Compains

Histoire d'un village du Cézallier

– Crimes et châtiments

Au XVIIe et au XVIIIe siècle, l’éloignement et l’isolement de la région n’aidaient pas au maintien de la paix civile dans les profondeurs du Cézalier. Les difficultés liées au maintient de l’ordre soulevèrent à maintes reprises les plaintes du subdélégué de Besse représentant l’intendant d’Auvergne. Bien que cela puisse prêter à sourire vu du XXIe siècle, décrits par leurs contemporains, qu’il s’agisse des dirigeants de l’Auvergne ou des voyageurs qui traversaient les montagnes, les ruraux de Compains et des villages environnants étaient dépeints avant la Révolution comme des êtres farouches et parfois redoutables [Sources : Archives départementales du Puy-de-Dôme].

 

Caractère ombrageux des habitants du Cézalier

Peu belliqueux, voire réfractaire quand il s’agissait d’aller se battre dans la milice, l’auvergnat des montagnes était au quotidien réputé pour son caractère irascible et ses réactions brutales. Le paysan est peu amène, tel que décrit par Godivel, subdélégué de Besse en 1770 : « le païsan naturellement méfiant et qui n’aime pas a faire plaisir, craint toujours d’être embarassé et obligé au dela de ce qu’on lui propose ». Les « manières sauvages » des peuples du pays d’en haut étaient bien connues de l’intendant de la Généralité d’Auvergne [Lefèvre d’Ormesson 1697] et les témoins du temps ne se privaient pas de les déplorer. Il régnait dans les montagnes un climat de violence latent entretenu par d’anciens différends non réglés, par de vieilles rancunes tenaces ou par des passe-droits que chacun s’autorisait à pratiquer au détriment des autres. Qu’il s’agisse du défrichement des communaux, des droits de passage, de la captation des eaux, d’empiètements divers ou de beuveries lors des foires de Brion, tout pouvait faire exploser des tempéraments naturellement portés à des réactions passionnelles et mal contrôlées. C’est toujours le « caractère farouche des habitants de la montagne » qui est pointé du doigt par les autorités. Selon les circonstances, les montagnards se voyaient tour à tour traités de rebelles ou d’incendiaires potentiels.

A Compains,  paroisse considérée comme « reveche », faire payer « les deniers du roy » pouvait être une entreprise particulièrement risquée. A Graffaudeix, l’un des hameaux de la paroisse de Compains qui sera rattaché à Egliseneuve après  la Révolution, les collecteurs d’impôt durent sortir l’épée et le pistolet en 1738  face aux métayers de la marquise d’Yolet. Dans une lettre à l’intendant Rossignol, le subdélégué de Besse exprimait ses craintes : « les habitants du village de Graffaudeix sont effectivement à craindre pour leurs mauvais desseins […] il n’y a point de paroisse où il soit plus difficile de faire exécuter les ordres du roy que celle de Compains ; elle s’est toujours distinguée par ses rebellions et particulièrement les habitants du village de Graffaudeix qui sont toujours prêts à faire de mauvaises actions étant de vrais mutins et dangereux, les différentes querelles qui y sont arrivées ou dans le voisinage ne l’assurent que trop et tout y demeure impuni ».

Compains n’avait pas le monopole de la rébellion. Le caractère emporté des ruraux les conduisait à pratiquer au quotidien une justice expéditive plutôt qu’à recourir à des instances qualifiées mais parfois peu disposées à agir ou lointaines.  Des montagnards « tumultueux » se manifestent aussi à Saint-Alyre-ès-Montagne lors de discussions sur le partage des communaux. D’autres se retrouvent emprisonnés après avoir biaisé les rôles d’impôts du village. Certains vont jusqu’au crime lors des foires de Brion. La gestion des biens de la luminerie de l’église est elle-même parfois gérée obliquement, générant des procès. Pour les agents de l’intendant qui gouverne l’Auvergne, accéder à la connaissance des délits est une affaire compliquée .

 

Complexité de la justice à Compains sous l’Ancien Régime

     Un dense tissu de justices locales découpait la Basse Auvergne et Compains n’échappait pas à la règle. Au XVIIe et au XVIIIe siècle, plusieurs seigneuries relevant de seigneurs différents découpaient le territoire paroissial. Le comte de Brion était seigneur haut justicier sur ses terres de Compains comme l’était la famille André de La Ronade sur la petite seigneurie d’Escouailloux ou le marquis d’Yolet possessionné vers Graffaudeix. Reflet de la complexité des justices, un crime commis au village de Cureyre, limitrophe d’Escouailloux, relevait du marquis de Miramont  dont la justice était à Saint-Herem alors que les hameaux de Blatte et Marsol dépendaient de la justice de Murols [Chabrol Coutumes].

