Compains

Histoire d'un village du Cézallier

Compains (seconde moitié du XVIIe siècle)

 

      Rares sont les sources qui évoquent Compains sous l’autorité des Montmorin – Saint-Hérent dans la première moitié du XVIIe siècle. La conjoncture en Auvergne subit alors des hauts et des bas liés tant à la réapparition de la peste qu’à des aléas climatiques récurrents. Cependant, la documentation plus abondante dans la seconde moitié du siècle (textes notariaux, témoignages des contemporains) nous permet d’approcher de plus près la vie quotidienne des compainteyres et de leurs seigneurs.

Le contexte

Compains Puy Montcey

 

     La vie à Compains suit son cours pas toujours tranquille, ponctué par les épidémies, les calamités naturelles, le passage des armées ou la fiscalité qui s’alourdit. En 1630, la variole est à Besse. La peste, qui a fait sa réapparition en Auvergne, n’est pas signalée à Compains dans les commentaires que le curé de Besse inscrit en marge de ses registres paroissiaux. Sans doute l’air salubre des montagnes et la dispersion de l’habitat ont-ils protégé les habitants. Le 13 janvier 1639 la terre tremble à Ardes et à Blesle.

    

 

 

Plus terribles pour les villageois sont les exactions de la soldatesque. La province d’Auvergne devait assurer en hiver la subsistance de troischevau-léger 1640 régiments et quatre compagnies de chevau-légers. L’hivernage ou le passage des armées étaient redoutés par les habitants qui, parfois, préféraient fuir leurs maisons pour échapper aux soudards. En 1632, « ceux de Neschers ont quitté leur bourg pour éviter la fureur des troupes de Monsieur, frère du Roy, lesquels sont venus a Besse pour retraite ». A dix kilomètres de Compains, on logeait dans les faubourgs de Besse des régiments souvent mal tenus par leurs officiers. Cette obligation était source répétée d’ennuis pour les habitants de Besse comme pour ceux des villages environnants – dont Compens – qui devaient contribuer au financement de l’hébergement des soldats et subir leurs débordements. Couronnant le tout, la fiscalité augmentait fortement. Dans un rapport au roi, l’intendant Mesrigny constatait déjà en 1635 que « le pauvre peuple d’Auvergne » était fortement imposé, la Basse Auvergne supportant les deux tiers des impositions de la province.

 

Des années de répit avant les années de misère (Lachiver)

Si les fluctuations de la conjoncture marquent au XVIIe siècle une alternance de vaches grasses et de vaches maigres, les années 1680 furent pour les éleveurs du Cézalier des « années de répit »  à peine entrecoupées durant l’hiver 1683-1684 par des grêles et des inondations qui retardèrent les travaux à entreprendre au clocher de l’église Saint-Georges.

Bourgeois d’une dynastie de juristes qu’on retrouve à Besse du XVIe au XIXe siècle, Godivel témoigne : « on n’avait jamais vu une abondance pareille pour le bled et le vin  et toutes sortes de fruicts et la paix estoit entre les princes […] il y avoit une si grande quantité de froment et de bled conseigle que la livre de pain de froment ne se vendoict pendant ces deux années que huict deniers […] enfin c’estoit une abondance que l’on ne peut exprimer qui commenca depuis 1685 jusques en 1688 » (manuscrit attribué à Godivel publ. par Longy).

     L’Auvergne profitait alors doublement de la conjoncture : placée par sa position centrale loin des champs de bataille, la province produisait en quantité les bestiaux indispensables à la nourriture des armées.  Grenier à viande pour les armées du roi, les montagnes profitèrent des retombées économiques de la guerre et « les éleveurs des montagnes gagnèrent alors pas mal d’argent a cause des achats que venaient faire sur place pour l’alimentation des armées les commissaires du roi qui enlevaient a tout prix les bêtes à cornes, de telle sorte que pendant les années 1690 et 1691 la vie, malgré de lourds impôts, fut encore assez facile pour une bonne partie de la population des montagnes » (Godivel).

 

Une commune partagée entre nobles et bourgeois

     En dépit des risques inhérents à ce genre d’exercice, on a tenté pour la clarté de l’exposé de cartographier les seigneuries et les propriétés à Compains dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Le corpus de textes considérés, forcément incomplet et dont la clarté est parfois limitée, permet cependant d’éclairer le puzzle qui découpe la paroisse à cette époque.

