Compains

Histoire d'un village du Cézallier

– Dettes seigneuriales

L’histoire méconnue des Bréon s’enrichit ici d’un chapitre spécifiquement consacré aux dettes des seigneurs  de  Compains. Le sujet peut sembler bien ardu et  vulgariser un travail d’érudition est toujours délicat et plein d’embûches. On en dit trop, ou pas assez, ou le propos manque de clarté compte tenu de la diversité du lectorat.

Que chacun puisse cependant trouver ici le reflet d’une parcelle de l’histoire médiévale de Compains est le seul souhait de l’auteure !

 

Dettes des seigneurs de Compains

     C’est sous l’angle des dettes seigneuriales qu’est placé ce court aperçu de l’histoire des seigneurs de Brion et Compains. Nous nous attacherons plus précisément ci-après à un survol des causes de l’endettement seigneurial  et à une approche – très résumée ici – des conséquences de leur endettement sur le patrimoine des seigneurs de Compains au XIIIe et au XIVe siècle. Les quelques exemples cités ci-après sont extraits de notre recherche en cours, solidement accrochée aux sources.

 

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Frise blasonnée du château de Ravel. Au centre, le blason d’Itier de Bréon (fin XIIIe siècle)

Château de Ravel (Puy-de-Dôme)

 

L’endettement chronique des familles seigneuriales

    

     L’approche économique des finances seigneuriales au XIIIe et au XIVe siècle est caractérisée par une évidence : le manque chronique d’argent qui atteint son paroxysme à chacun des évènements importants qui jalonnent le parcours d’un noble. Multiples, les causes de l’endettement étaient la plupart du temps honorables (défense du royaume, croisades), ou inévitables (dérèglements climatiques fréquents en économie de montagne, épidémie de peste entrainant une mortalité qui diminuait les revenus seigneuriaux). On s’endettait aussi pour lutter contre les ravages des bandes de routiers, pour réparer les forteresses ou simplement pour tenir son rang. Les mesures royales, le recours à l’Eglise et la solidarité entre les familles offraient aux seigneurs les moyens d’étaler les remboursements de leurs emprunts ou de les limiter. Ces expédients trouvaient cependant leurs limites chez ceux qui, se laissant entraîner au delà des bornes du raisonnable, s’endettaient lourdement auprès des usuriers.

     Les dettes des familles nobles se transmettaient de génération en génération. Chaque nouveau chef de famille héritait des dettes de ses prédécesseurs. Révélés par les testaments, les legs laissés aux proches comme à l’Eglise ponctionnaient les biens familiaux et endettaient la génération suivante. Si un mariage bien pensé ne venait pas renflouer cet équilibre fragile, le lignage tout entier pouvait se trouver menacé.

     Les minutes notariales – quand elles éclairent la cause de la dette – montrent à diverses reprises que le simple financement des dépenses courantes d’une famille noble pouvait s’avérer difficile. Tous les actes de la vie quotidienne étaient prétextes à emprunt, jusqu’aux plus inattendus. Ainsi empruntait-on pour financer l’inhumation d’un membre de la famille ! Quant au paiement de la dot des filles, il s’éternisait souvent durant des décennies, semant la zizanie dans les familles. On empruntait aussi pour sécuriser la gestion des exploitations agricoles des seigneuries de montagne, plus fragilisées qu’en plaine quand survenaient des aléas climatiques majeurs (1316-1318), ou quand, en fin de printemps, la récolte tardait à venir. Mais il ne s’agit là, objectera t-on, que de dépenses prévisibles ou de risques qu’une gestion attentive et prévoyante des biens seigneuriaux aurai dû permettre d’équilibrer.

     Mais que dire des dépenses exceptionnelles qui devaient être engagées pour financer un départ en croisade ? Faire le voyage outre-mer pouvait être une décision ruineuse pour un seigneur « moyen », obligé de s’endetter parfois pour des années et ce, en dépit du soutien matériel apporté par le roi aux chevaliers qui prenaient la croix. Quant aux guerres, elles étaient si fréquentes et leur coût devenait si onéreux dans la seconde moitié du XIIIe siècle, que, pour calmer les revendications de la noblesse auvergnate, on commença à verser des gages à ceux qui partaient se battre pour la couronne hors de la province d’Auvergne.

