Compains

Histoire d'un village du Cézallier

– Les cloches


Des cloches protectrices

Pour rythmer les moments importants de la vie du village, les cloches adaptaient leur langage aux circonstances qu’elles soient religieuses, climatiques ou accidentelles. Car bien sûr, on ne sonnait pas de manière identique qu’on veuille annoncer la mort, la guerre, le mariage, l’incendie ou qu’on tente d’orienter un égaré dans les brumes des montagnes.


Eglise Saint-Georges – Petite cloche à l’est du beffroi


Le sonneur de Compains foudroyé


On attribuait un fort pouvoir symbolique aux cloches qui servaient d’intermédiaires entre l’homme et le ciel pris tant dans sa dimension religieuse que profane. Tout dévot pouvant cacher un superstitieux, les cloches étaient considérées indispensables pour éloigner la grêle ou détourner la foudre. Les rituels des diocèses reconnaissaient ce rôle protecteur : “le son de la cloche met en pièce l’orage, écarte le tonnerre, dissipe la tempête”, dit le Rituel de Bourges, feignant d’oublier que cette pratique n’était pas sans danger pour le sonneur. Il était ancré dans les consciences que le chant des cloches exerçait un impact sur le mauvais temps. Le subdélégué d’Issoire, Lafont de Saint Mart, se montrait évidemment plus dubitatif que la population et parlait du “préjugé où sont les habitants de cette province et surtout ceux des montagnes, que le son des cloches détourne les orages” .

Carillonner par temps d’orage foudroyait parfois le sonneur. Après que Compains ait été gravement touché par les grêles en 1775, le procès verbal des experts venus constater et évaluer les dégâts relate que la foudre avait frappé le clocher de l’église. Le montant des réparations fut estimé à quatre cents livres. Plus grave, le carillonneur Louis Espinoux avait été victime de la foudre. Brûlé, il en réchappa mais fut hors d’état de travailler durant trois semaines. Dans l’incapacité de ramasser son foin, il le perdit et réclama de ce fait 80 livres d’indemnités. Pour éviter le foudroiement des carillonneurs, le parlement de Paris défendra de sonner les cloches pendant les orages sous peine d’amende. Au XIXe siècle, l’État renouvellera à plusieurs reprises cette interdiction (1848, 1884, 1885), mais l’idée que le son des cloches pouvait constituer un bouclier protecteur contre les intempéries ne se dissipera qu’au fil du XXe siècle.

LA REFONTE DES CLOCHES

Au XVIIe siècle



Les quatre cloches de l’église Saint-Georges étaient menacées en 1683 par l’état inquiétant du clocher. Les compainteyres craignaient que “la rigeur de l’hiver ne fasse abattre le clochier […] qui est tout ruiné et menasse d’une ruine entière”. Lors de la visite pastorale de 1634, le clocher n’était plus garni que de trois cloches : la quatrième venait d’être refondue et attendait sa bénédiction dans l’église avant d’être réinstallée.

Eglise Saint-Georges – La charpente sous le clocher

Au XVIIIe siècle


L’entretien des cloches nécessitait des travaux coûteux pour des paysans pauvres, régulièrement soumis à des disettes. Aussi les consuls savaient-ils en 1768 qu’ils allaient devoir convaincre leurs administrés de la nécessité de refondre les cloches. Deux des quatre cloches de Saint-Georges sont hors d’usage en 1768 : “la grande cloche s’est cassée en sonnant à l’ordinaire, la seconde […] se trouve percée et a presque perdu son gond”. Seules restent “deux petites cloches qui ne leur sont d’aucun secours vu leur petitesse”.

Les consuls et le syndic de la paroisse brossent aux habitants le noir tableau d’une paroisse “muette”. L’éloignement, pour certains d’une lieue et demi, le risque de périr pour ceux qui se sont écartés du chemin, l’absence de marque ou d’arbre qui puisse orienter dans la brume, la foudre qu’il faut éloigner, l’appel des fidèles à l’office, le carillon nécessaire aux cérémonies, aucun argument n’est oublié pour persuader les compainteyres.