     Beaucoup plus étendue qu’aujourd’hui, la commune de Compains comptait environ 7000 hectares avant la Révolution, incluant à l’ouest cinq hameaux (Chabagnol, Moudeyre, Graffaudeix, Espinat, Redondel) et d’importants espaces d’estives vides d’habitants. Ces territoires furent attribués à Egliseneuve à la Révolution. C’est cet espace étendu qui est considéré par la carte, et non le territoire actuel de la commune de Compains.

 

compains XVIIe s. 
 
 
      En 1654, François-Gaspard de Montmorin Saint-Hérent vend la seigneurie de Brion, Compains et Chaumiane à Jean de Laizer. Après cette vente, les Montmorin tiennent encore à Compains la montagne d’Espinat et, au pied du Puy Moncey, partagent la montagne des Costes avec les Saint-Nectaire dont la seigneurie de Valbeleix s’avance depuis le Moyen Âge jusqu’au ruisseau de la Gazelle. Les Saint-Nectaire tiennent en outre les estives du Puy de la Vaisse et une pagésie à La Gardette où leur est payé un cens en argent et en fromages (pagésie : terme particulier à l’Auvergne qui désigne une terre tenue moyennant un cens).
  
  Au centre du finage de Compains, la seigneurie d’Escouailloux relève d’un roturier, Etienne André de La Ronade, seigneur de Las Collanges (Cantal). Seigneur haut justicier à Escouailloux, il se dit écuyer et aspire à une noblesse qui ne lui est pas reconnue. Ce hobereau rural habite sur place et pratique la gestion directe (voir le chapitre consacré à la seigneurie d’Escouailloux). Au sud-ouest, Redondel et Espinat relèvent de la seigneurie d’Entraigues et Les Angles du seigneur de La Roque.

     Les domaines tenus par des propriétaires forains se multiplient (Moudeyre, Yvéra, Cureyre). Malsagne et Groslier sont à Jean de Laizer. Commencée au XIVe siècle avec les Balbet, la main-mise des non résidents – bourgeois bessards ou clermontois – s’affirme sur le sud et l’ouest de la paroisse dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Au sud, c’est la montée en puissance d’Antoine Ribeyre, seigneur d’Opme, un conseiller du roi qui demeure à Clermont. En 1665, alors qu’il est déjà détenteur de nombreuses têtes d’herbage (une tête=un hectare) et de bois dans la montagne de Joran, il achète le domaine de Cureyre à Michel Chandezon – élu de Besse et « juge châtelain » d’Entraigues et Espinchal –   propriétaire de 28 têtes d’herbages dans la montagne de Chambedaze. Endetté, Chandezon vend pour faire taire ses créanciers. Peu après Ribeyre achète encore la montagne de Veisseire qu’il remembre avec ses acquisitions précédentes, constituant un vaste espace d’estives.

 

Jean de Laizer (vers 1611-14 janvier 1676) achète Brion en 1654 
  

     Les Laizer succèdent aux Montmorin à Compains. Poursuivi par ses créanciers qui avaient déjà saisi sa seigneurie du Broc, François-Gaspard de Montmorin dut vendre (12 mai 1654) à Jean de Laizer la seigneurie de Compains achetée plus de cent ans auparavant par ses ancêtres. Le paiement de la vente fut rendu complexe à cause de la méfiance des créanciers, soucieux que le montant de la vente ne fût pas capté par Montmorin. Jean de Laizer dut s’engager à payer directement « en louis d’or et d’argent » les créanciers du vendeur, notamment Gaspard d’Allègre comte de Beauvoir et Philippe de Beaufort Canillac. En 1657, Laizer payait plus de 6000 livres de vieilles rentes remontant à 1617 et 1633 laissées impayées par Montmorin. En  1662 encore, après la mort de Gaspard de Montmorin, Laizer payait encore les arrérages et le principal d’une rente annuelle de 150 livres constituée par Montmorin aux religieuses du couvent de Notre Dame de Riom.