Au XVIIIe siècle, le seigneur n’intervient plus que rarement dans la résolution des conflits. La présence familière des Laizer seigneurs de Brion qu’on retrouvait parainant des enfants de Brion au début du XVIIIe siècle s’est s’éloignée à l’approche de la Révolution : les Laizer vivent à Chidrac ou passent l’hiver à Clermont quand il ne sont pas requis à la guerre pour le service du roi. C’est le juge-châtelain du seigneur depuis Besse et le procureur d’office à Compains qui maintiennent comme ils le peuvent l’ordre dans la paroisse, aidés d’un petit nombre de gendarmes qui s’efforcent d’assurer la paix civile.

 

La maréchaussée contre l’insécurité

C’est la brigade de Besse qui intervenait à Compains en 1720. Les autorités étaient bien conscientes des difficultés rencontrées par une maréchaussée peu nombreuse qui devait travailler dans des régions isolées et peuplées de populations frondeuses. L’intendant Monthion avait fait connaître à Choiseul en 1768 les conditions très particulières qui caractérisaient cette région montagneuse et très étendue où les communications étaient coupées par la neige une grande partie de l’année : « les habitants sont grossiers et brutaux, enhardis par l’habitude des voyages, [émigration hivernale] accoutumés à résister aux brigades lorsqu’elle ne sont point en force ». Quelles qu’en soient les causes, quand les peuples s’estimaient injustement traités des « émotions » pouvaient éclater, se terminant par des violences collectives. Les seigneurs, comme les autorités locales demandaient l’augmentation des forces de l’ordre.   

Charles Edouard Delort (1841-1895)

 

Des seigneurs peu disposés à faire régner la justice

Représentant du seigneur, le procureur d’office était peu enclin à poursuivre les criminels : les procédures coutaient cher au seigneur et rapportaient bien peu au procureur. Selon une ordonnance de 1670, en l’absence de partie civile solvable, c’était le seigneur qui devait avancer les fonds et assurer les frais de garde et de nourriture des prisonniers. Lors de l’ enquête diligentée en 1760 par l’intendance d’Auvergne pour en connaître des crimes et délits dignes de mort et de peine afflictive, Morin, procureur d’office de Compains, ne signale aucun crime au subdélégué Godivel entre 1760 et 1763.

 

Foires d’empoigne à Brion

     Pourtant, nombreux sont ceux qui profitent de la foire, jour festif où le contrôle social est distendu, pour laisser libre cours à leur caractère emporté : « ces gens là n’ont pas coutume de revenir des foires à jun [jeun] mais au contraire », écrit en 1736 Besseyre, subdélégué de Besse, à l’intendant Rossignol. Les cinq foires qui se tenaient à Brion au XVIIe siècle étaient propices à maints débordements. Le sentiment d’appartenance des habitants allait même parfois jusqu’à les inciter à faire front avec les contrevenants contre la maréchaussée qu’on lapidait à l’occasion.

Chandezon, correspondant de l’intendant à Besse en 1786, relatait que lors d’une foire tenue à Brion survint « une petite révolte contre les cavaliers de la maréchaussée » de Besse qui voulaient conduire en prison deux hommes qui se querellaient. Les gendarmes durent relâcher les fauteurs de trouble et abandonner piteusement la place sous les jets de pierre de la population. En 1744, pendant la foire, le curé s’était même retrouvé attaqué alors qu’il tentait de séparer des excités qui réglaient leur différend à coups d’épée.

 

Crimes à Brion

Plusieurs voies de faits contre les personnes apparaissent à Brion durant la courte période où des sources sont disponibles (1742 à 1762).

L’appel officiel à la délation. Jacques Doher, bouvier à Brion chez Jean Chanet avait été trouvé mort une nuit de mai 1746 dans les dépendances de Brion. Le crime relevait de la justice du seigneur de Compains. Comme on soupçonnait que quelqu’un cachait l’assassin, l’affaire remonta au vicaire général du diocèse à Clermont qui écrivit le 29 décembre 1746 à Martin Vigier alors curé de la paroisse. Selon l’usage, celui-ci dut lire au prône trois dimanches de suite un monitoire qui demandait aux habitants de dénoncer sous peine d’excommunication s’ils s’en abstenaient les « quidams mal intentionnés et n’ayant pas la crainte de Dieu » qui avaient homicidé Jacques Doher. Un habitant de Brion, Jean Genébrier dit Malicorne, fut dénoncé et écroué.

