Compains

Histoire d'un village du Cézallier

– Le lin, culture des montagnes (XVIIe-XVIIIe s.)

   

     Autrefois répandue en Auvergne où elle est favorisée par la nature de la terre et un climat favorable,  la culture du lin se répand  dans la seconde moitié du XVIIe siècle à  Compains et dans les « pays » voisins, dans le Cézalier, autour de Besse et en Artense. Le lin bénéficie alors de l’attention de l’administration royale qui veut développer la production et améliorer la qualité. Mais la faiblesse de l’économie d’échange, le refus d’évoluer d’esprits attachés à leur routine comme le manque de moyens financiers signeront l’échec des tentatives de l’administration pour développer des manufactures.

Développée en France depuis le XIIIe siècle,  la culture du lin est aujourd’hui abandonnée dans les montagnes d’Auvergne depuis plus d’un siècle.

 

Le lin d’après l’Encyclopédie (Diderot – d’Alembert, 1751)

 

     Le lin, aime le froid et pousse rapidement, mais c’est une culture aléatoire. On plantait  une variété de lin dit, lin froid, semé au printemps pour éviter les gelées. La semence, dont la meilleure qualité s’achetait en Flandre, devait être renouvelée tous les deux ans. Sans cette précaution, la plante dégénérait au point de ne plus pouvoir être utilisée.

Fleuries en juillet, les plantes atteignent leur maturité en trois mois. On cueille alors le lin un peu vert, quand il graine. Outre que sa récolte est très incertaine, il peut manquer plusieurs années de suite. Plante gourmande, il doit être cultivé en alternance avec d’autres végétaux « la même terre ne porte lin que tous les cinq à six ans. On ensemence autrement dans l’intervalle« , dit encore l’Encyclopédie.

 

Lin commun

 

     La tige du lin fournit la filasse (fibre), la graine fournit l’huile. Une fois séché et battu, le lin est mis en bottes, puis on le fait rouir dans une eau courante environ une semaine. Roui, il arrivait qu’on séchât le lin au four après avoir cuit le pain, raconte Alfred Durand [La vie rurale dans les massifs volcaniques…1946]. Le lin était ensuite écangé pour en séparer la chenevote (paille) et les fibres étaient alors prêtes à être peignées avant le filage hivernal de l’étoupe pratiqué au fuseau par les femmes. Le tisserand du village récupérait enfin le fil et tissait la toile à son domicile.

 

Quand la culture du lin se développa-t-elle dans les montagnes ?

 

     Quand, en 1697, l’intendant d’Auvergne Lefèvre d’Ormesson dresse son Mémoire sur l’état de l’Auvergne pour l’instruction du duc de Bourgogne (fils de Louis XIV), il n’évoque que « les chanvres », terme derrière lequel on ne sait s’il entendait aussi le lin.

    Les années 1730 correspondent à un regain d’intérêt de l’administration royale pour réglementer la fabrique des toiles. Dans l’Etat de l’Auvergne qu’il présente en 1765 au contrôleur des finances Clément de L’Averdy, Ballainvilliers intendant d’Auvergne, fait remonter aux années 1730-1735 l’introduction du lin dans la région. Cette culture nouvelle était alors, selon lui, peu connue d’habitants réputés routiniers et peu enclins à l’adoption de cultures ou de méthodes innovantes.  Les textes montrent cependant que la culture du lin dans le Cézalier précéda d’au moins plusieurs décennies l’estimation de l’intendant.

      Cultivait-t-on le lin à Compains au XVIe siècle ? L’absence de sources a conduit à élargir le périmètre de la recherche au territoire d’Egliseneuve d’Entraigues. Un examen du terrier d’Entraigues (registre contenant la description des terres et censives de Claude d’Urfé, seigneur d’Entraigues au XVIe siècle), ne laisse apparaitre aucune culture du lin à Egliseneuve, contrairement à ce qu’on constatera dans cette commune deux siècles plus tard.