 

Une ancienne famille de Basse Auvergne

fortia2Ms 554 Fortia

Armoiries : de sable à bande d’or accompagné en chef d’une étoile et d’une rose de même

et en pointe d’une rose et d’une étoile d’argent

Devise : atavis et armis « par nos ancêtres et par les armes »

 

     De 1654 à la Révolution les Laizer tiennent la seigneurie de Brion, Compains et Chaumiane. Aînés et cadets s’adonnent au métier des armes et font des carrières militaires au service du roi. Quand Louis XIV voulant « débusquer les usurpateurs de noblesse » ordonna une enquête pour vérifier les titres des nobles (1666-1674), Jean de Laizer dut prouver l’ancienneté de sa noblesse. Il fournit les preuves de sa filiation noble sur quatre générations depuis 1470 en produisant plusieurs actes et contrats familiaux. Un jugement le maintint dans la noblesse le 12 septembre 1677, date à laquelle l’intendant d’Auvergne Fortia lui donna acte de la représentation qu’il avait faite des titres de sa famille.

      Ce n’est pas à Compains mais à Chidrac qu’est retrouvé le point d’ancrage des Laizer, sur le flanc nord de la Couze Pavin, à quelques kilomètres à l’ouest d’Issoire. L’enracinement des Laizer au pays des Couzes est ancien si l’on en croit Remacle qui – sans citer ses sources – mentionne un Guillaume de Laizer qui aurait rendu hommage au comte de Clermont en 1227.

     A Chidrac, c’est dans une maison et non dans un château que vit la famille. C’est la maison d’un gentilhomme campagnard qui nous est décrite à deux reprises, d’abord en 1676 lorsqu’un conflit familial entraina l’apposition des scellés sur les biens de Jean de Laizer, puis sous la Restauration, lors de l’indemnisation des biens nationaux.

     Entre Couze Pavin et Couze Chambon, les Laizer possédaient au XVIIe siècle les deux fiefs de Siougeat (aujourd’hui Sionjat) au nord de Chidrac, et  Montoron dans la paroisse de Neschers, fief pour lequel Jean de Laizer rendait hommage au roi en 1669.


 

 Signature des Laizer au XVIIe siècle

 

 

Brion de Laizer 

Signature de « Jean de Laizer seigneur conte de Brion » en 1693

 

     Après l’achat de la seigneurie de Compains, les Laizer signeront encore Siougeat, ou Laizer de Siougeat, plusieurs décennies après l’achat de Brion dont le nom ne s’imposera dans leurs signatures qu’à la fin du siècle.

      Jean de Laizer, peu avant de devenir seigneur de Compains (1654), avait épousé (1648) Jeanne de Bonafos, fille de François de Bonafos seigneur de Bélinay époux de Jeanne de Pélamourgue. Lieutenant colonel du régiment de Canillac, François de Bonafos devint écuyer de la grande écurie du roi en 1648 avant d’être anobli en 1654. Les cadets des Laizer épousent aussi des roturières. Jean, frère homonyme du seigneur de Compains épouse en 1706 Christine Boibeau, fille d’un bourgeois d’Egliseneuve, couple qu’on retrouve inhumé à Besse. Louise de Laizer, fille d’un cadet des Laizer seigneur de Lignerolle au nord de Compains, épouse Jean Morin, notaire et lieutenant de Compains.

     Rien ne vient attester que les Laizer aient jamais vécu à Compains, si ce n’est ponctuellement quand ils y passaient pour régler leurs affaires. Lors de l’inventaire des biens de Jean de Laizer après sa mort en 1676, Morin notaire royal décrit le pied à terre du seigneur  au bourg de Compains. L’habitation, sise au nord de l’église Saint-Georges, comprend au rez-de-chaussée une cuisine et deux chambres où vivent Jeanne Auzolle qui s’occupe de la basse-cour, le forestier Jean Chandezon et son fils, palefrenier. A l’étage, deux chambres réservées au seigneur, un grenier et, seul signe extérieur de noblesse de la bâtisse, un colombier garni de pigeons.

     Le château de Brion, sans doute en grande partie ruiné, n’est pas mentionné dans l’inventaire. A peine une allusion au détour d’un texte nous apprend-elle qu’Antoine Vernière, sergent et concierge au château de Compains, qui devait enfermer une femme infanticide à la prison du château, ne put y parvenir « le chastiau estant fermé et n’y ayant aucun locataire dedans ». Il  fut ainsi  contraint de garder la malheureuse dans sa maison cinq jours et cinq nuits.

 

Au service du roi

      Les Laizer ne dérogeaient pas à cette règle qui veut que, de par son statut, la noblesse doit consacrer sa vie aux emplois militaires. Leur devise en atteste, de génération en génération, ils servirent le roi et plusieurs firent des carrières militaires remarquables. Jean de Laizer, un puîné homonyme du seigneur de Compains, âgé de 76 ans et après 54 ans de service avait fait 21 campagnes de guerre ou sièges. François de Laizer, à près de 60 ans, eut le bras emporté à la bataille de Denain en 1711. Il quitta le service avec une pension de 2000 livres réversible à ses enfants.