La Bonté assassine. Parmi les miliciens de la subdélégation de Besse rassemblés en ce 29 avril 1754 pour se rendre à leur assemblée générale se trouvait Claude Roux, dit La Bonté,  grenadier royal de la paroisse de Compains et Brion. Jean Admirat, laboureur du village d’Olpiliaire, paroisse de Besse, devait un écu de six livres à Claude Roux qui lui réclama don dû. Devant le refus d’Admirat, Claude Roux s’énerva et « lui donna un coup de pointe de sabre dans la poitrine dont ledit Admirat mourut ». Arrêté sur le champ, Roux fut conduit à la prison de Clermont où il obtint des lettres de grâce.

La langue coupée du boulanger Valette. Avait-il trop parlé en ce jour de foire à Brion le 22 juillet 1754? Après la foire, Valette boulanger d’Issoire, fut attaqué sur le chemin du retour. Violemment maltraité – on lui avait coupé la langue – il mourut quelques jours plus tard. Ses agresseurs furent démasqués : c’étaient un dénommé Vergniol de La Gardette, l’un des villages de Compains et un nommé Bradui du village de La Vergne, paroisse de Condat-en-Feniers.

Trio d’assassins pour Pierre Roche en 1755. S’étant rendu à la foire de Brion depuis le village de La Valette, Pierre Roche fut « mal traité » par trois hommes dont James Mosnier et son frère du village de Cureyre. Bien qu’ils aient été poursuivis à la requête du procureur fiscal de Compains, le subdélégué de Besse n’arriva pas à savoir s’ils avaient été arrêtés.

 

Faits divers

Combat de coqs. Au premier janvier, la tradition voulait que les nouveaux mariés offrent un coq aux jeunes hommes célibataires du village. L’animal était partagé lors des ripailles du nouvel an. Un certain premier janvier de 1754, trois jeunes d’Escouailloux reçurent donc de trois nouveaux mariés d’Escouailloux trois coqs qu’ils partagèrent, semble t-il contrairement à l’usage, avec un seul compainteyre du bourg. Survinrent huit garçons de Compains armés de deux fusils qui, reprochant aux convives de ne pas les avoir attendus, frappèrent les garçons d’Escouailloux, utilisant les fusils comme des massues. Le pugilat pour récupérer les coqs fit un blessé, Pierre Maubert, bouvier demeurant à Escouailloux où il travaillait. Il porta plainte devant le juge-châtelain de Compains.

Voleur de cheval à Vassivières. On n’était pas à l’abri des malfrats lorsqu’on pélerinait à la chapelle de Vassivières en ce 2 juillet 1753. Gabriel Vergniol, encore lui, laboureur à La Gardette, profita de la fête pour tenter de dérober une jument. Pris en flagrant délit, il fut écroué et poursuivi. Un an plus tard, une sentence du 7 août 1754 le condamnait à être fouetté et banni pendant cinq ans. Il fit appel et le 12 août suivant et, « pendant que le greffier faisait la grosse de la procédure », il s’évada de prison.

Des ramoneurs de Brion derrière les barreaux : ils mendiaient. Souvent pratiquée par ceux qui, partis en émigration, voulaient compléter leurs maigres revenus, la mendicité était assimilée à un délit qui pouvait valoir la prison à ceux qui s’y adonnaient. En 1770, deux habitants de Brion, Jacques Verdier « estropie de la main gauche » et son fils aîné, ramoneurs manquant d’ouvrage, furent arrêtés et emprisonnés pour mendicité au dépôt de Meaux en Seine et Marne. Nombre d’habitants de Compains émigraient ainsi vers le nord chaque hiver pour exercer leur « industrie » et ramener au foyer un pécule qui aiderait à payer les impôts. Une ou deux bouches de moins à nourrir durant l’hiver soulageait aussi la famille et l’aidait à attendre la jointure de la fin du printemps.  On savait à Compains que Jacques Verdier avait l’habitude d’émigrer tous les hivers pour arrondir ses revenus : « chaque année il a coutume de sortir de sa province a chaque hyvere et d’aller dans les provinces etrangeres pour y gagner sa vie par son travail et son industrie ». Malheureusement, la nature de « l’industrie » est rarement précisée.

Apprenant l’emprisonnement de son époux, Marie Auzary « toute éplorée », une mère de six enfants « le dernier à la mamelle », supplia Godivel subdélégué à Besse pour qu’il fasse élargir son mari et son fils. Godivel tenta vainement d’obtenir des témoignages favorables à l’accusé auprès des habitants et c’est finalement le curé et les consuls qui fourniront les attestations en sa faveur. Tous témoignèrent qu’il payait bien ses impôts : « il est compris au rôle de taille et autres impositions pour la somme de 44 livres 8 sols« , sans compter, insista le subdélégué, « le besoin pressant qu’en a sa famille pour pourvoir aux semailles des grains de mars ». Comme souvent, on ignore comment se termina l’affaire.

