terres pour y semer. Avec un bémol cependant : les graines prêtées devront être remboursées “car sans cela, il serait a craindre que les paisans ne prissent le bled pour vivre (manger) et non pour semer”. Car dans les campagnes “les pauvres mangeoit de lerbe dans les prés, a poniées et surtout de celle qui s’apelle langue de boeuf (la fougère scolopendre); des orties il s’en faisoit de la soupe. De voir le visage des pauvres, il sembloit qu’ils avoit demeuré trois mois ensevely dans la terre, il mourroit la plupart de faiblesse dans les rues”.

      Semer n’assurait pas la récolte : outre le climat qui pourrissait les graines semées, encore fallait-il que les plus affamés ne déterrent pas les semis pour consommer aussitôt les graines. A Besse, relate un texte attribué au juriste Godivel, “il y avait des pauvres petits enfants qui avaient des petits batons pointus d’un coté qui désenterraient les fèves et autres légumes après que l’on ait ensemencé les terres. Mais tout le monde était si fortement oppressé par la misère que l’on n’osait pas seulement leur en faire le moindre châtiment, car [on ne pouvait pas] chatier ces pauvres enfants qui n’avaient d’autres intentions que de se pouvoir sauver la vie”.

      On se souviendra du Petit Poucet, ce conte de Perrault où des parents sans ressources tentent de perdre dans les bois leurs enfants qu’ils ne peuvent plus nourrir. Il fut publié en 1697.

 

 

 

LA VISITE des GRENIERS et des GRANGES à COMPAINS (octobre 1693)

 

       Alors que grêles et orages continuent de ruiner les cultures, le contrôleur général ordonne à l’intendant Maupeou de faire visiter tous les greniers d’Auvergne. Le contrôleur veut faire établir l’état réel des stocks, identifier les greniers vides et débusquer les spéculateurs qui stockent pour provoquer l’enchérissement des prix. Cet inventaire précis de la quantité de seigle, d’avoine et d’orge dont chacun dispose dans son grenier va permettre à l’Administration de distribuer les aides qu’on répartira entre aide alimentaire et aide aux semis. A Compains et Valbeleix, les greniers seront contrôlés par le bailli du marquisat d’Entraigues assisté du curé de Compains, Gabriel de Chazelles et des consuls de la paroisse pour 1693, Claude Morin, Antoine Golfier, Pierre Vallon et Ligier Roux.

Les exploitations agricoles

      Le bailli visite 96 exploitations, chiffre qui agglomère les exploitations familiales tenues par un chef de famille (64), les tenures exploitées en association, père-fils, frères, oncle-neveu qui sont beaucoup moins nombreuses (9), les métairies (18) et enfin les biens des femmes seules (5). Les consuls font consigner dans le procès-verbal qu’une grande partie des granges sont vides parce que les habitants n’ont pas eu de quoi semer l’année précédente. Ainsi ceux de La Ronzière, totalement démunis, “n’ont rien cueillis pour n’avoir heu de quoi semer”. Dénutris, sans doute compteront-ils bientôt au nombre des morts qui explosera en 1694 dans les registres paroissiaux.

Les métairies

     Le cas particulier des métairies montre qu’à l’exception de Belleguette, Grolier et La Ronzière, tous les hameaux de Compains comptent au moins une métairie. Ce sont les hameaux occidentaux situés au sud-ouest du bourg qui comptent la plus grande densité de ces domaines : Espinas et Graffaudeix comptent chacun trois métairies, La Fage et Moudeyre ne sont exploités qu’en métairie. Les propriétaires sont soit des nobles (le comte de Brion et la marquise d’Entraigues), soit des bourgeois. Tous sont non-résidents et non-exploitants directs, mais ils vivent dans l’environnement proche de Compains (Chidrac, Besse, Ardes, Egliseneuve-d’Entraigues).

