Compains

Histoire d'un village du Cézallier

– La chapelle Saint-Gorgon

 

 

 LA CHAPELLE SAINT-GORGON 

 

 

Gorgon, un officier romain converti au christianisme 

    Selon la tradition, Gorgon est au début qu quatrième siècle un officier romain au service de l’empereur Dioclétien. Après sa conversion au christianisme, Gorgon est martyrisé et meurt en 303, victime des édits de persécution de Dioclétien.

     Dans la Légende dorée, Jacques de Voragine raconte que Gorgon et d’autres chrétiens avec lui furent « martyrisés avec des crochets de fer et, sur leurs plaies, et en particulier les intestins perforés, on jeta du vinaigre et du sel. Comme ils n’en éprouvaient aucun mal, on les mit sur le gril et ils avaient l’impression d’être couchés sur un lit de fleurs ». Dioclétien, devant tant d’indifférence aux tortures qu’il avait ordonnées, les fit pendre avec un lacet laissant les corps en pâture aux chiens et aux loups. Pourtant, les corps des suppliciés demeurèrent intacts jusqu’au moment où les fidèles purent les recueillir et leur donner une sépulture.

     Gorgon est alors vénéré comme un saint et son corps transporté à Rome. Au huitième siècle, l’évêque de Metz, neveu de Pépin le Bref, l’aurait fait transporter en Gaule où on l’ensevelit près d’une source dans l’abbaye bénédictine de Gorze, près de Metz.

     Saint Gorgon était invoqué contre l’eczéma et les coliques des animaux, allusion au sel et au vinaigre répandus sur les intestins mis à nu du saint. Dans la Beauce et le Perche, les fidèles de saint Gorgon le priaient de les débarrasser de la gale ou, parfois, lui demandaient d’apporter la pluie. Sous Louis XIV, Bossuet prononça son panégyrique. En France, plusieurs villages portent son nom, et plusieurs églises et chapelles lui sont dédicacés.

 

La translation des reliques de saint Gorgon à Compains au XVIe siècle

    L’existence d’une relation particulière entre Compains et saint Gorgon tient aux reliques attribuées au saint qui donnèrent vraisemblablement une importance particulière à l’église Saint-Georges.

     Mais pourquoi et comment les reliques de saint Gorgon auraient-elles migré de l’abbaye lorraine de Gorze jusqu’à Compains ?

     

 

chasse de saint Gorgon et reliques

Chasse vue de profil et reliques Ministère de la culture, base Palissy, cl. Christine Labeille

 

 

 

Chasse et reliques de saint Gorgon

 

 

Compains – Eglise Saint-Georges – Statue de Saint-Gorgon

     Au XVe siècle, Jean Ier de Montmorin-Saint-Hérent était devenu par héritage seigneur d’Espinat, Cureyre, Chaumiane et La Fage, des hameaux de la commune de Compains. Son fils, François de Montmorin-Saint-Hérent avait étendu ses possessions à Compains et acheté  la seigneurie de Brion vers 1525 (voir chapitre : Les Montmorin-Saint-Hérent seigneurs de Brion).

 

Si l’on en croit une source du XVIIe siècle semble-t-il bien informée, c’est à François de Montmorin-Saint-Hérent, qu’il faut attribuer la translation des reliques du saint depuis la Lorraine jusqu’à Compains. Issu de la branche cadette de l’illustre famille auvergnate de Montmorin, François guerroya pour François Ier et  Henri II. Lors du pillage de l’abbaye Lorraine de Gorze, il aurait ramené les reliques de saint Gorgon en Auvergne après la mise à sac de l’abbaye où elles étaient conservées.

    

 

 

Les reliques de saint Gorgon dans l’église Saint-Georges

    Les reliques de saint Gorgon sont décrites dans les procès-verbaux des visites pastorales successives effectuées aux XVIIe et XVIIIe siècles par l’évêque de Clermont ou son  représentant. La présence des reliques est avérée à Compains en 1623, date à laquelle elles furent examinées par l’évêque Joachim d’Estaing en visite pastorale dans la paroisse. Les reliques étaient alors conservées dans l’église, enfermées « dans une grande caisse », ce qui ne semble pas correspondre à la description de leur contenant en 1700, puisqu’à cette époque elles sont dites « contenues dans une chasse en cuivre », probablement la chasse datée du XIIIe siècle qui fut classée par les Monuments historiques en 1904.

