Compains

Histoire d'un village du Cézallier

– Des ours et des hommes

 

sur les terres des seigneurs de Compains (XIIIe – XIVe s.)

 

        En un temps où l’ours a fait son retour dans les montagnes françaises, il faut se remémorer qu’au temps des Bréon il était courant de voir des ours hanter le périmètre de notre recherche, circonscrit par le pourtour du Cézalier et ses abords et incluant l’Artense, étymologiquement “le pays des ours”. L’étymologie du nom ours va puiser à la fois dans nos racines grecque (arktos) et latines (ursus) mais aussi celtiques (art, artos). Un rapide examen des cadastres de communes proches de Compains évoque l’ancienne présence des ours au cirque d’Artoux à Anzat-le-Luguet,  à Roche-Orsine haute et basse à Saint-Alyre-ès-Montagne (terrier de la seigneurie du Luguet, 1724), ou encore à Oursière dans la commune de  Saint-Pierre- Colamine.

      La présence de l’ours brun dans les montagnes d’Auvergne est aujourd’hui effacée de la mémoire collective, restée plus imprégnée par le souvenir du loup. Pourtant, l’ours fit longtemps partie de ces gros gibiers dont les seigneurs se réservaient la chasse et parfois la consommation. Repoussé par les défrichements vers les forêts des montagnes où il trouvait un refuge hivernal dans les grottes des ravins retirés, l’ours faisait partie de la venaison qu’on chassait couramment au Moyen Âge dans les montagnes.

 

Ours

Livre de chasse du Maître Jacques d’Armagnac (avant 1476), Bibl. Mazarine, Ms 3717, (Cliché I.R.H.T.), www.pop.culture.gouv.fr

 

      Mais pourquoi évoquer l’ours alors qu’en l’état présent de notre recherche aucun des textes retrouvés sur les Bréon n’éclaire ni les lieux, ni le temps consacré à la chasse, pas plus que la nature des animaux chassés par les seigneurs de Compains ? L’érudit Marcellin Boudet a pisté la trace de l’ours en Auvergne.  En dépit de la pénurie de documentation, il a  retrouvé des deux textes cités ci-dessous, qui attestent d’une présence réelle de l’ours sur les terres des Bréon. En complément, il faut absolument évoquer ci-après les travaux passionnants que l’historien Michel Pastoureau a consacré à la gent ursine. Par ses recherches sur la symbolique animalière au Moyen Âge, il nous entraîne hors des sentiers battus sur la trace de l’ours, en particulier dans l’ouvrage qu’il a consacré à L’ours, histoire d’un roi déchu.

 

D’un roi des animaux à l’autre : l’ours supplanté par le lion

 

      Dès le paléolithique et durant des siècles, nous dévoile Michel Pastoureau, ce fut l’ours et non le lion qui fut le roi des animaux, en particulier dans l’Europe germanique et celtique. L’ours était l’objet d’un culte animalier très répandu lors de cérémonies païennes bien antérieures à la période romaine. Plus tard, il devint même l’emblème de plusieurs familles royales.

      Tout changea sous l’action de l’Eglise et une véritable mutation des relations entre l’homme et l’ours intervint au premier millénaire. D’animal positif, l’ours se retrouva affligé d’une image négative. Le culte voué à ce plantigrade sauvage, capable de se tenir debout, d’utiliser avec habileté ses pattes antérieures et dont le régime alimentaire ressemblait trop à celui de l’homme, devait être éradiqué selon l’Eglise qui chercha à ce qu’il soit exterminé, dominé, déconsidéré.

      Entre le IXe et le XIIe siècle, de Charlemagne à Saint-Louis,  on se livra à de nombreux massacres d’ours. Sous Charlemagne, il fut abondamment chassé en Allemagne et en Scandinavie, là où son culte était le plus largement répandu. Simultanément, on tenta d’effacer la vénération dont l’ours était l’objet en le présentant comme une bête sauvage que fort heureusement de nombreux saints étaient parvenus à soumettre. Et la fête de ces saints fut plaquée sur les nombreuses dates des fêtes où on célébrait l’ours. Ainsi par exemple, dès le Ve siècle, célébrait-on la saint Martin le 11 novembre, jour d’une des fêtes de l’ours qui marquait son entrée en hibernation. Logiquement, on trouve ces saints, parfois locaux, plus nombreux dans les zones montagneuses où l’ours abondait – arc alpin, Ardennes – mais aussi Auvergne avec saint Blaise, protecteur du bétail à qui un autel sera dédié dans l’église de Compains.