     Les exemptions de service étaient cependant possibles en cas de force majeure. Jean de Laizer requiert en 1674 d’être déchargé du service personnel qu’il doit au ban et arrière-ban, attendu qu’il a 63 ans et « qu’il est travaillé par la maladie de la pierre depuis cinq ans, ce qui l’empêche de monter à cheval ». La présence de son fils homonyme, placé comme cadet de la première compagnie des gardes du corps du roi en 1675 lui permet de demander pour lui même peu avant sa mort « sa déscharge du service personnel et contribution dudit ban et arrière ban ». Après la mort de son père, Jean de Laizer comte de Brion, âgé de 32 ans demeurant à Chidrac, requiert à son tour en 1689 d’être déchargé du service parce qu’il a trois frères actuellement au service du roi.

 

Fromage pour le carême

 

Le terrier de 1672

     Etabli sous Louis XIV, le terrier de Compains continuait de faire foi en 1899 pour établir les droits des propriétaires quand surgissaient des contestations territoriales entre les habitants de la commune. Les morceaux retrouvés distinguent trois tènements : Brion, Compains et Chaumiane.

Le tènement de Brion

     La directe du seigneur s’étendait sur le mas de Brion, les montagnes de Blatte et la Taillade et les  communaux considérables utilisés en commun par le seigneur et les habitants. S’y ajoutait entre Compains et la montagne de Barbesèche, le domaine de Malsagne. Le seigneur se réservait « son passage dans les communs et montagnes de Brion, au dessous des moulins dudit Brion et le long du ruisseau appelé de l’écluse (le ruisseau des Règes ?), pour passer et repasser ses bestiaux en tous tems, a son plaisir et volonté et pour aller a la montagne de la Tailhade, autrement apelée Blatte ». Au nord de la paroisse, les bois et le lac du Montcineyre appartenaient aux Laizer.

     Borné « de bise » (au nord) par le ruisseau de la Gazelle, le tènement de Brion dépassait à l’est les limites de la paroisse. Comme au temps des Bréon, en 1657 à Vauzelle (paroisse de Valbeleix) des terres sont toujours « mouvant du cens foncier du seigneur de Siougeat a cause de sa seigneurie de Brion et Compains ».

     A la génération suivante, pour payer des dettes contractées à l’égard des Ursulines de Clermont par son père mort vingt ans plus tôt, Jean de Laizer en 1696 avec l’accord de ses frères Jean, Hugues et François, aliéna une partie du patrimoine familial et vendit  aux Ursulines moyennant 4000 livres la moitié de la montagne de la Taillade, cinquante têtes d’herbage situées au pied de la butte de Brion.

Le tènement de Compains

     Les emphytéotes de Laizer à Compains occupaient un territoire beaucoup moins étendu qu’à Brion.  Le tènement et mas de Compains décrit par le terrier du 1er décembre 1672,  était limité au levant par le ruisseau des Règes. Il comprenait « église, et cloché avec les maisons couvertes tant a thuiles qu’a paille, granges, étables, jardins, prés, champs, pacage, montagne et droit de commune, bois de haute futaye, taillis et autres matz et tènements dependant dudit bourg », et incluait  la montagne de Barbesèche qui était au seigneur d’Opme. Le terroir était limité au sud par le Joran et par le domaine de Cureyre. Les  bornes décrites sont  nombreuses et on peut penser que c’est vers cette époque que  la pierre Saraillade  fut si solidement plantée sur le Joran qu’on l’y retrouve encore aujourd’hui (voir le chapitre Population et territoire). Le terrier retrouvé ne mentionne aucune redevance au seigneur.