 

 

     En 1855, des reliques de saint Gorgon sont placées dans « un reliquaire doré de forme ogivale », selon un texte déposé dans la chasse.

      La visite pastorale à Compains le 12 juin 1894 de Pierre-Marie Belmont évêque de Clermont-Ferrand, atteste la  présence du reliquaire et des ossements de saint Gorgon renfermés dans une chasse en bois par le curé Vidal en 1855. Enfin, telles que décrites par Gilbert-Aymond Mallay en 1870, on découvre un texte sur lequel on lit « hic jacet sanctus Gorgonius » avec au dessus l’image du saint portant les instruments de son supplice.

Cette chasse et ces reliques font toujours partie aujourd’hui  du patrimoine de l’église Saint-Georges.

   Les Monuments historiques datent la chasse de saint Gorgon du XIIIe siècle et la décrivent en forme de maison et faite de cuivre plaqué sur une âme de bois. Elle fut classée en 1904.

 

Compains – Eglise Saint-Georges

Vitrail de Saint-Gorgon

   

   

     Après le regain de foi religieuse du XIXe siècle,  on continuait d’honorer saint Gorgon à Compains au début du XXe siècle. Un vitrail  donné à l’église Saint-Georges en 1901 par Jeanne Verdier, une habitante du hameau de Chaumiane, représente saint Gorgon en tenue d’officier romain. Muni de son épée et de son bouclier, il tient dans la main droite la palme du martyre, récompense céleste des justes.

 

Au XVIIe siècle, seule une croix se trouvait près de la source de Roche

     Chez les gaulois, l’eau purificatrice des sources faisait l’objet d’un culte. Venu le temps de l’évangélisation des montagnes, on christianisa les sources, pensant éradiquer les cultes païens. Reste de cette tradition gauloise, la plupart des monuments dédiés à saint Gorgon sont situés près d’une source ou d’une fontaine connue pour ses vertus thérapeutiques, allusion à la source qui, selon la légende, naquit sous les pieds du cheval du saint.

     A Compains, l’arrivée des reliques de Gorgon incita – sans doute dès le XVIe siècle – à donner le nom du saint à une source qui sourd  en un lieu isolé au nord du bourg près du lieu-dit Roche. Nous sommes au pied du Montcineyre, « au bout du bois allant de Compains à Besse », précise un texte de 1739. Non loin de là coule le petit torrent dit la Gazelle dans lequel va se jeter l’eau de la source. L’endroit était inhabité, et seul un buron apparaissait sur la montagne de Roche voisine.

 

 

 

      

 

      Au XVIIe siècle, le religieux Jacques Branche, dans son ouvrage intitulé Vie des saincts et des sainctes d’Auvergne qu’il publia en 1652, témoigne de la présence d’une croix érigée près de la fontaine de Roche. Selon son témoignage, chaque année on conduisait en procession les reliques de saint Gorgon depuis l’église Saint-Georges jusqu’à la croix de Roche. Semblant avoir été la première manifestation de la christianisation de cette source,  la croix de Roche n’apparait ni sur la carte de Cassini, ni sur le cadastre de 1828, pourtant antérieur à la construction de la chapelle Saint-Gorgon telle que datée par les sources diocésaines (1843). Quant au sort qui fut réservé à la croix après la construction de la chapelle, nous l’ignorons. Pour le moment.

 

 

Premiers dons pour la chapelle Saint-Gorgon au XVIIIe siècle

     Les temps  restaient durs à Compains dans la première moitié du XVIIIe siècle. Pourtant, certains dons qui figurent dans les testaments laissent transparaitre la volonté de réunir des fonds pour élever  une chapelle près de la source Saint-Gorgon. Pourquoi donc vouloir financer un nouveau lieu de dévotion en des temps qui demeuraient bien difficiles ? Sans doute les malheurs du temps incitaient-ils les villageois à multiplier les lieux de culte censés attirer la protection divine contre les calamités climatiques, les épidémies, les épizooties et les disettes qui  fragilisaient la population.