 

Filasse de lin

 

Alors à quand faire remonter les premières cultures du lin dans les montagnes ?  L’examen des actes notariés (contrats de mariage, testaments, inventaires), montre que la culture du lin est  présente à Compains dès la seconde moitié du XVIIe siècle comme, peut-on penser,  dans d’autres villages du Cézalier, du Sancy et de l’Artense qui bénéficiaient de conditions  identiques, favorables à la croissance de la plante. Les mentions se multiplient ensuite dès les premières années du XVIIIe siècle avec même, chez les paysans les plus commodes, l’évocation de « toile fine de lin » , vraisemblablement  importée dans la région.

 

Du lin à Compains et dans les montagnes proches

Le lin dans quelques actes familiaux (fin XVIIe– début XVIIe s.)

    Dans les toutes premières années du XVIIIe siècle, les actes qui mentionnent le lin se multiplient.

Quelques exemples parmi bien d’autres :

1675 – contrat de mariage Jean Roux joye (Compains-Belleguette) – Françoise Roche : « douze aulnes de toile de lin ».

1680 – contrat de mariage Jean Papon (Besse) – Jeanne Merle (Compains-La Ronzière) : « un coffre fermé et garni de six lincaux [draps] de toile d’estoupe » [on filait de l’étoupe, résidu de la fibre textile obtenu lors du traitement de la filasse du chanvre ou du lin].

1692 – contrat François Bapt (Saint-Anastaise) – Isabeau Barbat (Compains-Belleguette) : « vingt aulnes de toile de lin » [aulne ou aune : environ 1 m. 88]

1694 – Testament de Jacques Boudier (Compains-Belleguette) : « dix aulnes de toile de lin »

1703 – contrat Jean Verdier (Marsol) – Catherine Eschavidre (Marsol) : « dix aulnes de toile de lin »

1704 – Contrat Jean Morin (Marsol) – Françoise Martin (marsol) : « quatre livres de lin paigné »

1710 – Contrat Georges Roux (Compains-Belleguette) – Charlotte Blanchier (Compains) : « un quarton de lin…tant qu’elle demeurera sa veuve ».

1711 – Contrat Claude Vallon (S.A.E.M. Jassy) – Catherine Taphanel (S.A.E.M. Jassy) : « deux robes, l’une de drap de maison, l’autre de drap marchand ».

1726 – Contrat Jean Verdier (Compain-Marsol) – Catherine Guérin (Compains) : « une cartonnée de terre pour ensemencer un carteron grene de lin ».

 

Extrait du contrat de mariage de

Pierre Morin (Compains) – Anne Eschavidre (Marsol)

 

 » …en cas de viduité, ledit futur époux donne de pension viagère a ladite future espouse pendant sa viduité tant seulement scavoir sa demeure dans sa maison du coté de la cheminée, son chauffage, son usage dans le jardin potager, une quartonée dort [jardin] à chanvre, la terre préparée pour ensepmencer un carton graine de lin, quattre chards de foin a prendre sur le plus clair et liquide de son bien, vingt livres de beurre… »

    

     La crise climatique de 1692-1694 avait engendré une crise économique et démographique accablante. Les temps étaient durs et les habitants « languissaient dans la misère ». Le manque de moyens d’achat incitait au repli sur soi, à l’autosuffisance. On était réduit à consommer ce qu’on produisait. Le lin produit, filé et tissé sur place,  répondait à cette demande locale. Il pourvoyait les familles de textiles grossiers, mais résistants et aptes à supporter les travaux des champs, tout en confortant l’autarcie protectrice dont s’entouraient les habitants. Le lin répondait efficacement aux besoins de la maisonnée en fournissant des textiles rustiques qu’on conservait sa vie durant, les « linceuils » (draps), les « menus linges », les robes de « drap de maison » (les robes de meilleure qualité étaient dites de« drap marchand »), et autres « coettes et cuissins » qui composaient le trousseau des filles dans la plupart des contrats de mariage et que, si nécessaire, on n’hésitait pas à transmettre à la génération suivante.