      La christianisation touchait tout ce qui faisait l’objet d’un culte païen, les fêtes de l’ours aussi bien que les anciennes fêtes romaines ou le culte rendu aux sources. On chercha en outre à dévaloriser l’ours en le satanisant et en le ridiculisant. Montré comme l’incarnation du diable, il tomba entre les mains de montreurs d’ours et devint un animal de foire, une pratique qu’on rencontre encore de nos jours dans certains pays. Vers l’An Mil, la cause étant entendue, il fallut lui trouver un remplaçant. Le nouveau roi des animaux fut le lion. Inconnu de la tradition celte, mais plus conforme aux traditions méditerranéennes, le lion se répandit rapidement et dans la première moitié du XIIe siècle il apparut sur les armoiries de nombre de familles chevaleresques mais aussi dans l’architecture, sur les images et dans les ménageries royales. C’est un lion qui orne les armoiries des Bréon comme celles des Chapteuil, lignage dont certains les disent issus, et de bien d’autres familles nobles. Pour ne citer que les armoiries aujourd’hui disparues peintes au château d’Aurouze, le lion y était employé seize fois.

 

Aux XIIIe et XIVe siècles

 

Des ours sur les terres des Bréon

 

      Les seigneurs et les établissements religieux s’accordaient pour se répartir les produits de la chasse. A cette occasion, deux textes cités par Marcellin Boudet permettent d’évoquer l’ours sur les terres des Bréon.

      Située à vol d’oiseau à une quinzaine de kilomètres du bourg de Compains, l’abbaye de Mègemont étirait ses possessions jusqu’à la paroisse de  Chassagne, à la lisière de Compains. Prolongeant le ruisseau dit L’eau derrière qui coule au pied de la Motte de Brion, la vallée du Sault et ses “caves” était propice à l’hivernation des ours, comme l’étaient sur les terres des Bréon les forêts d’Entraigues, du Loubinoux ou de Charreyre qui bordaient l’étroit défilé de la Rhue. Marcellin Boudet  relate d’abord la teneur d’un traité conclu en 1224 (n.s.) entre Robert III Dauphin d’Auvergne seigneur de Vodable  – proche voisin des Bréon seigneurs à Montpentier (aujourd’hui Le Pentier) et Saint-Hérent – et Dauphine, abbesse de Mègemont. Les deux parties convinrent que Dauphin se réserverait la chasse au gros gibier, ours, sangliers et chevreuils qui vaguaient sur les terres de l’abbaye situées à Chassagne, Dauzat-sous-Vodable et Anzat-le-Luguet, paroisse où on a vu plus haut qu’Artout fut un repaire d’ours. Cet accord qui prévoyait que la chasse au petit gibier resterait réservée au monastère se révéla durable puisqu’il fut confirmé en mars 1322 (n.s.) par le roi Charles IV.

Grandes Heures de Jean de Berry

BnF, Ms latin 919 f°75r.

 

      Proche des terres des Bréon situées au sud-ouest de Compains, Béraud de Mercoeur, déjà installé au centre du massif du Cézalier au XIIe siècle,  avait fondé en 1173 près de Condat le monastère cistercien de Saint-Paul de Feniers situé dans la vallée retirée dite du “Val Honnête”. Proche des gorges de la Rhue et de la Santoire, le temporel de l’abbaye confinait la seigneurie de Lugarde, détenue par les Bréon au XIIIe siècle. Ces lieux isolés et peu peuplés recelaient des ours et du gros gibier comme en atteste l’accord du 15 juin 1278 passé entre l’abbé de Feniers et Béraud, protecteur de l’abbaye. Celui-ci se réserve le droit de chasser ou faire chasser quand il lui plaira “ursus et cercos”, les ours et les cerfs qui, sur les terres de l’abbaye, peuplent “une forêt… entre le ruisseau Bonzo et celui qui descend de Marcenat” (probable évocation du ruisseau de la Bastide). Les religieux n’obtinrent le droit de chasser le gros gibier, dont les ours, que dans les bois proches de l’abbaye, mais sans avoir cependant le droit d’utiliser les fosses ou les pièges.

      Citons enfin en 1295 Guillaume comtour, seigneur d’Apchon . Aux paysans tenanciers de ses terres, il reconnaissait le droit de chasser “les bêtes rousses” et en particulier l’ours, mais exigeait en vertu de ses droits féodaux qu’on lui présente la patte de l’animal.

