Compains

Histoire d'un village du Cézallier

Les SOUCHET seigneurs de Brion

 

Le siècle des Souchet à Compains

(1411 – v. 1525)

 

     A l’extrême fin du XIVe siècle l’amorce d’un redressement économique se profile en Auvergne. Comme nombre de villages mal protégés qui ont vu se disperser ou s’éteindre environ 50% de leur population, la paroisse de Compains a été ébranlée par la guerre et peut être même par la peste. Après l’occupation du château de Brion par les routiers vers 1375, on peut penser que, désertée par nombre de ses habitants, la baronnie de Brion a perdu une grande partie de sa valeur. Un bourgeois clermontois va cependant acheter la seigneurie en 1411 confirmant la tendance à l’implantation dans les montagnes de propriétaires forains d’origine roturière déjà constatée à plusieurs reprises au temps des Bréon.

 

 

Etienne Ier Souchet, bourgeois clermontois

     Etienne Ier Souchet, riche marchand drapier récemment anobli, n’eut guère le temps de profiter de la seigneurie de Brion, à lui vendue en 1411 par Jeanne du Peschin et son fils Pierre de Giac. Mort l’année même de son achat, il n’eut sans doute pas le temps de réaliser à quel point cette acquisition allait plonger ses descendants dans une véritable épreuve de force avec Béraud de Mercoeur Dauphin d’Auvergne.

 

 

Elu de la ville de Clermont

Blason de la ville de Clermont (A.D.P.D.)

     Membre de l’oligarchie clermontoise, Etienne Ier Souchet participait à la gestion de la ville de Clermont. La ville n’avait été que tardivement pourvue d’institutions municipales. Les rois de France, comme l’évêque seigneur de la ville, se méfiaient des clermontois après une émeute ourdie contre le prélat avant 1250. Pour pouvoir tenir des assemblées, les habitants devaient donc avoir l’accord de leur évêque. Quand Charles V, en dépit des réticences du prélat, octroya aux habitants le droit d’élire leurs représentants, Etienne Souchet profita de cette mesure et fut élu de Clermont en 1392, suivi par son frère Guillaume en 1405.

d’azur à la croix d’or chargée d’une croix de gueules (rouge) cantonnée de quatre fleurs de lys aussi d’or

La présence de la croix sur les armoiries de Clermont serait un rappel de la première croisade lancée en 1095 depuis Clermont par le pape Urbain II.

 

 

Fondateur de vicairies à Notre Dame du Port

     Les Souchet avaient leurs œuvres pies et exerçaient des actions caritatives. Signe de notoriété, ils sont membres des confréries contrôlées par les grandes familles dirigeantes qui exerçaient à Clermont des actions charitables et hospitalières. Etienne Ier Souchet avait été nommé en 1380 bayle assermenté de la Confrérie du Saint-Esprit de la paroisse de Notre Dame du Port où il habitait. Aidée par les habitants, cette confrérie faisait des aumônes et distribuait de la nourriture aux pauvres. Pour les familles bourgeoises, l’entrée dans la cléricature était elle aussi un marqueur d’ascension sociale. Les Souchet placèrent en religion plusieurs de leurs enfants : Guillaume Souchet fut chanoine de Clermont (1494-1497), son frère Etienne, prieur de Beauvoir.

Les Souchet, constructeurs d’édifices religieux

     La construction d’édifices religieux faisait également partie du rayonnement d’une famille fortunée. Quand, pour complaire aux riches familles qui souhaitaient être enterrées à Notre Dame du Port le chapitre autorisa la construction de chapelles, Etienne II Souchet y fit construire vers 1450 la chapelle Sainte Marthe où il fonda la vicairie dite des Souchet dont le prêtre Pierre Espedon, chorier et sous-chantre de Notre Dame du Port, fut vicaire en 1455.

Clermont-Ferrand, Notre Dame du Port, blason des Souchet

 

 

La chapelle Sainte-Marthe ouvrait dans le mur latéral sud de Notre Dame du Port. Aujourd’hui détruite, on trouve à son emplacement les armoiries des Souchet, un écu à trois couronnes de fleurs, sculpté sur le tympan de la petite porte située au sud-ouest de l’église, qui donnait autrefois accès à la chapelle.

Antoine Souchet, le fils d’Etienne II et de Lucie de Saint-Quintin, écuyer et seigneur de Brion, fonda à son tour une vicairie dans la chapelle Saint-Marthe en 1519. Après l’extinction de la famille au début du XVIIe siècle, Anthoine Tailhandier était vicaire de cette vicairie qu’on continuait de nommer des Souchet.