      Peu exportables en raison même de leur rusticité, ces « toiles de ménage » dites aussi « toiles d’usage »  fabriquées pour la consommation locale étaient dédaignées des bourgeois en dépit de leur solidité à toute épreuve qui assurait leur succès dans les campagnes.

 

Tentatives de l’administration d’Auvergne pour développer

la culture du lin

    

     Dans les subdélégations de Besse et de Bort où se cultivaient d’importantes quantités de lin au XVIIIe siècle, on ne filait que des toiles rugueuses réservées « à l’usage des peuples ». Le lin de la région ne bénéficiait ni des graines de qualité, ni des bonnes techniques culturales pratiquées dans le nord de la France et en Flandre où l’industrie linière était « très productive pour les flamands et très recherchée des espagnols comme objets d’importation dans leurs colonies d’Amériques ». En plus de ces handicaps, fileuses et tisserands travaillaient sans avoir le souci d’améliorer leur produit.

 

     L’intendant et ses subdélégués voulurent secouer cette économie jugée si peu dynamique pour faire de la production du lin un atout pour la région. Entrepôt régional et lieu d’échanges entre la plaine et les montagnes, la ville de Besse, placée au centre d’une région linière, était toute désignée pour accueillir les premières expérimentations. En 1733, quand Besseyre, subdélégué de Besse, fait travailler les tisserands de sa commune, on a du mal à blanchir le lin mal tissé produit dans la région. Suivant les instructions royales, l’intendant Trudaine adresse à Besseyre en 1734 des échantillons de toile pour que celui-ci en fasse fabriquer de semblables dans sa subdélégation.

     Dès 1735 ce fut l’échec total de cette tentative pour donner une valeur ajoutée au tissu produit et toute velléité d’améliorer la production cessa. Enlisés dans leurs pratiques ancestrales, tous voulurent revenir aux pratiques traditionnelles.

 

Echantillons de toile de lin (XVIIIe siècle)

conservés aux Archives départementales du Puy-de-Dôme                   

1 – Toile de lin crue au prix de 35 sols l’aulne

2 – Toile de lin blanchie au prix de 28 sols l’aulne parisienne sur les lieux

3 – Toile de lin blanchie faite à Bord du prix de 25 sols l’aulne

 

Echec du projet de Besse

Une manufacture à Besse

Succédant à Besseyre, Charles Godivel, en charge de la subdélégation de Besse en 1752, est vraisemblablement l’auteur d’un Mémoire adressé à l’intendant d’Auvergne. Il y expose des idées innovantes pour développer le commerce de la subdélégation et en particulier pour améliorer le filage et le tissage du lin, sachant qu’« on cueille du lin dans toutes les paroisses qui sont autour de cette ville ». L’objectif du Mémoire est de proposer la création à Besse d’une manufacture qui regrouperait fileuses et tisserands. Les femmes œuvreraient au filage dans la fabrique de toile, les hommes tisseraient dans l’atelier de tissage.

Les débouchés existent

    Il se cueille, expose-t-il, dans toutes les paroisses de la subdélégation de Besse (dont fait partie Compains), 400 ou 500 quintaux de lin, [soit 25 tonnes, puisqu’en Auvergne sous l’Ancien Régime le quintal équivaut  à environ 50 kg.] et plus encore dans la subdélégation de Bort. Les marchands d’Ambert et d’Aurillac viennent dans les montagnes chercher le lin avec l’objectif de fabriquer du fil pour les ouvrages de coton et de soie des manufactures de Lyon. S’y ajoutent les marchands d’Ardes, de Saint-Flour et du Puy qui achètent  quantité de toiles qu’ils vendent en Languedoc et en Bretagne. Les débouchés existent donc, mais pour les développer il est impératif d’améliorer la qualité des toiles produites dans les villages de la région.

Du fuseau au rouet

      Au lieu de vendre le lin brut qui se retrouve ensuite filé à Ambert, Godivel veut faire filer du fil de meilleure qualité sur place à Besse par les femmes de la région. Pour augmenter la qualité « des toiles, du linge de table, des dentelles, des mouchoirs, des liens, des lacets… », et pour obtenir  un produit à valeur ajoutée – du lin fin – qu’on vendra plus cher, Godivel veut que les fileuses des paroisses des montagnes modernisent leur matériel et passent du fuseau au rouet.