On décide de demander l’avis de Suraud, fondeur de cloches à Champeix. L’estimation monte à 1800 livres ! Cinq quintaux de métal seront“necessaires pour remplacer le déchet qu’il y aura en fondant les deux cloches”. Le fondeur se charge en outre “de monter la cloche étant faite au clocher, et, au cas où la cloche viendrait à se casser en la montant, je m’oblige à la faire une deuxième fois a mes frais et dépens”.

Assemblés à la sortie de la messe, les paroissiens “sont d’avis d’une voie unanyme” qu’il faut réparer les cloches mais, bien sûr, à un coût moindre. Pour financer une telle dépense alors que les fonds de la fabrique de l’église sont insignifiants, il va falloir recourir à la procédure habituelle et lever sur les habitants un impôt exceptionnel. On décide donc d’envoyer une supplique à Antoine de Montyon, intendant d’Auvergne, pour que puisse être levé un impôt qui financera la refonte des cloches et qui sera prélevé au prorata du revenu des taillables (imposables) de la paroisse.

Eglise Saint-Georges – Détail de la grosse cloche

L’intendant répond aux habitants dès le 10 août 1768. Circonspect, il décide qu’on convoquera une nouvelle assemblée avec participation obligatoire de ceux qui paient au moins 20 livres de taille. Les compainteyres étaient alors répartis dans 12 hameaux de Compains et 64 chefs de famille se révélèrent éligibles à cet impôt exceptionnel qui représentait environ 5% de la taille payée annuellement au roi.

Lever un impôt, fut-il exceptionnel, est une affaire qui doit remonter à Versailles où le Conseil d’Etat qui avalise la procédure décide que le prélèvement fiscal sera levé en 1769.

L’affaire est ensuite rondement menée. L’intendant commet le juriste bessard Charles Godivel pour procéder à l’adjudication de la refonte des deux cloches par bail au rabais (bail à la chandelle) incluant le métal et la main d’œuvre du fondeur. La publication est faite trois dimanches de suite, à Champeix, Clermont et Brioude. Le 9 juin 1769, les travaux sont adjugés à Pierre Maret, un fondeur de cloches lorrain, venu s’installer à Brioude. L’adjudicataire refondra les deux cloches pour 300 livres et “sera tenu de les descendre, remonter et remplacer a la hauteur qu’elles doivent […] et les rendre harmonieuses et de bon son”. On adjuge enfin à Tartière de Compains la fourniture de trente journées de main-d’œuvre, la confection du fourneau et la fourniture de planches pour l’échafaud. L’intendant Montyon peut ordonner l’exécution des travaux le 17 août 1769.

Un an plus tard, les cloches refondues sont installées et le 2 août 1770 le curé délivre un certificat attestant le service fait. Finalement, ce sont 570 livres qui seront payées à Pierre Maret pour la refonte de deux cloches et la fourniture de deux quintaux de métaux.

La Révolution

Représentant en Auvergne de la Convention, Couthon publie le 24 brumaire an II (14 novembre 1793) un arrêté sur la police des cultes. Il stipule que “les cloches seront descendues et transportées de suite au chef lieu du département pour être transformées en canon. Les clochers seront immédiatement abattus”. On décida finalement de conserver une cloche par paroisse, les autres devant être fondues et transportées à Chamalières pour en faire des canons. Quant aux cordes qui servaient à carillonner, elles furent expédiées vers les ports pour servir à la marine. Ce décret fut bien suivi dans de nombreuses paroisses, au point que le village de La Mayrand qui avait rendu toutes ses cloches, dut réclamer en 1795 qu’on lui en rendît une!