      Les populations d’ours étaient pratiquement éradiquées d’Auvergne au XVe siècle et l’animal n’apparait plus que très rarement dans les sources. Après une ordonnance de Charles VI (10 janvier 1397 n.s.), la chasse sera réservée à la noblesse avec des modalités variables suivant les régions. Vu sous l’angle de la protection de leurs cultures, l’intérêt des paysans n’était pas négligé : “il nous plaict bien que les laboreurs puissent tenir chiens pour garder leursdits bledz et chasser les bestes d’iceux, sans que pour ce ils doivent perdre iceux chiens, ne payer amendes, mais si en ce faisant, ilz prenoient aucune beste, ils seront tenus la porter au seigneur ou a la justice a qui il appartiendra”. Comme souvent, cette mesure coercitive sera contournée et se développera le délit de braconnage.

 

L’ours, emblème de Jean de Berry, duc d’Auvergne

 

       Troisième fils de Jean II roi de France, Jean de France avait été apanagé (doté) par son père des duchés-pairies d’Auvergne et de Berry et du comté de Poitou, des territoires immenses qu’il s’empressa de mettre en coupe réglée pour faire face à ses dépenses exorbitantes. Que l’ours ait définitivement perdu sa place de roi des animaux dans la seconde moitié du XIVe siècle, Jean de Berry n’en avait cure. Jusqu’à sa mort l’ours sera représenté sur ses sceaux comme sur les manuscrits magnifiquement historiés et enluminés qu’il commanda et jusque sur son tombeau. Et seul un esprit malveillant pourrait envisager de suggérer une éventuelle ressemblance entre le maître et son animal fétiche…

 

Jean de BerryLes Très Riches Heures du duc de Berry

Chantilly, Musée Condé, Ms 65 f°1v

 

      Le duc pratiquait la vènerie. Là où il se trouvait il faisait acheter chez les paysans des mâtins spécialement dressés à la chasse au gros gibier. Les comptes ducaux montrent que le prince, détenteur d’ours dans sa ménagerie, employait Colin de Bleron, son “gardien de l’ours” qui pendant vingt ans prodigua les soins nécessaires à ses animaux de prédilection. Un ours blanc était même conservé dans le cabinet de curiosité du duc.

 

Les Très Riches Heures du duc de Berry

Chantilly, Musée Condé, Ms 65 f°1v

 

      Ci-dessus, le duc se trouve dans une salle de son Hôtel, placé sous un dais à ses armes flanquées d’ours et de cygnes qui ornent également la nef placée à droite, un joyau de sa vaisselle qui fut estimé à 1000 livres tournois. Représenté de profil, le prince porte un bonnet de fourrure vraisemblablement confectionné dans une peau d’ours.

 

L’ours et le cygne

   Le duc n’aimait pas que les ours, ce symbole de puissance qui lui permettait d’affirmer son pouvoir sur la nature et les seigneuries immenses qu’il contrôlait. A de multiples reprises, le cygne, son contraire, fut associé à l’ours. En rapprochant ainsi un animal majestueux dont la blancheur évoque la pureté et un animal grossier, brutal et dangereux, sans doute Jean de Berry voulait-il évoquer les deux faces de son caractère épris de pouvoir, mais éminemment sensible à la beauté, aux lettres et aux arts.

 

Grandes Heures de Jean de Berry

BnF, Ms latin 919 f°53

 

      Cet esthète nous permet aujourd’hui de bénéficier de trésors inestimables réalisés par des artistes médiévaux au sommet de leur art. Au nombre des commandes les plus extraordinaires du prince, citons les deux ouvrages  réalisés par des enlumineurs de génie qui illustrent ce chapitre. L’un, les Grandes Heures, est un psautier magnifiquement enluminé par Jacquemart. Terminé en 1409, l’ouvrage qui nécessita des années de travail foisonne en détails animaliers et comprend de nombreuses représentations de l’ours associé au cygne. L’autre, les Très Riches Heures, commandé vers 1411 aux frères de Limbourg, est un somptueux calendrier dont est tiré  le portrait du prince ci-dessus.

