Compains

Histoire d'un village du Cézallier

– Foires à Brion

Les foires de Brion… d’hier à aujourd’hui

Au MOYEN ÂGE

     Indispensables à la commercialisation du produit des montagnes, les foires tenaient dès le Moyen Âge une place considérable au Bas et Haut-Pays d’Auvergne. Profitant de l’autonomie dont ils jouissaient alors, les grands féodaux avaient multiplié les foires. Lucratives puisque les seigneurs y percevaient des taxes, ces foires étaient aussi contre-productives car trop nombreuses, elles se concurrençaient entre elles. Après la reprise en mains de l’Auvergne par le pouvoir royal au XIIIe siècle, l’administration royale voulut rationaliser l’espace économique en organisant un réseau de foires cohérent. Le parlement proclama en 1269 qu’au roi seul appartenait le droit d’octroyer une foire “qui feriam, sine auctoritate domini regis : cum nullus in regno talia possit facere, absque consensus vel mandato dominis regis”.

     Les foires de Brion seraient attestées dès le XIVe siècle selon un auteur qui omet de citer sa source. Pôle d’attraction considérable, Brion attirait quantité d’acheteurs de bestiaux et de produits locaux parfois venus de régions aussi éloignées que le Languedoc ou le Poitou. Plusieurs fois dans l’année, les compainteyres pouvaient y écouler l’excédent de leurs bestiaux et s’y approvisionner en produits du “pays coupé” et de la plaine. C’était une ouverture sur le monde, une rupture avec l’isolement hivernal imposé par le climat.

Peu avant que Jean de Berry ne donnât la seigneurie de Brion à Imbaud du Peschin seigneur de Combronde, celui-ci avait sollicité en 1366 l’établissement d’une foire à Combronde. La guerre de Cent ans faisait rage et de nombreuses foires avaient été supprimées “a cause des guerres et de la diversité des temps”. En dépit des hostilités, Imbaud obtint la création à Combronde de deux foires et d’un marché.

Obtenir une foire n’allait pourtant pas de soi. Ainsi, Richard de Chaslus, seigneur d’Egliseneuve d’Entraigues et Cisterne, en fit l’expérience quand il sollicita en 1341 la création de trois foires et d’un marché tous les jeudis à Egliseneuve. Une enquête fut diligentée et le bailli d’Auvergne fit un rapport : la création du marché fut approuvée, mais les foires furent refusées, condidérant que leur siège serait trop proche de celles déjà autorisées dans le voisinage.

A l’EPOQUE MODERNE

Un réseau de foires périphérique au massif du Cézalier

Les foires de Brion étaient le siège d’un lieu de négoce intense, mais éphémère sur la marge septentrionale du massif du Cézalier. Leur déroulement s’organisait principalement autour du commerce des “bêtes à cornes” et de leurs produits dérivés, les fromages vendus jusqu’en Provence et au Languedoc, les peaux et, le cas échéant, l’huile de lin, le miel et bien sûr, les grains. La production de lin et de chanvre était plutôt réservée à la consommation locale.

Brion, mais aussi Allanche et Maillargues, placés au cœur des herbages du massif, totalisaient 17 foires, soit la majorité des foires de plein champ de la région. Le foirail de Brion accueillait à lui seul  une douzaine de foires à l’année. Selon un Mémoire sur le commerce en Auvergne rédigé vers 1750, deux des trois principales foires aux bestiaux se tenaient à Brion (2 et 25 mai), la troisième, une foire de fin de saison, se tenait le 11 octobre à Maillargues. Le grand nombre de foires tenues à Brion n’excluait pas que des bovins élevés à Compains soient vendus aux foires de La Tour d’Auvergne.

Brion – Le foirail et la Motte – Au fond, le Lac des Bordes

cliché aérien Francis Cormon ©

Aux marges du massif du Cézalier, les bourgs d’Ardes, Besse, Egliseneuve et Condat comptaient treize foires à eux quatre. Ardes et Egliseneuve avaient spécialisé leur production pour limiter la concurrence : profitant des terres favorables aux ovins qui entouraient la localité, on tenait à Ardes d’importantes foires aux moutons ; aux foires d’Egliseneuve, on vendait des ânes.

Au XVIIe siècle, la mise en place du réseau des foires se poursuit. En 1640, Guillaume de Crémaux, marquis d’Entragues, avait demandé la création d’une foire par an et d’un marché hebdomadaire à Egliseneuve d’Entraigues. Il vit sa demande acceptée sous conditions : la foire pourrait se tenir le 10 août et le marché tous les mercredis sous réserve qu’à quatre lieues à la ronde la nouvelle foire ne puisse porter préjudice aux foires des alentours. Il obtient en outre la construction d’une halle pour faciliter l’activité des marchands.