Selon l’abbé Jean-Baptiste Serres, auteur d’une Histoire de la Révolution en Auvergne citée par le chanoine Craplet, “a Compains, aucun ouvrier ne voulut prêter assistance, soit pour déménager l’église, soit pour descendre les cloches et abattre le clocher”. Cette affirmation émanant d’un religieux mériterait d’être vérifiée, mais il est sûr cependant que certaines paroisses continuaient de carillonner en 1796, un “scandale” dénoncé par les administrateurs du Puy-de-Dôme.

Sous l’Empire

Clocher ruiné, cloches disparues, le passage de la Révolution a laissé des traces terribles sur l’église de Compains. En 1803, le conseil municipal envisage “la reconstruction du clocher qui a été entièrement détruit” , sans qu’on puisse dire – en l’état actuel de notre recherche – si la destruction est consécutive aux décrets de Couthon ou à un défaut d’entretien suite à des intempéries. L’état général des bâtiments religieux d’Auvergne est catastrophique, en attestent l es conclusions de la Conférence ecclésiastique qui avait diligenté sous l’Empire une enquête sur l’état des églises du diocèse de Clermont : sur 353 réponses, il apparait que 115 églises étaient en ruine et 42 sans clocher.

Les comptes rendus des visites pastorales retrouvés aux Archives diocésaines montrent qu’après la tourmente révolutionnaire il ne subsiste plus en 1806 et 1807 qu’une seule cloche à Compains. Trois cloches avaient donc été rendues à l’Etat, à moins qu’elles n’aient été cachées, comme on le fit souvent.


Au XIXe siècle

Dans la première moitié du XIXe siècle, on procède partout à la reconstitution du patrimoine disparu après le passage du vandalisme révolutionnaire. Quand le vicaire général Mercier visite l’église en 1842 la situation s’est bien améliorée : trois cloches sonnent au clocher, deux grandes (700 kg et 500 kg), et une petite (82 kg). Le regain de religiosité et la relative prospérité économique qui marque la seconde moitié du siècle entraine l’amélioration des équipements de l’église. Lors de la visite pastorale en 1884 de Jean-Pierre Boyer évêque de Clermont, on voit que l’église a profité de la générosité des fidèles : les bâtiments et les équipements sont en bon état. La flèche octogonale a été reconstruite en 1878 aux frais de la fabrique et sur la grosse cloche (1225 kg), la plus grave, qui mesure plus d’un mètre de diamètre, on peut lire “deus meus ad te luce vigilo”.

Grosse cloche

Le parrain de cette grosse cloche est Jean Verdier de Chaumiane et sa marraine Anne Chanet-Tartière des Costes. Le comte et la comtesse de Laizer sont les parrain et marraine honoraires.

Inscriptions sur la grosse cloche

En 1887, alors que Jean Monestier est curé de Compains, deux cloches sont refondues : à l’est du beffroi, la plus petite cloche a un diamètre de 49 centimètres et pèse 52 kg.

Petite cloche à l’est du beffroi

La seconde mesure 72 centimètres et pèse 200 kg. C’est la famille Chabaud-Reynaud qui en a fait don en mémoire de ceux qu’elle aime et qu’elle pleure : Antoine Chabaud-Reynaud, Marie Raynaud-Chabaud et Anne Chabaud-Tartière de Compains. Le parrain de la cloche est Louis Tartière-Chabaud de Compains et la marraine Françoise Chabaud-Verdier du village de Cabaret, dans la commune du Valbeleix.

Cloche Chabaud-Reynaud

En 1896 enfin, pendant le ministère de l’abbé Levigne, curé de Compains, une cloche de 97 centimètres de diamètre pesant 550 kg est dédiée “à la plus grande gloire de Dieu et de Marie”. Son parrain est François Minet de Cureire et sa marraine Marguerite Panchot-Morin d’Escouailloux.

Cloche Minet – Panchot-Morin

LE FONDEUR

Les cloches de Compains ont toutes été fondues par la fonderie Burnichon qui fonctionna jusqu’en 1900 à Montferrand. Des cloches réalisées par cette fonderie résonnent encore aujourd’hui dans toute l’Auvergne et ses alentours.

BURNICHON, fondeur

A SUIVRE