 

L’ours sur les sceaux et les armoiries

      L’ours et le cygne sont de nouveau associés sur les sceaux et contre-sceaux du prince. Antérieur à 1374, le sceau ci-dessous montre le duc en pied, placé sous un dais de style gothique. Il est flanqué à gauche d’un ours dont la tête est masquée par un heaume surmonté d’une fleur de lys, un habillage si curieux qu’il pourrait susciter la raillerie. La scène est contrebalancée à droite par un cygne qui porte élégamment l’écu ducal orné de lys.

 

L’ours et le cygne sur le sceau de Jean de Berry – Reproduction du sceau conservé aux Archives nationales, D 422 (diamètre 10 cm).

 

     On mentionnera enfin qu’à Brioude sur le plafond d’une maison détruite en 1892 on pouvait voir l’écu ducal à trois fleurs de lys soutenu par deux ours brochant sur un semis de cygnes. Cette omniprésence des lys rappelle que les enfants royaux étaient les “princes des lys”, fleur qu’ils portaient aussi bien sur leurs vêtements que sur leurs armoiries. 

 

L’ours, cadeau fait au duc

      Pour complaire au duc, des nobles ou des prélats auvergnats tenaient à lui offrir un ours pour sa ménagerie. Bertrand de La Tour pratique en 1378 cette forme de “cadeau diplomatique” en envoyant deux ours au duc qui séjournait alors à Nonnette. Les comptes de l’Hôtel de Jean de Berry montrent qu’à la même époque le seigneur de Ravel faisait lui aussi présent d’un ours à son fils, Charles Monseigneur. L’ours était alors devenu rare, ce qui augmentait la valeur de ces cadeaux pour lesquels le donateur espérait sans doute en contrepartie bénéficier des largesses ducales.

 

Jean de Berry fait étape à Mardogne chez Maurin III de Bréon

      Rentré de sa captivité en Angleterre (1364) consécutive à la défaite de Poitiers (1356), Jean de Berry visite durant plusieurs mois sa province d’Auvergne en 1365. Encore à Paris le 9 février, le duc part ensuite vers l’Auvergne où il signe dans son palais ducal de Riom le 19 avril 1365 le contrat de mariage entre son favori Imbaud Brun, seigneur du Peschin, futur seigneur de Brion, et Blanche, fille de Gui Le Bouteiller de Senlis, un autre de ses proches. Au cours de cette  tournée en Auvergne le duc fit étape à Mardogne où  Maurin III de Bréon lui offrit l’albergue dans son château qu’il avait fait fait meubler magnifiquement pour le recevoir.

 

Le tombeau de Jean de Berry

       Le monument funéraire de Jean de Berry fut réalisé par Jean de Cambrai. Contrairement à l’usage qui faisait souvent reposer les pieds du gisant sur un chien, on y voit le duc de Berry sous la forme d’un gisant aux mains jointes, les pieds reposant sur un petit ours endormi. L’animal est enchaîné et muselé, donc dominé. L’ours du prince est présenté comme un animal de compagnie, certes, mais dont on se méfie, comme en attestent la grosse chaîne et la riche muselière ornée de perles et de deux écussons aux armes des lys signant, même sur l’ours, l’appartenance du duc à la famille royale.

 

Tombeau de Jean de Berry – Bourges, cathédrale Saint-Etienne

 

Ours muselé et enchaîné au pied du gisant de Jean de Berry

 

      Alors, pourquoi cet engouement jamais démenti pour l’ours ? Selon Michel Pastoureau, lors de la captivité du duc en Angleterre, le nom Berry aurait pu être associé à l’anglais bear (ours). Une autre hypothèse envisage une relation avec saint Ursin, premier évêque de Bourges vers 250 et saint patron du Berry.

 

Bibliographie

 

Pastoureau (Michel.), L’ours, histoire d’un roi déchu, Paris, Seuil, 2007, 419 p., La Librairie du XXe siècle, Grand prix du livre médiéval.

Pastoureau (Michel.), Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, pp. 69-72 “L’ours détrôné”, Paris, Seuil, 2004, Coll. Points Histoire.

Boudet (Marcellin), L’ours et le gros gibier en Auvergne, Revue de Haute Auvergne, XIII, 1911, p. 197 et suiv.

Autrand (Françoise), Jean de Berry, l’art et le pouvoir, Paris, Fayard, 2000, 552 p., ill., bibliogr., index, cartes.

Autrand (Françoise), Charles V, Paris, Fayard, 1994, 903 p., bibliogr., index, cartes.

Archives départementales du Puy-de-Dôme : terrier de la seigneurie du Luguet (1724) et cadastres.