     On peut aussi penser que Jean Breulh, curé de la paroisse,  ne fut pas étranger à la mobilisation des paroissiens en faveur du projet. Curé à Compains de 1700 à 1740 après y avoir été vicaire, c’est à la fin de son ministère que furent réunis les premiers fonds destinés à la construction de la chapelle qu’on voulait dédier à saint Gorgon. En outre, la présence du curé ou du vicaire  lors de la rédaction du testament n’était sans doute pas sans influence sur les dons que le mourant laissait à l’Eglise.

     Les paroissiens étaient loin d’être tous irréprochables. Aussi voit-on paraitre dans les testaments des legs « rédempteurs » destinés à racheter des comportement malhonnêtes. Chacun espère que son don contribuera à assurer le repos de son âme, personne « ne voulant point partir de ce monde sans avoir fait tous les actes d’un bon chrétien ». Bien souvent cependant, les legs des testateurs retombent sur leurs héritiers qui devront payer  aux marguilliers les sommes allouées par le mourant.

    Un premier don est fait en 1739 par Jean Verdier, dit Taixay, un laboureur du village de Marsol qui a détourné des fonds appartenant à la marguillerie. Pour obtenir son pardon, il s’oblige à rendre l’argent quand sera construite la petite chapelle projetée à la fontaine Saint-Gorgon. La même année teste Louis Guérin, modeste journalier qui « entend qu’il soit donné…la somme de six livres pour ayder a la construction d’une chapelle que le luminaire prétend faire a la fontaine Saint-Gorgon, chemin de Besse et ladite somme sera payée par sa veuve ou son héritier lors de la construction de ladite chapelle ».

  

 

 

Compains – La chapelle Saint-Gorgon

 

  En 1741, Antoine Raynaud de Compains, métayer de la comtesse de Brion au domaine de Malsaigne, est dans son lit, malade. Sentant sa fin prochaine il teste et « pour décharger sa conscience » donne 24 livres pour la construction de la chapelle projetée à la fontaine Saint-Gorgon, « ne voulant pas partir de ce monde sans avoir fait tous les actes d’un bon chrétien ». En 1748 un autre paroissien laisse 120 livres. Pourtant, le choix du type de construction n’est toujours pas fait : on hésite entre un oratoire et une chapelle. En 1751, alors que la construction est toujours en projet, Catherine Chandezon du village de Grolier lègue 10 livres par testament « pour fournir aux frais et aider à la construction d’un horatoire qu’on veut faire a la fontaine Saint-Gorgon ».

      Enfin,  à l’occasion d’une visite pastorale une source diocésaine nous apprend en 1843  qu’une chapelle vient d’être construite (reconstruite ?) près de la fontaine Saint-Gorgon, à près de deux kilomètres au nord du bourg de Compains, non loin de la route qui conduit de Compains à Besse. La chapelle ronde dédiée à saint Gorgon se dresse  face au Montcineyre, dans un lieu isolé proche du ruisseau de la Gazelle, non loin et peut-être même sur des terres qui, au XIXe siècle, appartinrent aux la familles Chabaud et Morin.

 

    L’édifice est circulaire, un choix architectural rare dans la région. Bâtie en pierre du pays, la chapelle est couverte d’un toit de lauzes en forme de coupole et surmontée d’une croix de lave. Les murs sont percés de deux baies et d’un oculus situé au dessus de la porte. Pour recueillir les offrandes, l’orifice d’un tronc fut percé dans le mur extérieur en 1844.  Lors de la visite pastorale de l’évêque en 1884, on déclara au prélat que les offrandes suffisaient à l’entretien de la chapelle. 

 

La source au pied de la chapelle

 

    A l’intérieur, on trouvait sur un autel « en bois dur » la statue de saint Gorgon représenté en officier romain portant un casque à plumet et tenant à la main un bâton qui portait lui aussi un plumet. Saint-Gorgon était fêté deux fois l’an à Compains. Une procession  en son honneur avait lieu le jour de la Fête-Dieu, et à partir de 1852, une messe annuelle fut dite dans la chapelle le dimanche qui suivait le 9 septembre, jour de la Saint-Gorgon.

  

 

 Tronc

Marie Chabaud fondatrice 1844 

 

Aujourd’hui, après sa restauration par l’Association du petit patrimoine de Compains, on découvre dans la chapelle un bel autel en pierre du pays.