 

Triste histoire d’un « mauvais sujet qui se fait craindre dans la paroisse »

     Les registres de Besse afférents aux « Crimes et délits dignes de mort ou de peines afflictives commis en 1752 » nous fournissent maints détails sur un cas de criminalité ordinaire à Compains. Michel Boyer (1724-1783), le onzième des seize enfants de Jean Boyer et Catherine Verdier, est l’un de leurs cinq enfants survivants. L’habitation de Michel est située au Cougny, un mas isolé dans les herbages près du Bois de la Cure. Après le décès de ses parents, Michel est nommé tuteur de ses frères et soeurs mineurs. Quatre jours après sa nomination, il est désaisi de son tutorat au profit de François, l’un de ses frères. Car Michel a homicidé un sien cousin, Léger Amigon, occis dans les dépendances de Cureyre, sur la montagne de Barbesèche, dans une seigneurie qui dépend de la justice de Saint-Hérent. Tels qu’ exposés, les faits semblent n’exclure ni la légitime défense, ni la préméditation, mais les antécédents de l’homme plaident contre lui. La rumeur faisant son oeuvre, on finira par savoir que Michel a « tué d’un coup de pierre un de ses parents ». L’homme est un violent qui menace indifféremment les membres de sa famille, les habitants de Compains et même le curé. Victime d’un de ces « coup de sang » dont il est coutumier, Michel a lancé une pierre qui toucha si bien sa cible quelle provoqua un traumatisme crânien. Le médecin et le chirurgien après avoir envisagé de trépaner le blessé durent y renoncer devant le refus de la victime, qui passa donc de vie à trépas.

     Convaincu d’assassinat, Michel selon les témoins « s’absentera deux ans » avant de regagner Compains. On sait qu’il obtint des lettres de grâce, peut-être en plaidant la légitime défense. Son retour au village fut marqué par tant de violences que les compainteyres se plaignirent à Jean-Charles de Laizer, alors seigneur de Brion. L’intendant d’Auvergne Bernard de Ballainvilliers fut alerté en 1759 par l’épouse du comte, Louise-Françoise d’Espinchal. Disant craindre un nouveau crime, elle demandait l’arrestation de Michel par la maréchaussée de Besse. Elle suggérait même que Michel fut incorporé dans la milice car il était « inutile à l’agriculture ». Il s’agissait en fait de débarrasser la justice seigneuriale du problème posé par Michel en faisant intervenir directement les gens d’armes. Compréhensif, Ballainvilliers missionna un juriste bessard, Charles Godivel, juge châtelain et maire perpétuel de Besse depuis 1755. Godivel  réalisa une « instruction sommaire » fondée sur l’interrogation de témoins représentatifs assez courageux pour témoigner : le curé Pierre Besson, Nicolas Morin notaire et lieutenant en la justice de Compains, Pierre Morin, frère du précédent, procureur fiscal en la justice de Compains, deux marchands, Jean Verdier de Compains et Jean Tartière de Chaumiane. Tous deux avaient servi d’experts à Michel Boyer  lors du partage des biens de ses parents avec ses frères et soeurs. Le dernier témoin fut  Anne Boudier, l’épouse du garde des bois de la terre de Compains et Brion, un employé du comte de Laizer.

     Entendus séparément et sous serment les témoins firent état du « bruit commun » qui circulait : Michel, qui « ne passe pas pour être un honnête homme »  avait tué un homme et « se faisait craindre de ses frères et soeurs […] avait battu son frère et fait pacager les héritages de ses frères et soeurs, avait voulu battre le curé de la paroisse ». En outre, il menaçait de mort ses voisins et refusait de payer ses impôts. Le curé fit un témoignage modéré, omettant d’évoquer les menaces dont lui-même avait été l’objet. Le frère et la soeur de Michel étaient les souffre-douleur privilégiés de ce « mauvais sujet » qui  récoltait à son profit le produit des récoltes de sa famille, allant même semer du grain là où sa soeur avait semé du lin. La suite donnée à cette instruction ne nous est pas parvenue, mais on sait que Michel vécut à Compains jusqu’à son décès en 1783 .

Les cas retrouvés sont anecdotiques et les textes trop rares ne donnent ni une vision d’ensemble de la délinquance, ni un suivi des procédures jusqu’à leur aboutissement. Rien ne  permet non plus d’évaluer la satisfaction des usagers face à la justice seigneuriale. On constate cependant que les moyens de la maréchaussée sont limités et les prisons peu hermétiques. La volonté d’agir des officiers des justices seigneuriales semble peu affirmée et le subdélégué représentant l’intendant de la province d’Auvergne affiche parfois une ignorance qui le confine dans l’impuissance.

A SUIVRE

 

 

 

 

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