     Et que faire quand des maux extérieurs viennent s’abattre sur nobles et gens du commun ? A partir de 1348, c’est d’abord la peste qui décime les familles, bientôt suivie par les retombées de la guerre de Cent Ans. S’installent alors en Auvergne des Compagnies d’Anglais qui écument la région, pillent, rançonnent et ardent villes et campagnes. Le fléau durera une trentaine d’années (1356-1392), désertifiant les montagnes arvernes et diminuant d’autant les revenus seigneuriaux.

 

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Blason d’Itier de Bréon (fin XIIIe siècle)

Château de Ravel (Puy-de-Dôme)

    

     Que dire enfin quand on voit des familles incapables de s’entendre, s’entêter à mouvoir d’interminables procès qui ponctionnent de génération en génération des finances déjà fragiles ? Pour payer les hommes de loi qui défendraient le droit qu’on estimait bafoué, on empruntait à de riches bourgeois clermontois ou issoiriens ou même aux usuriers lombards. On verra qu’on empruntait aussi à des religieux. Expédient utile s’il était modéré, l’emprunt plombait les finances des familles qui vivaient sur le fil durant les décennies difficiles qui marquèrent la seconde moitié du XIVe siècle en Auvergne.

     Cette généralisation de l’endettement qui minait le royaume, conduisit la royauté à chercher des moyens de coercition à l’encontre des créanciers comme des débiteurs. On sanctionna durement les grands banquiers et usuriers italiens qui se retrouvèrent dépouillés à plusieurs reprises. Contre les emprunteurs, une ordonnance royale autorisa en 1303 la prison pour dettes.

 

Armes des Bréon Plafond du doyenné de Brioude

Brioude – Plafond du doyenné

Armes des Bréon (fin XIIIe siècle)

 

Les finances des premiers seigneurs de Compains

 

     Les aides royales, le soutien de l’Eglise  et de la famille suffirent – semble-t-il –  à palier les besoins financiers des Bréon au XIIIe siècle. A peine trouve t-on la trace d’une dette au XIIIe siècle. Il est vrai que les sources sont rares. Mais passée la mort d’Itier II (v. 1317), et si on considère l’endettement de Maurin III (v. 1300-v.1366), la vie du seigneur de Compains n’aura plus rien d’un long fleuve tranquille. 

 

Financer les croisades

     Les finances royales contribuaient en partie à soulager les dépenses de ceux qui prenaient la croix. Ainsi, pour dédommager les chevaliers qui l’avaient suivi en croisade (troisième croisade 1189-1192), Philippe Auguste leur accorda-t-il la dîme de leurs terres et celle de leurs vassaux. Armand de Bréon et peut-être avec lui Guidone de Bréon purent récupérer à cette occasion les dîmes de leurs terres, en admettant qu’ils ne les aient pas déjà captées auparavant, en pratiquant les mauvaises coutumes dénoncées par l’Eglise.

     Peu après, lors de la croisade contre les albigeois, des lettres de privilège du très chrétien roi de France, octroyèrent des avantages fiscaux aux nobles de race de quatre générations.

Cathares chassés de la ville de Carcassonne Enluminure des Grandes chroniques de France British Library, Londres, photo D.R.

 

    

     Maurin Ier, croisé en albigeois (v. 1208), put bénéficier de cette mesure comme, entre autres nobles auvergnats, le comte de Clermont et le seigneur de La Tour qui accomplirent avec lui leur vœu de croisade.

     Ces privilèges fiscaux royaux furent confirmés en 1270 à Aigues-Mortes par Saint-Louis en partance pour la huitième croisade. Le souverain savait que les coûts très élévés du voyage outre-mer n’étaient que partiellement couverts par les moyens que la royauté mettait à la disposition des croisés.