 

Les cultures pratiquées

      Parmi les productions végétales, l’enquête ne considère que les seules céréales panifiables, seigle, orge ou avoine, à l’exclusion des légumineuses, du lin et du chanvre. Le seigle est cultivé partout, sauf au hameau de La Ronzière. Rarement semée, l’orge n’apparait qu’au bourg, à Chandelières et à Grolier. L’avoine est cultivée à Escouailloux, Marsol, Chandelières et surtout à Redondel où on la produit dans les exploitations familiales mais surtout dans les métairies.

L’état des stocks

      Les comptes du bailli totalisent un stock de 22 240 gerbes de seigle et 2740 gerbes d’orge ou d’avoine. Faible, ce nombre est encore minoré par le fait que les gerbes ont déjà été “a demi battues pour manger” et consommées  et que nombreuses sont celles qui ont été “grattées tant par le vent de midy que [par] les pluyes continuelles lorsqu’elles étaient en fleur”.

Les paroisses employaient généralement les mesures du bourg le plus voisin. A Compains, c’est donc en mesure de Besse que les enquêteurs estiment à 700 le nombre de gerbes de seigle nécessaires pour faire un septier de 160 livres. L’enquête met ainsi en évidence l’extrême faiblesse des réserves céréalières de Compains. Si l’on arrondit à quatre tonnes les réserves, en se fondant sur les 1240 habitants, chiffre donné par le curé, il reste dans la paroisse moins de 3 kg de céréales par habitant.

 

 

La VISITE des GRENIERS et des GRANGES

à La Godivelle, Saint-Alyre-ès-Montagne et Valbeleix (1693)

Les mêmes causes produisent les mêmes effets dans les villages voisins de Compains.

      A La Godivelle, “paroisse estant située sur les plus hautes montagnes habitées de la province”, nous sommes sur les terres des La Rochefoucauld et c’est le notaire d’Allanche qui enquête. La paroisse compte, selon le curé, 200 communiants et 52 non communiants. Sur les 35 maisons examinées par l’enquêteur, seules huit maisons ont encore quelques rares cartons de seigle. Nous privant de visibilité sur ceux qui n’ont plus rien, l’enquêteur précise qu’il ne fera pas mention de ceux qui n’ont plus aucune graine.

      A Saint-Alyre-ès-Montagne, (450 communiants et 250 non communiants selon le curé), 64 maisons sont visitées, dix n’ont pas de seigle et une seule maison détient cinq septiers (le septier est déclaré à Saint-Alyre valant 100 kg). La plupart n’ont que quelques cartons.

      A Valbeleix (650 communiants et 330 non communiants selon le curé), l’orge et le seigle sont les cultures dominantes mais les quantités détenues par les habitants sont minimes et, comme partout, “certains n’ont rien cueilli l’année présente”. Marquant la permanence de ses possessions à Valbeleix depuis le temps des Bréon, l’abbaye bénédictine de Saint-Alyre-lès-Clermont n’a récolté sur les terres qu’elle exploite à Valbeleix que 35 septiers de seigle et huit septiers d’autres grains, récolte en forte baisse par rapport à une année commune où elle déclare récolter 120 septiers de dîmes. Face à l’incertitude climatique persistante, nul n’a d’ailleurs voulu acenser les dîmes des bénédictins en 1693.

 

La FAMINE de 1694

      Les secours envoyés en Auvergne ne suffirent pas à éviter la famine. Toutes les conditions sont réunies pour que le nombre des morts explose et Compains s’enfonce dans une misère mortelle. Pour survivre, chacun vend alors ce qu’il a, y compris son bétail, s’il ne peut l’éviter : il faut bien acheter quelques grains, même hors de prix. Comment le bétail survécut-il jusqu’à la récolte 1694 alors que son foin avait pourri comme les semis, nulle enquête ne nous l’apprend.

    Le registre paroissial témoigne de l’envol de la courbe des sépultures et du fort déficit des naissances, comparé à une année ordinaire. Momentanément, les mariages résistent encore bien en 1694, avant de chuter les deux années suivantes.