 Le fil vaut mieux que le bois… selon Godivel

Pour gagner leur vie, les femmes pauvres portaient du bois en hiver, activité épuisante, mais plus lucrative que le filage. Apprendre à filer au rouet leur éviterait de recourir à ces travaux pénibles et améliorerait leurs conditions de travail : « … une fileuse ne peut à la vérité gagner que quatre ou cinq sols par jour et le gain n’est pas proportionné a celuy qu’elle ferait en portant du bois, mais en hiver elle ne peut porter du bois que rarement et elle peut filer tous les jours. En portant du bois elle déchire ses habits, se fatigue beaucoup et a besoin de plus de nourriture qu’en filant… ».

Tout changerait donc si on  établissait à Besse une manufacture de fil qui donnerait de l’ouvrage aux femmes et aux filles « désoeuvrées » . Elles « doubleraient leur profit » par rapport à ce que leur rapporte le filage au fuseau. Et l’auteur du Mémoire de conclure qu’« on demande de toutes part du fil à acheter et les marchands qui viennent ici faire des emplettes de lin seraient charmés de le trouver filé ».

 

Besse et Saint-Anastaise – Eglise Saint-André

Miséricorde d’une stalle du chœur : femme au rouet, homme tenant un fuseau (fin XVIe s.)

 

Les fileuses

La main d’œuvre de la manufacture pourrait être constituée d’une douzaine de fileuses, choisies dans « les familles les plus pauvres et les plus riches en filles », qu’on formerait à utiliser le rouet. Au bout de trois mois, il se trouverait ainsi dans chaque famille pauvre de Besse et des villages environnants, une fille expérimentée capable d’initier ses sœurs et ses voisines au maniement du rouet.

Les tisserands

Le projet n’oubliait pas les tisserands. Dispersés dans les villages de la région de Besse ils pratiquaient leur activité artisanale à domicile. L’exercice de la profession était réglementé. Ainsi voit-on en 1737, un arrêt du Conseil royal autoriser les tisserands à fabriquer et vendre partout dans le royaume des étoffes grossières, dites droguets, bauges et tiretaines « servant à l’usage du menu peuple, dont la chaine [sera] composée de lin et de chanvre et la trame de laine« .

 Selon l’usage du pays, les tisserands tissaient des toiles grossières mais résistantes qui répondaient bien aux besoins des ruraux. Pour l’auteur du Mémoire, les tisserands devraient avoir leur place avec les fileuses, dans la manufacture. Ils travailleraient regroupés dans un atelier de tissage et encadreraient et formeraient de jeunes apprentis.

Echec du projet

Malheureusement, la création de la manufacture allait se heurter à des obstacles insurmontables dont le pire, cette fois, ne fut pas le caractère buté des auvergnats. Le projet souffrit d’un manque de financement. La ville de Besse, qui finançait déjà difficilement son hôpital, ne put réunir à elle seule les ressources nécessaires à la création d’une manufacture. Le projet requerrait, dans une première étape, l’achat de rouets. Il fallait ensuite nourrir pendant trois mois une douzaine de fileuses, le temps qu’elles apprennent à filer convenablement au rouet.

Dans un premier temps, on réussit à réunir quelques « fonds de charité » qui se révélèrent insuffisants « pour faire les emplettes nécessaires, et pour nourrir les pauvres qui seront employés dans la manufacture jusques à ce qu’ils pourront y gagner leur vie par leur travail ». On espéra ensuite de l’intendant qu’il « avance quelques petits fonds » et qu’il « donne quelques rouets ». Et on en resta là.