Nombreuses mais éphémères : le calendrier des foires

Comme les dates d’estive, les foires ne pouvaient ni débuter trop tôt en saison, ni se terminer trop tard. A Brion, elles se tenaient à date fixe, entre mai et octobre. Leur début tardif au printemps, comme leur fin précoce à l’automne, furent  nécessairement calqués sur le rythme de la production, lui-même contraint par la rudesse du climat : passée la mi-octobre, on ne trouve plus que des foires situées aux marges du Cézalier : avantagés par un climat moins rigoureux, Besse, Egliseneuve, Ardes et Condat tenaient leurs dernières foires en novembre.


Calendrier des foires vers 1750

Mai – Brion : 2, 25

Juin – Brion : 5, 16, 25

Juillet – Egliseneuve 11 – Brion 22 – Ardes 26

Août – Brion 7,22 – Egliseneuve 11 – Allanche 16 – Condat 26

Septembre – Brion 1er, 14 – Allanche 7 – Besse 22 – Ardes 29

Octobre – Brion 5, 14 – Egliseneuve 7 – Besse 8 – Allanche 25 – Ardes 28

Novembre – Egliseneuve 9 – Ardes 13 – Condat 15 – Besse 18

Des “cinq grandes foires” de Brion en 1667, on était passé à douze en 1764. Une enquête de l’intendance d’Auvergne notait que les foires [de Brion] les plus considérables sont celles des 25 may, 16 juin, 22 juillet, 7 aoust et 14 septembre. Les grains s’y débitent comme à Besse aux habitants”. C’est en Octobre, mois des foires les plus nombreuses, que chacun se défaisait des bêtes qu’il ne pouvait hiverner de ses foins et pailles. L’intendant d’Auvergne Bernard de Ballainvilliers comptait 600 foires en Auvergne en 1765 dont douze qu’il qualifiait “assez importantes”.

Calendrier d’Auvergne 1763 (B.P.C.F.)

LE FOIRAIL

Lieu d’échanges – Lieu de pacage – Lieu de conflits

 

Le foirail couvre près de trois hectares (cadastre 1828 n°126) ; la Motte couvre 12 hectares (n°187 bis). L’un et l’autre – et on peut y ajouter le Lac des Bordes – étaient des biens propres aux seigneurs de Compains que la non-résidence du seigneur incitait les brionnais à s’approprier.

Les habitants doivent pourtant reconnaitre en 1673 qu’il existe à Brion “un foirail borné et limité par des reconnaissances anciennes [probablement faites aux Montmorin-Saint-Hérent prédécesseurs des Laizer, ou peut-être même plus anciennes], sur un amont entre les deux villages de Brion avec six cabanes et huttes qui appartiennent au seigneur de Brion”. Selon cet accord, durant la bonne saison, seul le foirail situé au pied de la Motte pouvait être pacagé entre les foires par les bêtes des brionnais, à l’exclusion de la Motte.

Seigneur de Brion depuis la mort de son frère Jean II en 1716, François de Laizer regrette en 1721 de devoir respecter cet ancien accord sur lequel il n’ose pas revenir. Dans un courrier à son régisseur, il déplore ne pas se sentir seul maître sur ses terres de la Motte, du foirail et du lac et, selon ses dires, regrette que les paysans “mangent mon herbe”. Il était vrai que ceux-ci, toujours ingérables, outrepassaient leurs droits et faisaient pacager la Motte voisine du foirail, pourtant réservée au seigneur et protégée par des bornes.

Le genre de vie de François n’en faisait pas un hobereau de campagne vivant près de ses terres : il n’avait aucune résidence à Brion où d’ailleurs on sait que le château était ruiné. Soldat dans les armées royales, il vivait loin de sa seigneurie et traitait avec les paysans par hommes de loi interposés, ou déléguait parfois sur place son frère cadet, Hugues, seigneur de Lignerolles, petite seigneurie de la commune de Saint-Anastaise.

Cette non-résidence contribua sans doute à ce qu’en 1722 les paysans se sentent autorisés à contester à François la propriété du foirail et, pour faire bonne mesure, celle de la Motte et du Lac des Bordes. Il fallut une sentence du baillage de Montpensier pour que les habitants finissent par reconnaitre sa propriété à François. Celui-ci laissa finalement le foirail, le lac et la Motte aux habitants, mais la contrepartie fut importante : les brionnais durent concéder 25 têtes d’herbages à Laizer pour l’établissement des foires et l’exécution du règlement. Perpétué durant des décennies, ce bail à ferme des biens privés sera renouvelé jusqu’en 1789 par Jean-Charles, petit-fils de François.