Le tènement de Chaumiane

     La censive du seigneur est décrite par le terrier dressé le 24 octobre 1672 « au devant du four commun en place publique ». Le tènement couvre une partie de l’ouest de la paroisse depuis le sud du lac de Chaumiane, incluant le pré Cibéroux qui appartenait au curé. La frontière avec le tènement de Compains suivait la route qui monte à Escoufort – Bas puis contournait à l’ouest le Montcineyre jusqu’au Cocudou avant de redescendre vers le lac. Les habitants bénéficient de droits anciens de pacage, prises d’eau et bois de chauffage. Leur tenure est perpétuelle (emphytéose et perpétuelle pagésie) moyennant le paiement au seigneur d’un cens en argent (62 livres) et en nature (seigle, avoine et gélines). Le seigneur prélève la dîme de tous grains à la vingtième gerbe, a droit à la taille aux quatre cas à raison de 30 sols par feu « le fort portant le faible »; les habitants bénéficient de droits anciens de pacage, prises d’eau, droit de prendre du bois de chauffage.

Les revenus seigneuriaux

     Les Laizer bénéficiaient à Compains des revenus de leur seigneurie, affermée à un « fermier » qui, moyennant une somme versée à Laizer se chargeait de percevoir à son profit les redevances paysannes. Lors de sa vente, Brion était accensée par François de Montmorin à noble Jean de Lubé, écuyer, seigneur de la Ribeyre et d’Opme. Cette pratique se poursuivit avec Jean de Laizer que Jean de Lubé payait conformément au bail d’accensement, à Pâques, à la Saint-Jean-Baptiste de juin et au jour de Notre Dame en septembre.

 Revenu de Laizer

 

En dépit de données dont la comparabilité est imparfaite et de réponses non renseignées, on  remarque la chute des revenus seigneuriaux consécutive à la crise climatique des années 1690.

 

 Les agents du seigneur absentéiste gèrent « les peuples »

     Les nobles ne gèrent que de loin leurs seigneuries. Sur place, ce sont les agents seigneuriaux, officiers de justice, « juge châtelain », procureur fiscal, procureur d’office, lieutenant et leurs auxiliaires recrutés à un niveau inférieur, sergent, greffier, garde des bois, qui assurent la paix sociale. Issus des familles les plus commodes et les plus éduquées du village ou de la région environnante, les agents du seigneur servent de relais entre lui et la population. Bien connus des habitants pour qui leur famille travaille souvent de génération en génération, ils contribuent au respect de la loi et de la coutume dans un village où les habitants étaient réputés « revêches » et rebelles. Censés défendre aussi bien les intérêts du seigneur que ceux de la population de la paroisse, les agents seigneuriaux assurent notamment la police de la foire de Brion, enquêtent sur les agressions et sur les crimes, veillent à ce que les tutorats ne défavorisent pas les orphelins, suivent les affaires d’infanticides. Révocables au gré du seigneur, les agents seigneuriaux étaient faiblement rétribués, inconvénient qu’ils compensaient en exerçant leur activité dans plusieurs communes de la région et en continuant d’exercer leur activité principale de marchand ou de gros laboureur. La potence, qui déchaînait les bagarres au temps des Bréon a sans doute disparu depuis longtemps quand Jean de Laizer prend en mains la seigneurie. Il reste néanmoins toujours seigneur haut justicier, même si la justice royale tend de plus en plus à se substituer à la justice seigneuriale. Haut justicier, Le seigneur peut nommer des notaires seigneuriaux, souvent peu compétents.

Le notaire

     Personnages incontournables dans les paroisses où vivait une population très procédurière, les notaires seigneuriaux trop nombreux  hantaient les campagnes et les foires à la recherche de clients. Dans une lettre du 16 septembre 1697  au contrôleur général, Lefèvre d’Ormesson intendant d’Auvergne déplorait que la plupart des seigneurs de la montagne établissent un nombre excessif de notaires. Selon lui « ce sont généralement d’anciens domestiques ou des gens sans instruction ni expérience qu’ils choisissent pour cet effet et certaines justices seigneuriales en comptent jusqu’à douze, sans parler des notaires royaux ».

      Pour limiter les abus – et renflouer les caisses royales – on avait créé des notaires royaux. Le 4 juin 1647, Compains eut son notaire royal, Jean Morin, à qui l’office de notaire garde-note et tabellion royal fut adjugé pour la somme de 200 livres. Il pouvait exercer à Compains, Valbeleix, Espinchal, Le Luguet, Saint-Alyre-ès-Montagne et Egliseneuve d’Entraigues.

     Comme les agents seigneuriaux, le notaire royal pouvait cumuler plusieurs fonctions. Ainsi voit-on Jean Morin en 1678 exercer simultanément les fonctions de  « notaire royal, bailli du Giorand (Joran), châtelain [juge] d’Escouailloux et lieutenant au baillage d’Entraigues et mandement de Compains et Brion, résidant audit Compains ». Le notaire est un notable. On le retrouve aussi bien en 1672, muni de la procuration du seigneur absent, rédigeant le terrier de la seigneurie, qu’appelé à parrainer le fils d’un laboureur avec la fille du seigneur d’Escouailloux.