Le projet fut repris quelques années plus tard par M. Gros, curé de Besse, avec le même objectif social : tirer des pauvres de leur oisiveté supposée et de leur misère réelle. En 1759, la tentative du curé fut encouragée par l’intendant Ballainvilliers. On acheta du lin et des rouets à lin. Différent du rouet utilisé pour la laine et le coton, le rouet à lin était plus petit et tournait avec le pied. Par malchance, les rouets se révélèrent défectueux. La perspective de ressources complémentaires pour les familles pauvres s’éloignait à nouveau. On revint à l’usage du fuseau, plus simple, moins onéreux et la filature ne vit jamais le jour.

 

Echantillons de toile de lin (XVIIIe siècle) Arch. dép. du Puy-de-Dôme

 

Tentative du subdélégué de Bort

     De son côté, M. de Mallesaigne, subdélégué de Bort, voulait lui aussi développer la valorisation du lin en se fondant sur le grand nombre de villages liniers de l’Artense et du Cézalier : à Saint-Donat, Egliseneuve et Condat (« quantité de lin dans ces paroisses »), à Saint-Genès-Champespe et Entraigues (« les lins sont plus beaux dans ces paroisses »), Picherande (« le terrain y est plus propre pour cette récolte qu’en nul autre lieu »), Montgreleix (« la récolte y est moins abondante »), Chastreix, Marcenat, Aubijoux, La Rode (« il s’y recueille une petite quantité de lin, laquelle suffit à peine pour l’usage des habitants »).

     La plupart de ces villages produisaient un lin qui ne se débitait que dans la région et à bas prix, ce qui n’incitait pas les paysans à produire mieux. Pourtant, le subdélégué de Bort estimait que sa subdélégation était capable à elle seule d’alimenter de ses lins une manufacture, aussi considérable soit-elle. Il fit fabriquer des toiles conformes aux échantillons envoyés par l’intendant, sans grand succès cependant car « le bas prix du lin, qui est communément de six sols la livre de 16 onces, dégoute les propriétaires de cette culture ».

 

Tentative du subdélégué d’Issoire

     A Issoire, le subdélégué Lafont de Saint-Marts envisageait lui aussi de créer une manufacture de toiles de lin pour valoriser la production de lin cultivé « aux portes de la ville ». Comme à Besse, l’objectif n’était pas qu’économique, il était aussi social : on souhaitait que les femmes, les filles et les enfants pauvres puissent s’adonner à un travail de filage, « ce qui retirera d’une triste et misérable oisiveté quantité de femmes, de filles et de jeunes enfants que l’on dressera à filer au rouet pour leur procurer des moyens de subsistance ».

Mais la ville d’Issoire, plus peuplée et plus développée que celle de Besse, avait un marché intéressé par une production de lin de qualité, des lins fins, « pour faire des toiles de distinction ». Lafont en était bien conscient : « on ne doit pas donner dans le commun afin d’avoir un débouché  considérable pour le débit ». Une fois encore, l’absence de qualité dressait des obstacles difficilement surmontables.

 

Jean-François Millet – La cardeuse (vers 1854)

 

     Cherchant à donner suite aux  incitations royales les intendant, relayés sur le terrain par leurs subdélégués,  montraient les mêmes objectifs louables et réalistes : on voulait former des femmes pauvres, des filles non encore établies, et même des enfants pour qu’ils puissent sortir de la misère pour les uns, mieux vivre de leur travail pour les autres. Dans ce but, les administrateurs voulaient secouer une production sommeillante et lui procurer de la valeur ajoutée.

     Les projets butèrent sur deux obstacles principaux : le manque de moyens et les mentalités. Dans son Mémoire, Godivel n’évalue pas le montant global de l’investissement à réaliser. A Issoire, Lafont l’estime à sept à huit mille livres. Malheureusement, pas plus qu’à Besse, « il n’y a personne à Issoire qui soit assez opulent pour faire cette entreprise ».

      La pénurie d’argent, l’absence de toute velléité d’innovation hormis dans une faible frange de population plus « éclairée » bloquèrent la modernisation. Comme l’observèrent à de multiples reprises les administrateurs de l’Auvergne du siècle des Lumières, chaque nouvelle génération d’Auvergnats pensait qu’elle ne pouvait faire mieux que ses pères.