 

      Le roi, comme son frère Alphonse de Poitiers, apanagiste d’Auvergne, prenait à sa charge une grande partie des coûts énormes du voyage, ce qui l’incitait évidemment à prêcher l’économie aux chevaliers croisés. Ainsi, conseillait-il à son frère de prendre les chevaliers auvergnats « par les sentiments » pour qu’ils se contentent d’une indemnité minimum : « les esmovez [émouvez] par les plus beles paroles que voz porroix, et les amenez a la meneur [moindre] summe [somme d’argent] que voz pourroix de deniers que nos leurs donions pour toutes choses, tant pour le passage [la traversée maritime], que pour viandes et pour pertes de chevaus et pour toutes choses ». La sainteté n’excluait pas le réalisme !

 

     Maurin II de Bréon prit la croix en 1270 pour suivre Saint-Louis au moment où il subissait les réclamations de ses créanciers de Montferrand. Il bénéficia nomément du privilège des croisés, mesure royale qui lui donnait un délai de trois ans pour rembourser ses dettes sans payer d’intérêts.

 

Saint-Louis pour la croisade

Départ de Saint-Louis pour la croisade – Enluminure par le Maître de Boucicaut

Bibliothèque de l’Arsenal, Ms 5077 f°365v.

 

     Bienvenue, l’aide royale ne pouvait cependant suffire à couvrir toutes les dépenses d’un départ en croisade. Les difficultés financières de la préparation du voyage outre-mer faisaient naître des solidarités entre familles alliées. Une châtellenie et ses revenus pouvaient être provisoirement confiés à un membre de la famille en contrepartie d’un emprunt destiné à financer la croisade. En 1232, apparait un accord entre Maurin Ier qui avait pris la croix et son gendre Guillaume Comtour. Maurin avait emprunté à son gendre pour financer sa croisade. En compensation, Guillaume reçut de son beau-père  la seigneurie de Lugarde dont il put toucher les revenus jusqu’au remboursement de la somme empruntée par le seigneur de Compains. L’accord prévoyait que si Maurin ou son fils mouraient avant d’avoir pu le rembourser, Guillaume pourrait se dédommager en conservant la propriété de la châtellenie de Lugarde. Finalement, Maurin réussit à conserver Lugarde qui passa à son héritier.

     L’Eglise, qui condamnait fermement l’usure, ne s’opposait pas réellement au prêt à intérêt, surtout s’il s’agissait de financer un départ en croisade. En 1270, Maurin II procéda avec le frère Guillaume, abbé de Feniers à un échange de mas situés au nord de l’abbaye et mouvants de Béraud VI de Mercoeur. Il est envisageable que cette manœuvre ait masqué un prêt, octroyé par l’abbé à Maurin pour financer son voyage outre-mer.

 

Faire la guerre

    Progrès important pour disposer d’une armée plus performante, depuis la fin du XIIIe siècle on gageait les participants à l’ost. Quand les chevaliers Itier Ier de Bréon et son frère Jaubert firent la guerre de Flandre pour le compte du roi de France en 1300 et 1304, ils furent gagés, comme le fut Maurin III quelques décennies plus tard.

     Car faire la guerre coûtait cher. Convoqué à l’ost, un Bréon devait s’y rendre avec, rangés sous sa bannière, dix hommes d’armes en chevaux et en armes, pris parmi ses vassaux. Ce nombre était calculé par l’administration royale au prorata de la richesse du seigneur. La route (troupe) d’un Bréon à l’ost pouvait atteindre plusieurs dizaines de personnes : outre leurs vassaux, les Bréon emmenaient au combat des écuyers, des archers et des hommes à pied qu’il fallait équiper, sans oublier sur un plan logistique les chevaux qui suivaient la troupe pour assurer la remonte. Couronnant le tout, l’administration royale demandait à tous des subsides pour financer la guerre. Aux moments financièrement les plus tendus, le roi exigeait des grands féodaux la fonte de leur vaisselle d’argent.

     Un chevalier endetté pouvait voir saisis pour dettes les chevaux qu’il comptait utiliser au combat. Veillant à ce que ses chevaliers ne soient pas – trop – sous la coupe des usuriers, la royauté prenait des mesures ponctuelles dans l’intérêt de l’ost royal et de sa chevalerie. En 1296, lors de la guerre de Flandre, on interdit pour la durée de la guerre la saisie pour dette des chevaux d’armes.