 

 

Etienne Ier Souchet achète Brion « une seigneurie de grand renom et de peu de valeur »

      Jeanne du Peschin et son fils Pierre de Giac vendent en 1411 la seigneurie de Brion à Etienne Ier Souchet pour un montant de 1796 livres tournois. Il importe vraisemblablement peu aux Souchet que la seigneurie ait été dévastée par la guerre, l’achat est une bonne affaire car Brion représente avant tout un tremplin vers une notabilité plus importante. Attachée au nom prestigieux d’une ancienne famille noble, la terre de Brion consolide l’anoblissement des Souchet.

Peu après l’achat, Etienne Ier testa  le 16 avril 1411 en faveur de son fils Etienne II Souchet, son héritier universel encore sous la tutelle de sa mère Jamette de Neysson. Il mourut peu après. C’est alors que les relations se compliquent avec Béraud III de Mercoeur, Dauphin d’Auvergne.

Suivant la Coutume d’Auvergne, Jeanne du Peschin ne pouvait transmettre la propriété de son fief à un acquéreur sans que s’accomplisse la formalité de l’investiture. Ce n’était pas le vassal vendeur – Jeanne – mais le suzerain lui-même qui devait transmettre le fief mouvant de lui à l’acheteur.

 

 

Le retrait féodal du Dauphin

     Noble chevalier ou damoiseau issus depuis des siècles d’un lignage honorablement connu – du moins la plupart du temps – tel était pour Béraud de Mercoeur le profil du seigneur auvergnat qu’il consentait à avoir pour vassal. Autant dire qu’Étienne Souchet n’avait aucune des caractéristiques du détenteur de fief admissible par le dauphin. Membre de la haute bourgeoisie clermontoise, Etienne Ier Souchet n’a obtenu ses lettres d’anoblissement que  dans les dix dernières années du XIVe siècle. Il habite un hôtel estimé à 1500 livres en un temps où les vieilles familles nobles rurales comme les Bréon doivent vendre leur demeure clermontoise pour faire face à leurs embarras financiers. Et surtout, ses détracteurs le soupçonnent ouvertement d’avoir pratiqué l’usure, famosus de usuris, vel quasi.

Pour le Dauphin d’Auvergne, la seigneurie de Brion est tombée entre les mains d’un anobli de fraiche date à la réputation douteuse et qui plus est,  profiteur des difficultés financières de Jeanne du Peschin. Il ne peut voir là aucun des trait du preux chevalier auréolé du prestige de ses ancêtres. Pour Béraud, Etienne Souchet ne peut être un vassal acceptable pour le seigneur de Mercoeur. Il refuse de donner son investiture  à l’acheteur et décide d’exercer son droit de retrait féodal, un droit autorisé par la Coutume d’Auvergne. Il suffirait à Béraud de rembourser à l’acheteur Etienne Souchet le prix principal, avec les loyaux coutemens, dedans le temps de trois mois, le prix payé à Jeanne du Peschin. Dédaignés par le dauphin en raison de leur basse extraction, les Souchet n’auraient été lésés que dans leur amour-propre.

Consignation du prix de la seigneurie de Brion par Béraud dauphin  (1419)

B.P.C.F. Ms 1100

     Signe des temps, manifestation sans doute aussi de leur puissance économique et de leur influence au sein de la communauté clermontoise, Jamette de Neysson, veuve d’Etienne Iier Souchet, son gendre Jean de Lacmeulh, lui-même petit-fils d’un bourgeois clermontois anobli et sa femme Anthonie Souchette refusent le remboursement proposé par Béraud. La bataille juridique s’engage et le montant de la vente se retrouve consigné en 1419 entre les mains de la juridiction temporelle épiscopale. La suite du conflit reste obscure faute de sources, mais sans doute est-ce la mort de Béraud, assassiné en 1426, qui mit fin à ses prétentions de suzerain attaché à maintenir la tradition féodale.

Les Souchet conserveront Brion plus d’une centaine d’années, non sans mécomptes, on va le voir.

 

 

Etienne II Souchet

     Etienne II Souchet, écuyer, ne fut jamais chevalier. L’ancienne noblesse elle-même rencontrait de plus en plus de difficultés pour faire face aux frais très onéreux de l’adoubement, une pratique qui se raréfie au XVe siècle, alors que la cérémonie de l’hommage se maintient.