Les revenus seigneuriaux associés aux foires

1 – Péage et  leyde

De 1654 à la Révolution, les foires comme les moulins et les fours, constituèrent des sources de revenus conséquents pour les Laizer. Participer à  l’important courant commercial généré par les foires de Brion nécessitait d’acquitter une leyde, un droit que le seigneur percevait sur les marchandises apportées au foirail. Recouvrée directement par le receveur de la leyde ou affermée, cette leyde – vraisemblablement prélevée sur les bestiaux – était versée par les “marchands et bonnes gens qui viennent marchander es dites foires et marchés”. La perception de la leyde s’effectuait dans des cabanes placées sur les chemins d’accès au foirail.

Le seigneur percevait sans doute aussi un péage puisque Jean II de Laizer déclarait en 1693 percevoir “un droit de péage et leyde” d’un montant de 140 livres. Détecter où étaient perçus ces péages est malaisé. Cependant, le terrier de la seigneurie du Luguet signale entre Auzolle et Brion un lieu nommé “la chabanou del peage”, montrant qu’il existait bien deux droits à acquitter, on verra plus loin que Jean II de Laizer lui-même y fait allusion.

En 1740, Louise de Miremont comtesse de Brion, veuve de Jean-Baptiste de Laizer (1704-1734), est mère de Jean-Charles encore mineur. Elle afferme pour quatre ans à Jean Bohaud “hostelier” au bourg de Compains, toutes les foires qui se tiennent à Brion. Bohaud  accense ensuite à deux voituriers de Besse les péages qu’il a pris à ferme sur trois des chemins qui conduisent à Brion : celui de Compains, celui du Gioran (le Joran) et celui qui vient de Jassy (hameau de la paroisse de Saint-Alyre-ès-Montagne), le tout pour le montant annuel de 51 livres.

Les contreparties

Ce “péage par terre perçu les jours de foire” n’était pas sans contrepartie pour le comte de Brion qui avait l’obligation de veiller au bon déroulement des foires, à l’entretien des chemins et à la sécurité de tous dans le ressort concerné.

La charge de maintenir en bon état des chemins piétinés chaque année par des centaines, si ce n’est des milliers de bêtes pouvait constituer un poste de dépense onéreux, si tant est qu’elle ait été exécutée. Au dire des habitants, la réunion des deux chemins de foire reliant Compains à Brion et Compains à Cureyre “endommageait beaucoup la montagne”.

Autre charge qui incombait au seigneur, le maintien de la sécurité autour de la foire  ne nous est pas mieux connu. A plusieurs reprises, face à la population ameutée, c’est la maréchaussée de Besse qu’on voit intervenir à Brion lors d’un tumulte, parfois  même les gendarmes sont lapidés par des femmes ! Après des “émotions” intervenues lors d’une foire à Brion le 7 août 1741, quatre gendarmes à cheval et un trompette se transportent sans aucune diligence neuf mois plus tard – en mai 1742 –  au domicile de quatre individus identifiés au Valbeleix, à Rochecharles et à Cureyre.  Ils viennent  perquisitionner et assigner ces contrevenants, accusés d’émeute, de sédition populaire et d’excès commis à l’encontre de cavaliers de la brigade de gendarmerie de Besse lors de la foire de l’année précédente !

Pour faire face à ces charges, le seigneur haut justicier de Brion bénéficiait d’un privilège : “le comte de Brion […] de son autorité, se fit céder par ses vassaux [les paysans de Brion] vingt têtes d’herbages dans les communaux, sous le prétexte de servir à l’établissement des foires de Brion, plus cinq autres têtes pour veiller à l’exécution du règlement”. Selon les paysans, Laizer jouissait de ces têtes sans aucun droit puisqu’il n’avait “ni maison, ni établerie dans le village ni dans les dépendances et que sa simple qualité de propriétaire d’héritages ne lui donnait pas droit aux communaux d’après l’article 3 du titre 28 de la Coutume d’Auvergne”.

Le comte était ainsi doublement bénéficiaire : d’une part il touchait la leyde et le péage,  d’autre part il se remboursait des frais induits par les foires en privant les brionnais de têtes d’herbage nécessaires à la dépaissance de leur bétail.

Le produit du péage

Jean II de Laizer déclarait en 1693 reverser à titre de légitime le montant du “droit de péage et leyde” de 140 livres qu’il percevait aux foires,  à son frère cadet François, “capitaine au régiment du lyonnois”.