 

Emprunter pour la vie courante

     Fluctuant au gré des aléas climatiques, les revenus de la seigneurie ne permettaient pas toujours de faire face aux dépenses de la vie courante lors des années pourries ou en période de disette. Un exemple parmi bien d’autres : alors même qu’une partie de ses biens situés au sud-ouest de Compains est en passe d’être saisie, le mardi après la fête de Saint-Jacques et Saint-Christophe, (27 juillet 1349), Maurin emprunte 100 livres, solidairement avec deux paroissiens de Compains. Les prêteurs, Jacques Cluzel et ses frères sont des habitants de la paroisse de Saint-Genès de Clermont. L’acte notarial fournit les trois raisons qui contraignent Maurin à cet emprunt : d’abord à l’évidence le besoin d’argent, puis l’achat d’étoffes qui seront transportées par le vendeur chez Maurin, enfin le financement de la sépulture de Léone, la sœur de Maurin, de son vivant religieuse au monastère de l’abbaye bénédictine de Saint-Pierre de Beaumont-lès-Clermont. L’échéancier des remboursement à payer sine mora et lite, sans retard ni procès, précise que le premier versement de la moitié du montant aura lieu l’année suivante à la Saint-Georges (mai 1350). L’autre moitié sera payée à la Saint-Mathieu (septembre 1350), deux termes traditionnels de paiement dans les montagnes. De tels exemples de dettes seigneuriales – associant ou non Maurin à des co-emprunteurs -, se comptent par dizaines dans les registre notariaux du XIVe siècle. Les plus caractéristiques sont détaillés dans notre recherche intégrale.

 

Déconfiture de Maurin III (v. 1300-v. 1366)

 

     Point n’est besoin d’incriminer la peste ou la guerre pour expliquer la déroute financière de Maurin III de Bréon : elles ne se sont pas encore abattues sur l’Auvergne quand ses dettes atteignent déjà des sommets dans le second tiers du XIVe siècle. Les nombreux – et ruineux – procès intra et inter-familiaux mus par Maurin et son fils Jaubert pendant des décennies feront que cette famille autrefois puissante et amplement possessionnée en Basse Auvergne (Puy-de-Dôme) et au Pays des Montagnes (Cantal) se retrouvera étranglée financièrement, obligée de laisser saisir ses terres par les agents royaux, obligée aussi de vendre des villages situés à l’intérieur même de la seigneurie de Brion. Parfois subie, parfois délibérée, la chicane va précipiter le déclin de la famille.

 

Des débuts prometteurs

     Tout semble pourtant bien commencer pour Maurin dans le premier tiers du XIVe siècle. Chef du lignage il est à la tête de la seigneurie patrimoniale de Brion, un patrimoine conséquent  qui apparait dans l’hommage qu’il rend en 1325 à Jean, nouveau dauphin d’Auvergne. L’essentiel de ce patrimoine est évidemment le chastel et ville de Brion. Il faut y ajouter le Cheix et les deux arrière-fiefs de  La Garde et La Roche, des biens qui se trouveront étoffés quand Maurin héritera en 1333 de son oncle Jaubert.

 

Pourquoi donc tant de dettes ?

      Les charges qui pèsent sur Maurin sont diverses : comme tout seigneur, il doit rétribuer ses officiers seigneuriaux (hommes de loi, capitaine qui garde le château avec quelques garnissaires, celllérier, garde des bois…) et sa domesticité. On se souvient qu’il doit l’ost au roi. Mais que ce soient ses deux demeures urbaines de Clermont et Saint-Flour, ses voyages à Paris ou la nécessité d’assurer à sa famille un train de vie correspondant à son rang, rien ne suffit à expliquer sa déchéance financière qui le conduit à la perte de sa seigneurie éponyme.

Le poids des testaments

      Selon l’usage, Maurin dut assumer les dettes et les legs laissés par son père et son oncle Jaubert dans leur testament. Ce dernier laissait un douaire important à sa femme Dauphine de Dienne : un fief à Nubieu, l’hospicium de Valjouze, une rente de 100 livres, des parures, des vases d’argent, des biens à Moissac le Chastel et à Montmorand et tout le bétail que détenait Jaubert. De ce fait, à l’heure de la mort de Jaubert, l’inquiétude des deux époux était grande : Maurin n’allait-il pas s’emparer de tout ou partie de ce leg ?