Il épousa Lucie de Saint-Quentin qui lui donna plusieurs enfants. Seigneur haut justicier à Brion, Etienne II dans un dénombrement de 1437 pour son chastel de Breon situé en la paroisse de Compaign,  rendait hommage à Louis duc de Bourbon, chevalier, époux de Jeanne dauphine d’Auvergne, la fille de Béraud de Mercoeur. Etienne touchait les cens, rentes et tailhes et bénéficiait des manoeuvres, charrois, estans [étangs], garennes, bois, pasquiers, tenemens et pertinences mouvant en fief de mondit seigneur. Les revenus de la seigneurie montaient en 1437 à 200 livres.

Etienne se plaint d’être surchargé d’impôts et s’estime trop pressuré au rôle de 1460 d’autant que cette même année on le voit taxé au ban d’un homme d’armes et trois chevaux. Gentilhomme de fraiche date, Etienne Souchet fait l’expérience des charges qui pèsent sur un châtelain. Il évoque Brion, une seigneurie de grand renom et de peu de valeur, couteuse en frais d’officiers, voyages, ban et arrière-ban, qu’il faut entretenir et dont il faut assurer la sécurité. Brion, selon les Souchet, était d’un médiocre rapport et coûtait fort cher. En outre, continue Etienne, la terre de Brion lui a mis sur les bras trois procès au parlement alors que ses enfants lui coûtent cher : son fils ainé est au service du roi [militaire] et il n’a pu payer encore les 300 écus qu’on lui réclame, les dîmes encaissées par son cadet ne rapportent rien et il a deux filles à marier. 

Habitués aux plaintes des contribuables, les collecteurs de l’impôt arguent qu’il faut d’abord se soucier des vrais pauvres avant de dégrever le baron de Brion qui peut attendre et verra des jours meilleurs. Pour bénéficier d’exemptions fiscales, mieux valait être de noblesse immémoriale et servir régulièrement le roi dans ses armées.

 

 

L’Auvergne à nouveau victime des compagnies

      La noblesse d’Auvergne n’avait pas pris parti dans le conflit entre Armagnacs et Bourguignons, ce qui avait permis à la province de poursuivre un redressement freiné par le retour sporadique des désordres. Villandrando en 1438 vient chasser les routiers qui sévissent à nouveau dans la province. Des bandes rodent près de Compains. Des scélérats pillant et robant, attaquent des marchands qui se rendaient à Allanche. L’évêque d’Albi, seigneur haut justicier d’Allanche assis es montagnes d’Auvergne…en bon et fertile pais – selon une formule qui pour être courante n’en était pas moins fort éloignée de la réalité du terrain – fut destinataire le 7 mai 1444 d’une lettre de Charles VII qui l’autorisait à fortifier Allanche pour mettre la population à l’abri des gens de guerre qui razziaient le pays. Les habitants furent incités à bastir, fortifier et emparer ledit lieu d’Allanche et de y faire fossés, murs, tours palis pour lancer flèches, barbecannes, guérites, bolevars et toutes autres fortification ». Allanche devait en outre s’organiser pour garder le bourg de façon efficace.

 

 

Retour à la normale

     Alors qu’approche la fin de la guerre de Cent Ans, le roi veut créer les conditions d’un retour à la prospérité. En 1447, Charles VII autorise les seigneurs à consentir de nouveaux baux sur les terres abandonnées, sans devoir craindre le retour des anciens tenanciers, partis au temps où les Anglais dévastaient le pays. Les descendants des déguerpis, fouis on ne scet ou, ont perdu leurs droits. L’inventaire des terres est lancé pour établir les droits de chacun. Simultanément, le roi multiplie les autorisations d’ouverture de foires.

     A Compains, outre Brion, la paroisse  est toujours partagée entre plusieurs seigneuries.  Jacques de Tinières  en 1461 a conservé les hameaux de Cureyre et Chaumiane. Il y voisine avec Marguerite de Vaisseras, dame de la Montagne de Vaisseras [Montagne de La Vaissère], un terre qui jouxte au sud la seigneurie de Brion. Marguerite avait épousé l’écuyer Reinard de Laizer. Leur fils, Georges de Laizer, vendit avant 1474 la montagne de Vaisseras à Draguinet de Lastic. Les Laizer quittaient pour deux siècles la paroisse de Compains pour mieux y revenir en 1654, date à laquelle Jean de Laizer achètera la seigneurie de Brion à François-Gaspard de Montmorin.

 

 

Les derniers Souchet

La brigandine était une cote de maille formée de plates rivées sur cuir ou sur tissu que portaient les gens de guerre qui combattaient à pied.