 

 

  Signature en « nid d’abeille » de Jean Morin en 1667

Difficilement imitable, le nid d’abeille peut être considéré comme un sceau.

 

      Pendant plusieurs générations, les Morin vont verrouiller des postes clés à Compains et connaître de tous les secrets du village. Cette omniprésence était porteuse d’inconvénients pour des habitants majoritairement illettrés, comme pour les membres de la propre famille du notaire. Louise de Laizer avait été mariée le 11 mai 1707 à Jean Morin, lieutenant de la justice de Compains. Malade, celui-ci  dicta son testament en juillet 1711 en présence du curé, de son vicaire et de plusieurs témoins, prenant soin de le faire « n’y ayant point alors dans le lieu Pierre Morin son frère » alors notaire royal de Compains. Jean Morin  – sans être en butte à des contestations familiales et sous réserve que sa femme puisse en disposer tant qu’elle ne se remarierait pas – voulait léguer sa maison à l’Eglise pour que le montant de sa vente serve aux réparations indispensables à l’église Saint-Georges de Compains. Le testament fut prestement envoyé par le curé chez Admirat, notaire à Besse. La manœuvre fut reproduite un an plus tard quand Louise de Laizer mourut à son tour le 16 juillet 1712. Ainsi furent faits les travaux à l’église.

 

 Des relations contrastées avec les compainteyres

      Il était d’usage que le seigneur affichât sa proximité avec ses gens en apparaissant occasionnellement aux baptêmes et aux mariages. Là encore la proximité avec le notaire est évidente. Jean de laizer en 1663 est témoin au mariage d’Antoine Morin, fils du notaire qui épouse Catherine Blanchier, la fille d’un laboureur commode de Compains. Jeanne de Bélinay en 1668 est commère au baptême d’Antoine Morin, homonyme de son père notaire. Elle a pour compère Antoine Ribeyre, conseiller du roi à Clermont et propriétaire de centaines de têtes d’herbages au sud de la paroisse. Les habitants du domaine de Malsagne « appartenant au seigneur »  ne sont pas oubliés. Jean de Laizer, en 1664, est témoin au mariage de Guillaume Maynal avec Louise Vidhile, la fille du métayer de Malsagne. Ces pratiques iront en s’estompant au fil du XVIIIe siècle où on constate un éloignement de plus en plus grand du seigneur.

     Jean de Laizer « pour leur faire plaisir », s’était porté caution des frères Morin, des paysans qui s’étaient endettés auprès d’Antoine Ribeyre. Comme les Morin ne pouvaient payer, Jeanne de Bélinay, veuve de Jean de Laizer, paya à leur place, puis en contrepartie saisit en 1678 les terres des deux frères pour le montant de la somme due (1821 livres). Cette manœuvre qui avait sans doute pour but d’éviter que Ribeyre ne s’empare des terres des Morin, laissait le temps aux deux frères de recouvrer leur bien en remboursant progressivement Jeanne de Bélinay.

     Pratiquant la vente à crédit, le seigneur vendait en 1679 à François Roux dit Joye habitant le hameau de Cureyre une maison et un pré sis à Compains moyennant une rente de 20 livres payables annuellement à la Saint-Martin d’hiver. L’ensemble était rachetable par Roux quand il le pourrait pour la somme de 400 livres dont seraient déduits les versements déjà faits.

     Ces actions ne doivent pas masquer des tensions souvent vives entre le seigneur et  les habitants qui n’hésitent pas à faire de la résistance quand le seigneur agit contre ce qui leur semble être leurs droits, consacrés par la Coutume. L’affaire du lac des Bordes, (voir le chapitre Lacs et tourbières), illustre pleinement l’incompréhension et l’obstination des parties qui, chacune se croyant dans son bon droit, meuvent  pendant plus de vingt ans un procès ruineux pour les deux parties.

L’opposition la plus fréquente était souvent liée aux abus dans les communaux. Qu’il s’agisse d’estives défrichées pour y planter quelques « bleds » ou des bois qu’on pillait clandestinement sans vergogne, chacun transgressait à sa guise les ordonnances royales. De son côté le seigneur,  n’échappait pas à la critique : il  faisait pâturer trop de moutons dans les communaux.