     Car l’oncle Jaubert laissait aussi des dettes. Méfiant, sentant les réticences de Maurin, Jaubert, affectueusement et ses mains dans les mains de son neveu, lui fit jurer qu’il respecterait ses dernières volontés, conseillant en outre à Maurin de consacrer six années des revenus de la seigneurie de Mardogne au remboursement des dettes. En ce dimanche après la Saint-Georges 1333 (25 avril),  Maurin, contraint et forcé, dut jurer de ne pas chercher à comploter, blesser, ni tromper qui que ce soit et déclara renoncer à employer la Loi du Digeste qui lui aurait permis de récuser ce qu’il avait accepté du vivant de son oncle.

     Seigneur de Brion, Maurin héritait, entre autres, du quart de Mardogne dont les trois autres quarts étaient partagés entre les autres membres de la famille. Mais Maurin n’avait pas  obéi aux injonctions de son oncle qui lui conseillait de réserver six années du revenu de Mardogne au paiement des sommes dues. En 1347, il fut contraint de laisser les exécuteurs testamentaires de Jaubert prendre sur ses biens propres pour rembourser une partie de ses dettes. A cette occasion, on peut faire l’hypothèse que Maurin finança ce remboursement en vendant la petite seigneurie d’Escouailloux, près du bourg de Compains. En 1354, Bernard Ronat en est seigneur haut-justicier et rend hommage à Béraud Dauphin.

Les procès intra-familiaux

     La famille de Maurin ne lui laissa pas que des dettes. Elle l’accabla d’une kyrielle de procès. Contraint d’emprunter aux usuriers lombards, Maurin commença à vendre des terres pour financer le coût de ses procès. Pensant sans doute rétablir sa situation, au même moment, il estait en justice pour défendre les droits de son épouse Mélior de Châteauneuf d’Apchier, dite aussi dans les textes du Parlement, Mélior de Randon.

 

L’héritage de Mélior et le procès contre les Polignac

     Fille de Yolande de Polignac et de Guérin de Châteauneuf, Mélior avait épousé Maurin vers 1320. Mariée après la mort de sa mère, Mélior, comme l’y autorisait la Coutume d’Auvergne, était fondée à réclamer sa part de l’héritage maternel « pour raison des droits de nature et légitime ou de loyale escheute de Yoland ». Au nom de sa femme, Maurin décida en 1344 d’attaquer en justice la riche et influente famille de Polignac. Les arcanes de cette procédure ont laissé de nombreuses traces pleines de bruit et de fureur dans les registres du Parlement de Paris qu’on trouvera détaillées dans notre recherche intégrale.

 

L’engrenage

      Pour financer ses procès, Maurin emprunta aux lombards à des taux usuraires. Sa dette atteignit  bientôt dix fois le montant du prêt.  Espérant combler le gouffre qui s’ouvrait sous ses pieds, il commença à vendre certaines de ses seigneuries.

Prêteur et sa femme

Le prêteur et sa femme – Musée du Louvre

     Les grandes étapes de ses aliénations territoriales vont s’étirer sur une vingtaine d’années. La vente en 1344 de la petite seigneurie de Largelier dans la commune de Saint-Anastaise près de Besse, marque l’amorce d’un long processus de dessaisissement d’une partie de ses biens fonciers. A cette date, il ne s’agissait encore que de répondre aux procès intentés contre lui par des femmes de sa famille. Sans doute victime de ses inconséquences,  Maurin était aussi poursuivi par plusieurs bourgeois parisiens à qui il avait omis de rembourser ce qu’il leur avait emprunté. Autant de procès qu’il perdit.

 

Le recours au Parlement de Paris

      Jugés en dernier recours par le Parlement de Paris, les procès de Maurin de Bréon nécessitaient de faire appel à un grand nombre d’hommes de loi pour défendre ses intérêts devant les tribunaux.