 

 Filer, occupation et revenu des femmes

 

     Filles à marier, épouses, veuves, chacune teille (broie), carde ou file durant les longs hivers pour produire des toiles de ménage qu’on retrouve notamment dans les constitutions des filles. Le père qui envisage que sa fille ne s’établisse pas, prévoit dans son testament qu’elle « aye sa demeure dans sa maison pendant son vivant et la place préparée à semer un carton graine de lin ». Traditionnellement, et « suivant l’usage des lieux », la pension de viduité prévoit pour la veuve « la place préparée a semer un carton de lin » et quand une sœur cède à a son frère ses droits successifs, c’est à condition qu’il cultive sa vie durant ses héritages en la laissant « jouir d’une place de lin » dont l’achat de la semence restera cependant à la charge de la venderesse.

 

 

L’Auvergne

Une fileuse et son rouet

 

Activité linière dans la région de Compains (XVIIe-XVIIIe s.)

 

Les méfaits du climat et les calamités enchainent les infortunes de décennie en décennie au cours du XVIIIe siècle n’épargnant pas plus le lin que les autres cultures. Alors que les années 1770-1771 sont marquées par une forte pluviosité, de mauvaises récoltes et une disette génératrice « d’émotions » populaires, les consuls de la commune d’Egliseneuve d’Entraigues où se tiennent d’importantes foires aux lin, déplorent les pluies froides qui ne permirent de cueillir « aucuns grains ni lins »

   Une délibération de 1756 montre qu’à Boutaresse les habitants changent chaque année de tènement pour cultiver le lin en alternance avec la culture du seigle. En 1803, sur cinquante exploitants à Boutaresse, près de vingt plantent du lin, parfois même sur d’importantes surfaces comme Jean Salinas qui sème jusqu’à 16 cartonnées (près de 8000 m2). Après une terrible grêle (juillet 1788)  les villageois de Saint-Alyre avaient perdu les trois quart de la récolte de lin. L’année suivante, c’est un habitant d’Auzolle qui perdait tout son lin, cette fois c’était dans l’incendie de son bâtiment.

Le lin n’échappait pas à la règle qui voulait que souvent les cultures  grignotaient les communaux. Ces empiètements que ne manquaient pas de réprouver ceux qui prônaient le respect de la Coutume d’Auvergne suscitaient parfois le remords des coupables eux-mêmes comme à La Godivelle en 1759, où les habitants s’entendent pour promettre de ne plus semer de graines de lin dans le tènement réservé au pacage des vaches.

 

Récolte du lin

 

Sous l’Ancien régime, pour en connaître de ces pertes et les évaluer, des chevauchées étaient organisées : des commissaires parcouraient à cheval les lieux dévastés de manière à estimer les pertes. Cette évaluation permettait d’ établir les « remises du roi », des réductions d’impôt consenties en compensation du préjudice subi.

Pendant la Révolution, le Conseil du district de Besse regrettait que « pour la culture du lin, une seule récolte réussit sur cinq [à cause de] gelée, sécheresse, pluies. Puis quand on le fait sécher à l’air après sa récolte, neige et vent l’emportent ». En l’an XII, « c’est la sécheresse extraordinaire qui met en perte ce département… (le Puy-de-Dôme) de plus de la moitié de son commerce de toile, faisant passer le lin de 68 à 75 francs ».

 

Dîme de lin pour le curé

Les pouillés du XVIIIe siècle ne font pas apparaitre à Compains le paiement d’une dîme de lin au curé. Non loin, à Saint-Anastaise, le curé Blaise Champeix quand il résigna sa cure en 1746 détenait 140 aulnes de toile de lin commune, montrant qu’il était sans doute bénéficiaire d’une dîme de lin payée non en lin brut, mais en toile de lin utilisable pour les besoins de l’autel. A Picherande, le curé touchait pour sa dîme de lin environ deux quintaux de lin.

Mais les lins français manquaient vraiment trop de finesse. Concurrencée par les importations venues de Russie, d’Italie et de Belgique, la culture du lin s’effaça des montagnes vers la fin du XIXe siècle.

A SUIVRE