      Face à la mortalité galopante, chacun redoute de mourir sans les sacrements. Pour le curé, c’était une obligation vérifiée par l’évêque lors des visites pastorales : nul ne devait mourir sans avoir reçu les sacrements. Aussi peut-on facilement imaginer la silhouette familière du curé, sillonnant en tous sens la paroisse au pas de sa jument pour se rendre par tous les temps dans les hameaux reculés porter l’extrême onction à ceux qui, de toutes part, meurent de faim ou de maladie. 

      Le cas des veuves chargées d’enfants était particulièrement critique. Ainsi voit-on, par exemple, Françoise Jourde, veuve de Jean Golfier de Brion, contrainte pour survivre de vendre un pré le 2 février 1694. Elle déclare “que la grande necessité l’a obligée a consentir a icelle [vente] pour la nourriture et autres soins d’elle et de ses enfants qui ne peuvent autrement survivre a cause de la grande cherté du blé en la ville d’Ardes et Besse”. On la retrouve ensuite au moulin de Péraud, chez la veuve du meunier Jean Admirat, sans doute employée comme servante. En 1710, trente ans après son mariage, ses beaux-frères lui règleront une partie de sa constitution (dot) dont elle ne touchera le reliquat que le 25 février 1714, trente trois ans après son mariage. Et trois mois avant sa mort.

 

Jacques Callot, Les GueuxLe mendiant et son chien (Gallica)

      Pierre Chandezon, endetté envers plusieurs particuliers, ne peut les rembourser. Marie Grolier sa femme ainsi que “sa  famille qui est en grand nombre, sont dans la dernière necessité… à cause de la grande disette de blé, notoyre dans la province”. Dans l’incapacité de payer le cens et la taille, ils ont dû emprunter des grains et au village personne ne veut plus les aider. Tenue d’assumer les dettes contractées par son mari, réduite à la misère, Marie Grolier doit mendier son pain et aliéner ses biens dotaux, un droit que lui donne la coutume d’Auvergne dans des circonstances exceptionnelles. Un conseil de famille l’y autorise et elle vend ses biens personnels pour 220 livres.

 

A travers ces deux exemples, on entrevoit le déroulement de l’engrenage fatal qui conduit les paysans victimes d’aléas climatiques à s’enfoncer dans la misère. S’ils veulent nourrir leur famille et semer pour l’année suivante, ils doivent s’endetter doublement. Si l’année suivante le climat les met à nouveau dans l’incapacité de rembourser, leurs créanciers font saisir leurs biens. Le dernier recours, mais pour combien de temps, c’est l’aliénation de la dot de l’épouse qui perd ainsi ce qu’elle tenait pour ses vieux jours.

 

    Prenant son poste en 1695, Lefèvre d’ Ormesson nouvel intendant d’Auvergne, découvre à son arrivée que la situation des montagnes est pire que celle qu’on lui avait décrite, pire même selon lui que celle de 1693-1694. Les récoltes ont été si faibles qu’il craint une nouvelle calamité semblable à celle des années précédentes et demande des secours. Quant au bétail “il y a eu une si grande disette de fourrages l’année dernière dans la montagne…qu’il ne s’en est pas trouvé suffisamment pour la nourriture des bestiaux”. Dans l’incapacité de nourrir ses bêtes chacun veut les vendre, faisant chuter les prix : “les habitants qui ont trois ou quatre boeufs ou vache…sont obligés de s’en défaire et de se restreindre à ce qu’ils peuvent nourrir a proportion de ce qu’ils ont sauvé de mauvais fourrage à cause des pluies continuelles”.

 

Le recours à la mendicité

      Pour beaucoup, fuir les montagnes parait la seule échappatoire à la famine “la plupart des gens de la montagne sortent de la province avec toute leur famille et abandonnent leurs biens sans culture et vont demander l’aumosne. Il en est revenu beaucoup qui font le même métier [qui mendient] parce qu’on n’a pas voulu les recevoir dans les provinces voisines”. Il était en effet plus “facile” de mendier dans la commune où on était connu, que de mendier dans des villes où le pauvre pouvait facilement passer pour un voleur. Encore fallait-il que dans la commune d’origine tous ne soient pas réduits à la misère.