Parlement de Paris  

   Séance du Parlement de Paris (XIVe siècle)

      Le Parlement de Paris était la cour de justice du royaume. Au XIVe    siècle, il était composé de trois chambres (Grande Chambre, Chambre des enquêtes, Chambre des Requêtes). Chacune avait se compétences propres pour régler les questions juridiques. Son personnel constituait le premier grand corps de l’Etat. Il était composé de magistrats professionnels nommés et gagés par le roi. Tous les juges et conseillers étaient diplômés de droit civil et de droit canon.

 

 

      Le vendredi saint 1350 (25 mars), Maurin choisit les mandataires (procuratores) qui vont le représenter dans ses procès et leur donne les pleins pouvoirs. En tout neuf personnes ! Deux d’entre eux défendront ses intérêts devant le Parlement de Paris, les sept autres, aux qualifications non précisées, serviront ses causes motis et movendis, mues et à mouvoir devant le Parlement ou éventuellement, d’autres juridictions.

     Le 30 mars 1351 Jaubert, fils de Maurin, entre à son tour dans la procédure pour récupérer l’héritage de Mélior, sa mère. Muni de l’autorisation paternelle, de assensione dicti domini Maurini patris sui, Jaubert choisit à son tour ceux qui défendront ses intérêts. Outre deux sages hommes qui seront ses procureurs au Parlement de Paris, on trouve cinq autres personnages dont Pierre Sudre, seigneur de Montmorand, un château proche de la châtellenie de Mardogne, l’autre importante seigneurie des Bréon. Au total sept personnes pour mener à bien ses procès : un gouffre pour les finances familiales. Heureusement, les lombards sont là !

 

Parlement Paris séance travail

Séance du Parlement de Paris (XIVe siècle)

 Cette illustration, comme la précédente, est tirée d’un manuscrit de Pierre Lorfèvre (mort v. 1416). Fonctionnaire royal, il fut avocat au Parlement de Paris, poste qu’il occupait en 1409, peu après la mort (v.1488) de Jaubert, le dernier des Bréon.

http://lorfevre.irht.cnrs.fr/pierre_lorfevre.html

 

  

 

 

Le commencement de la fin : la saisie et les ventes

      On a vu qu’une seigneurie se vend et s’achète. On pouvait aussi la saisir. Maurin, qui devait aux banquiers lombards une somme dix fois plus importante que celle qu’il avait empruntée, bénéficia par chance d’une mesure royale qui dépouillait une nouvelle fois les financiers et usuriers italiens. Restait à payer au roi le principal de la dette, ce dont il n’avait pas les moyens. Un sergent à cheval du Châtelet de Paris et un clerc furent députés auprès de Maurin et commis pour le contraindre, vigoureusement s’il le fallait, à payer ce qu’il devait au roi. Et comme de la dette à la contrainte il n’y a qu’un pas, si nécessaire on n’excluait pas de l’emprisonner ! La menace de contrainte par corps fit son effet. Menacer Maurin de coercition visait évidemment à accélérer la prise de conscience du débiteur défaillant : il ne devait pas s’opposer à la saisie de ses biens. Ce qui arriva en 1349. Des seigneuries et une vingtaine de manses situés dans les paroisses de Compains, Espinchal, Egliseneuve, Chanterelle et jusqu’en Artense, furent saisis et vendus.

Du côté de la seigneurie de Mardogne, c’est aussi la peau de chagrin. Le premier mai 1349, Jean de Rosières et Richard Durand munis de lettres du Trésorier  de France, sont commis par le roi. En présence de Jean de Montagon, clerc etMardogne butte basaltique cellérier (économe) de la terre de Mardogne, ils saisissent dans le cellier de Mardogne cent setiers (ancienne mesure de capacité) de blé et d’avoine qui sont ensuite vendus en déduction de ce que devait au roi Maurin pour rembourser le principal de ses dettes.