     Après la reprise des hostilités entre Louis XI et le duc de Bourgogne en 1465, chacun dut contribuer à l’effort de guerre. Des commissaires étaient chargés de fixer le nombre et l’espèce d’hommes de guerre à fournir au roi. A cause de sa seigneurie de Brion et pour participer au financement du conflit, Etienne Souchet fut à nouveau taxé au ban de 1466 à un homme d’armes et trois chevaux. Lors de l’établissement du ban de 1488 trois frères Souchet, Michel, Etienne et Antoine, co-seigneurs de Brion, sont rangés parmi les gentilshommes qui doivent servir le roi avec deux brigandiniers en équipement d’archer.

     Etienne, parlant pour lui et ses frères Michel et Antoine, tous dits seigneurs de Brion, affirme sous serment n’obtenir que 60 livres de rente de la seigneurie de Brion, un revenu peut-être minimisé, en tous cas bien inférieur aux 200 livres déclarées en 1437. Il est vraisemblable cependant que le terrible hiver 1480-1481, le plus froid hiver qu’il fit depuis 50 ans, ait lourdement pesé sur les revenus de la seigneurie. On vit alors flamber les prix du blé tellement que le pouvre peuple crioit a la faim et quand on en trouvoit il etoit a si haut prix qu’un homme en eut été distrait.

Un siècle plus tôt, alors qu’en 1347 la guerre de cent Ans ne faisait que commencer à impacter l’Auvergne, beaucoup de nobles des montagnes « occidentales » déclaraient moins de dix livres de revenu (Pierre Charbonnier). A la fin du XVe siècle la fourchette s’établissait entre deux et cent livres. Sous estimées ou non, les soixante livres de revenu de la seigneurie de Brion situent donc son rapport dans la bonne moyenne des déclarations.

Lucie de Saint-Quentin testa en 1500 au bénéfice de ses enfants, Guillaume, Etienne, Michel et Antoine qui tous trois se partagent la seigneurie de Brion. En 1503, Etienne Souchet, sieur de Brion, est présent au ban comme son frère sieur en partie de Brion. Co-seigneur de Brion en 1519, noble homme Antoine Souchet, écuyer, seigneur en partie de Brion teste en présence de nombreux prêtres choriers de la collégiale Saint-Genès de Clermont. Ses héritiers universels sont ses nombreux neveux et nièces. Etienne et Blaise reçoivent la moitié de ses biens, Michel, Charles, Jacques Souchet et leurs sœurs reçoivent l’autre moitié.

En 1523, Brion appartient encore à trois des fils de Michel Souchet : Michel, écuyer, et ses frères Etienne IV et Antoine qui apparaissent dans le rôle de ban des nobles du duché d’Auvergne qui prêtent fidélité à François Ier après la trahison du connétable de Bourbon. Ils font partie des 365 nobles auvergnats sur 406 qui firent serment de fidélité au roi. A cette occasion, Etienne et Antoine sont dits sires de Brion, Michel n’est sire qu’en partie.

Vers 1525 la seigneurie change à nouveau de mains. Michel et ses frères Etienne et Antoine vendent Brion à François de Montmorin-Saint-Hérent, actant le retour de Brion entre les mains d’une très ancienne famille d’Auvergne.

 

 

Qui finança la construction de la tour d’escalier qui conduit au clocher de Compains ?

Compains Eglise Saint-Georges Tourelle au pied du clocher

     Datée du XVe siècle par les Monuments historiques – soit deux siècles après la reconstruction de l’église dans le style gothique transition –  une tourelle d’escalier éclairée de trois petites fenêtres donne accès au clocher de l’église Saint-Georges. Appuyée contre le transept sud de l’église, elle obstrue en partie une verrière de la nef. Qui finança l’ajout de cette tourelle deux siècles après la construction de l’église ?

     Les Peschin-Giac, empêtrés dans leurs dettes, n’eurent vraisemblablement pas les moyens d’ajouter à l’église de Compains cette tour, forcément onéreuse à construire. Etienne Souchet, mort l’année même où il acheta Brion, peut être mis hors de cause. Il faut donc se tourner vers ses descendants qui purent vouloir ajouter cet ornement au chef-lieu de leur seigneurie comme aimaient à le faire les riches familles d’anoblis.

Les Souchet avaient respecté cet usage à Clermont où Etienne II avait fondé des chapelles. Une famille d’anoblis récents, les Nesson,  avec lesquels les Souchet étaient alliés avaient fait construire une tour octogonale de trois étages à Aigueperse.

Bien qu’aucun texte ne vienne pour l’instant étayer cette hypothèse, on pourrait penser que les descendants d’Etienne Souchet voulurent embellir l’église paroissiale de leur seigneurie et en faciliter le fonctionnement en y ajoutant cette tour.