 

 Les relations avec l’Eglise

   Seul le vicaire de la chapelle Saint-Jean-Baptiste  de Brion était à la nomination du seigneur qui n’intervenait pas dans la nomination du curé de l’église Saint-Georges.

Le besoin de soutien spirituel était grand et le curé n’obtenait pas toujours un vicaire pour le seconder ce qui, dans les vastes paroisses du Cézalier, allait parfois jusqu’à priver de messe les fidèles. En 1667, Anthoine Papon qui « estoit allé a la campaigne » depuis la veille, sans doute pour administrer les sacrements à un mourant, n’avait pu rentrer au bourg à temps pour dire la messe de la Saint-André à l’église Saint-Georges. Appelés au son de la cloche, tous les habitants s’étaient pourtant déplacés, ceux du bourg comme ceux des villages environnants et Jean  de Laizer, seigneur de Lignerol, était présent. Les compainteyres connaissaient bien cette situation qui s’était déjà produite à plusieurs reprises. Suite à ce nouveau contretemps les habitants firent  écrire  par le notaire une nouvelle supplique  à l’évêque où ils argumentaient évoquant la grande étendue de la paroisse qui, selon eux,  comptait 700 communiants et rapellaient les lettres de demande déjà envoyées. Il faudra cependant attendre l’année 1677 pour que le vicaire Jean Breulh vienne seconder à Compains le curé De Chazelles.

 

PHOTO lith Emile Sagot BON

 

     L’église de Compains servait de lieu de sépulture aux privilégiés du village. En 1663 c’est dans l’église côté sud près de la chapelle Saint-Martial que furent ensevelis les parents d’« honorable homme » Jean Morin notaire royal « dans la nef de l’église |…] ou est la petite porte de l’église montant au clocher ». La famille Laizer ne privilégie pas Chidrac comme lieu de sépulture. Bien que morts tous deux à Chidrac, Jean de Laizer et son épouse Jeanne de Bonafos de Bélinay choisirent d’être inhumés à Compains. Mort le 14 janvier 1676, Jean de Laizer fut transporté à Compains où il trouva sa sépulture le 18 dans l’église où le suivit son épouse le 6 septembre 1687.

 

Compains – l’église Saint-Georges

 

Comme sur la représentation qu’en fit Emile Sagot  au XIXe siècle, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, l’église Saint-Georges est vide de tout banc « il n’y a d’autre banc que celui du seigneur ».

 

 

 

 La chapelle de Vassivière, lieu de pèlerinage des bessards et des compainteyres


 

     Les Laizer fondent des messes à Vassivière et font des dons aux prêtres communalistes de Besse. A une dizaine de kilomètres de Besse, on vénérait l’été à la chapelle de Vassivière une vierge noire conservée l’hiver dans l’église Saint-André de  Besse.  Isolée au milieu des herbages la chapelle était le lieu d’un pèlerinage très fréquenté par les bessards et les habitants des villages proches, dont Compains. Avant même l’achat de la seigneurie de Brion, Jean de Laizer et sa consorte avaient fondé en 1652 pour 160 livres de messes à haute voix à la chapelle de Vassivière, à célébrer lors des sept principales fêtes de la vierge. En « cas de mauvais temps, non autrement » les messes devraient être célébrées à l’église Saint-André de Besse. En 1672, Jean de Laizer vendit à Blaize Thouren, laboureur à Chandèze, une coupe de bois « avec une paire de bœufs […] a jouir dans le bois des hommes » (Montcineyre com. Compains. Le bois appartient à Laizer), « et coupe d’Espinas ». En échange, Thouren devait verser une rente annuelle de 8 livres payables à la Saint-André au profit des frères de cette communauté de la ville de Besse.

En 1700, les dîmes de Compains étaient inféodées au profit des gros décimateurs, le comte de Brion, le marquis de Miramont seigneur de La Roque et  le marquis d’Entraygues. La dîme était prélevée à la vingtième gerbe : une gerbe de bled sur vingt était prélevée pour le décimateur qui en affermait la collecte. Le curé touchait parfois la portion congrue, parfois la dîme selon le bon plaisir du seigneur (voir le chapitre : Chronique de la vie d’un curé). Jean Breulh lui-même, pour toucher la dîme des villages de Belleguette et de La Ronzière en affermait la collecte à Jean Admirat.