 

Le château de Mardogne sur sa falaise basaltique, commune de Joursac, Cantal

 

 

 

 

 La déroute financière

      A cet instant, Maurin a coupé quelques branches, mais le tronc est encore intact. A Compains, la seigneurie de Brion a perdu trois de ses villages, il faut bien faire la part du feu. Mais poursuivant la spirale des dettes, Maurin doit continuer le démantèlement de son patrimoine. En 1352, il aliène avec ses juridictions l’hospicium (la demeure) qu’il détient à Clermont, dans la paroisse de Notre Dame du Port, dans une rue nommée « sous l’hospice (hospicium) des Poughes » (las Poughas). De l’acheteur clermontois, le sage homme Herugo, on ne sait rien, si ce n’est qu’il n’est pas noble et qu’il possède déjà, le long de cet hôtel, une propriété qu’il agrandit en achetant le bien de Maurin. Poursuivant le dépeçage de la seigneurie de Brion, Maurin vend ensuite à un membre de sa famille deux villages de Compains proches du château ancestral, Chaumiane (1359) et Cureyre (1361). Vendue 600 livres, la terre de Cureyre est dite franc et allodial, sans l’hommage deu [dû] au roy de France.

Près de Mardogne, Maurin vend aussi en 1359 la seigneurie de Seveyrac, dans la paroisse de Moissac. L’acheteur, Jean Aldebert, est un bourgeois de Saint-Flour à qui Maurin a déjà vendu d’autres biens dans la région de Talizat.

     Heureusement, une vente permettait parfois un remboursement. Nous n’en citerons qu’un cas. Cette fois, le prêt fait à Maurin vient d’un religieux de haut rang, Pierre Auzeleri, évêque de Lectoure. Après la vente de Chaumiane et de la seigneurie de Séveyrac, Maurin remboursa le samedi après la fête de l’Asomption de la bienheureuse Marie (15 août 1360), sage homme Jean Aurelzer, un bourgeois d’Issoire qui  toucha ce jour là 40 florins d’or de bon aloi et bon poids, en déduction de ce que le chevalier  Maurin de Mardogne devait à l’évêque.

     Maurin réussit à conserver jusqu’à ses derniers jours sa seigneurie de Brion pour laquelle il rendait hommage au dauphin en 1365, peu avant sa mort. Mais dans quel état ! Il y manque – probablement – Escouailloux et à coup sûr les  villages de Cureyre, Chaumiane, Graffaudeix, Espinat et Redondel.  La montagne de Joran est à un bourgeois, comme la seigneurie de Largelier, l’hôtel de Clermont et, au Pays des Montagnes, les seigneuries de Séveyrac et Talizat, achetées par un bourgeois sanflorain. Le plus dur reste à venir pour son fils Jaubert : la perte la seigneurie de Brion.

 

La perte de la seigneurie de Brion

     Jaubert de Bréon seigneur de Mardogne, n’était pas riche, disent les textes. Il vivait à Mardogne où il avait sa demeure habituelle. Après des décennies durant lesquelles il  batailla devant les tribunaux pour récupérer l’héritage de sa mère auquel s’accrochaient les Polignac, il finit par récupérer quelques seigneuries.

Pendant ce temps, la seigneurie ancestrale de Brion, donnée par Jean de Berry à son favori Imbaud du Peschin, se trouvait occupée par les Anglais (1375). Mais c’est là une autre histoire…

En conclusion – et même sans être entré dans les arcanes de notre recherche, trop longs à détailler ici – l’enchaînement des faits tels qu’ils apparaissent dans les sources montre que l’endettement des Bréon fut « normal » avant Maurin III, composé de dettes « courantes » liées au rang qu’il faut tenir, aux osts imposés et aux croisades qu’on s’imposait. Maurin III se révéla incapable de gérer le passif que lui laissa sa famille. Il s’enferra dans des procès coûteux qui le piégèrent dans la spirale de l’endettement, une situation qui ne permit pas à son fils Jaubert de redresser la barre. Obérées par le coût de son procès contre la maison de Polignac, par l’entretien des châteaux menacés par les routiers et la désertification des campagnes qui diminuait ses revenus, les finances de Jaubert étaient exangues. La gain partiel de son procès contre les Polignac arriva trop tard et dans un contexte très perturbé par la guerre. Replié à Mardogne, Jaubert mourut sans héritier et personne, cette fois, ne vint relever le nom de Bréon.

 

 

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