 

Misère à Clermont

      Pour la cinquième fois consécutive, les récoltes sont insuffisantes. A Clermont où s’est rendu Godivel, bourgeois de Besse, les morts sont partout “sur les fumiers, hors la ville, dans les rues, on administrait les sacremens a ces pauvres qui mourroient de faiblesse. Il y avait des charretiers qui ramassaient ces cadavres…on faisoit de grandes fosses pour en enterrer plusieurs a la fois… quand on donnoit a manger a ceux qui demandoient dans les rues, la plupart mourroient d’abord qu’ils avoient mangé, tellement ils avoient les entrailles serrées”.

 

Misère à Besse

      A Besse où on est moins démuni que dans les villages de montagne, pour obéir à un arrêt du parlement de Paris l’entraide s’organise avec méthode et – semble-t-il – efficacité. Godivel relate qu’on fut obligé de taxer les maisons qui avaient les moyens de faire l’aumône. Les unes payaient dix livres, les autres quinze, cela dura environ trois mois “ensuite, on dispersa les pauvres dans les maisons qui pouvaient les nourrir cela dura environ un autre moy”.

Besse représenté en 1575 dans le terrier de Catherine de Médicis

établi par Antoine Godivel, ancêtre du Godivel évoqué ci-dessus – Source : site de Besse

 

      L’intendant d’Ormesson savait parler vrai quand il s’adressait au contrôleur “ils sont réduits a découvrir leurs maisons pour faire argent des couvertures et des bois pour subsister” . Mais quand il fut chargé de rendre  pour l’instruction du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, un Mémoire sur l’état de la généralité de Riom, pourtant réalisé en 1697 au sortir de la crise, le mémoire apparait lisse et n’évoque en rien l’état de misère réelle de la région. L’instruction du dauphin connaitra bien de la noblesse et des haras d’Auvergne, mais ignorera tout de la misère où sont plongés les peuples de la province.

L’administration royale cherchait pourtant à impulser la reprise. Le 14 août 1696, le roi renouvelle pour six ans l’interdiction de saisir les bestiaux des paysans mauvais payeurs “pour les mettre en état de payer les impositions qui sont faites sur eux”, ne fallait-il pas financer la guerre ? En 1697, on augmente les droits sur les fromages étrangers.

 

Et le comte de Brion ?

Jacques Callot, Les Gueux La mendiante au chapelet (Gallica)

      Le seigneur de Compains joua-t-il un rôle auxiliateur pendant la crise ? Cela ne ressort pas à l’évidence des rares  textes retrouvés. L’intérêt bien compris du comte de Brion aurait été de conserver sur place les cultivateurs indispensables passées les intempéries plutôt qu’à les laisser partir mendier en ville. Au vu des textes retrouvés pour le moment, les secours dispensés par le régisseur seigneurial semblent s’être limités au seul prêt de grains, remboursable par l’emprunteur.

 

Le bout du tunnel

      Heureusement, le bétail joua son rôle. De nombreux paysans survécurent en buvant du lait, comme le remarque encore Godivel : “c’était par le moyen du lait que les trois quart des peuples des montagnes d’Auvergne se garantirent”. Les plus robustes survécurent et bénéficièrent de la redistribution des biens consécutive à la mort des leurs qui étoffa les héritages. Pour beaucoup aussi, la pénurie de main d’œuvre se solda par une augmentation de la rémunération de leur travail.

 

Selon Emmanuel Leroy-Ladurie, la famine des années 1690 fit en France 1,3 millions de morts en plus de la mortalité habituelle. Quant à l’Auvergne, elle perdit 25% de sa population avant que la reprise ne s’amorce en 1699.