 

Misère à la fin du siècle

 

     L’intendant d’Auvergne, en 1692, sentait venir la crise et annonçait « une disette pressante ». Dès 1690 les récoltes médiocres s’étaient succédées après des printemps et des étés trop arrosés. L’intendant Maupeou écrivait au contrôleur général « ce qui fait grand mal c’est la disette d’argent, en sorte que le paysan n’a pas un sol pour acheter le blé dans le marché ». Les plus fragiles furent frappés les premiers, comme cet « enfant mort dans la montagne » durant l’été 1692 dont le curé de Compains ne put déterminer l’identité, ni pourquoi il errait ainsi, seul : « a été enseveli dans le cimetière de Compains un enfant agé d’entour sept a huit ans qui s’est trouvé mort dans ladite montagne de Luysserre par le mauvais temps ou par la faim ». Situation banale dans les registres paroissiaux que ces morts trouvés dans la montagne.

     La disette se transforme en famine. Le blé hors de prix devient introuvable et la spéculation s’en mêle. A Besse, on s’entraide. On fut obligé, raconte Godivel bourgeois bessard,  de taxer les maisons qui avaient les moyens de faire l’aumône. Les unes payaient dix livres, les autres quinze : « on avait fait un catalogue du nombre de personnes qu’il y avait dans chaque famille et l’on donnait par jour une livre de pain par personne […] cela dura environ trois moys […] ensuite on dispersa les pauvres par ordre dans les maisons qui pouvaient les nourrir […] cela dura environ un autre moy ».

      A Compains comme partout, les désordres météorologiques qui réduisent à néant les récoltes et renchérissent le prix des céréales frappent sévèrement la population. La disette fragilise les organismes qui deviennent plus sensibles aux maladies.  Bien adaptées au climat, les maisons protégées par des murs épais où chacun pouvait profiter de la chaleur des bêtes de l’étable contigüe n’abritent que du froid, pas de la faim qui tenaille les organismes. Après des hivers glaciaux et des saisons si pourries qu’on ne peut même pas semer, les habitants se retrouvent à cours de provisions. Passés les deux grands hivers (1693-1694 et 1694-1695), la famine fait son oeuvre et la mortalité explose.

BMS 1690-1699 

    

     Les registres paroissiaux tenus par le curé de Compains témoignent de cette décennie « d’âge glaciaire ». Une surmortalité terrible atteint dès 1693 les plus pauvres, puis explose en 1694. Le fort impact de la crise sur les naissances de 1693 et 1694 n’est suivi qu’avec retard par les mariages qui chutent en 1695 et 1696. Seuls les plus commodes et les plus robustes survivent.

     Prenant son poste en 1695, Lefèvre d’Ormesson nouvel intendant d’Auvergne découvre à son arrivée dans la province une situation bien pire que celle qu’il imaginait : « la misère augmente si fort en Auvergne par le défaut de commerce, que chacun gémit et que ceux qui estoient un peu accomodés sont tombés dans un estat si pauvre qu’après avoir vendu leurs bestiaux et meubles, ils sont réduits a découvrir leurs maisons pour faire argent des couvertures et des bois pour subsister » (1696, Correspondance des intendants n°1520). A Compains, il fallut attendre 1696 pour qu’enfin la mortalité  retrouvât son niveau de 1692.

 

 

5 commentaires sur “Compains (seconde moitié du XVIIe siècle)”

  1. SERGE Says:

    Remarquablement bien fait. Merci pour ces infos.

  2. Laronzière Says:

    Compains un passé unique !!! Merci de nous le révéler par ces recherches de grande valeur pour les générations présentes et futures .MERCI.

  3. barbat Says:

    merci beaucoup très intéressant,je suis avide de ces connaissances de notre histoire qui permet aussi de situer nos aieux dans le contexte

  4. LEGEARD Says:

    Merci.
    Je ne suis pas « de la paroisse », comme on dit; mais j’ai trouvé dans cet article (très intéressant par ailleurs) ce que je cherchais: l’origine d’un curé d’Yèvres au diocèse de Chartres (17ème sièce): Messire Henry LUBé de la Ribeyre.
    Encore merci.

  5. barbat Says:

    visite très interessante meme si je ne suis pas de la paroisse du nord Cantal j’ai fréquenté Brion à l’occasion de ses foires quand je vais me promener dans cette belle région je la regarde d’une autre façon grace à vous

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