Ce montant, perçu pendant les années de misère où la fréquentation et le rapport des foires étaient forcément réduits, peut être mis en relation avec le produit moyen du péage des foires en “année commune” au XVIIIe siècle, estimé en 1804 à 24 livres, ce qui, à cette époque, le sous-estimait sans doute considérablement. A moins d’envisager que la fréquentation des foires de Brion se soit effondrée au XVIIIe siècle, un temps où les crises économiques n’épargnent pas la montagne. En cause, souvent, le climat et les épizooties causes d’effondrement conjoncturels parfois durables. Le constat de l’intendant Ballainvillers en 1760 est révélateur de ce contexte économique dégradé : “les marchands étrangers ne paraissent plus pour acheter […] les bestiaux ne se vendent point […] les foires sont désertes”.

Mais où sont passés les titres ?

Seigneurs haut-justiciers, les Laizer étaient donc autorisés à exiger l’acquittement de taxes. Mais encore fallait-il qu’ils prouvent leurs droits par des titres ou par une pratique immémoriale. La Coutume d’Auvergne stipulait “nul seigneur sans titres”.

Dans la première moitié du XVIIIe siècle, lors de la mise en place par l’administration royale d’une commission des péages chargée de vérifier les titres , on découvrit que nombre d’entre eux étaient usurpés sans vergogne par certains seigneurs. Proche de Compains, on peut citer le marquis de Broglie, seigneur de Besse, qui touchait des droits dans de nombreuses paroisses, mais ne pouvait montrer les titres. L’administration royale mit fin à ses usurpations.

Quand l’intendant Chazerat répond en 1777 à une nouvelle enquête des services royaux sur les péages, il ne reçoit pas de réponse des Laizer probablement incapable de faire la preuve de ses droits. Comme il n’existe pas de taxe perçue sans charge à remplir par celui qui la perçoit, Laizer devait aussi prouver qu’il assurait l’entretien et la sécurité des foires. L’administration royale interrogea donc Godivel, représentant à Besse de l’intendant d’Auvergne. Godivel réclama leurs titres aux Laizer qui firent la sourde oreille. Trois ans plus tard, l’intendant demandait encore à Godivel “si le comte de Laizer percevait à Brion un péage illégitime”. Aucune trace d’aboutissement de cette enquête n’a été pour l’instant retrouvée.

La démarche des services royaux s’inscrivait dans la volonté de l’administration de faciliter le commerce en abattant les barrières fiscales injustifiées qui entravaient la circulation des marchandises. Partout où leydes et péages avaient été supprimés, on constatait un sursaut du négoce. Pourtant, ces anciennes taxes subsistèrent par endroits et continuèrent à corseter les échanges jusqu’à ce que l’Assemblée nationale prononce en 1790 leur abolition sans indemnité. Il n’y eut pas de Cahier de doléances de Compains mais, à cette date, le Cahier de Besse réclamait que soient supprimés les droits qui gênaient le commerce.

2 – Les cabanes du foirail

L’exploitation des cabanes

Le foirail se couvrait les jours de foire de cabanes et de tentes qui, pour n’être ouvertes que sporadiquement, représentaient cependant une source appréciable de revenus pour les Laizer. Plutôt qu’à des compainteyres, le seigneur les affermait à des “cabaniers” venus le plus souvent des bourgs voisins d’Egliseneuve, Besse ou Ardes, sans doute à cause des relations tendues entretenues avec les habitants de Compains. Cafetiers, limonadiers ou “hostes” (aubergistes) y accueillaient les marchands qui y cotoyaient les notaires en quête de clientèle. Les bailleurs devaient exploiter ces cabanes en “bons pères de famille”, une promesse difficile à tenir, on le verra, quand les transaction avaient été trop arrosées.

En 1673, on trouvait sur le foirail six cabanes et huttes, propriétés du seigneur qui les baillait pour un montant variable selon la cabane. Au fil du XVIIIe siècle, plusieurs cabanes seront construites sur le foirail.

 Le prêtre Ligier Morin, chargé d’affaires de Louise de Miremont,  assença pour six ans le jour de la saint Urbain (25 mai) 1739 à Antoine Danglard “hotelier” du Valbeleix une cabane du foirail pour y vendre du vin. L’aubergiste s’engageait à payer 35 livres par an à raison de 7 livres par foire. En 1750, c’est le jeune Jean-Charles de Laizer, autorisé par son tuteur, qui baille à ferme pour six ou neuf ans à Jean Bohaud, hoste du bourg de Compains, une cabane sise au foirail du lieu de Brion “pour y vendre et débiter du vin et autres denrées”. Plusieurs baux de cabanes sont renouvelés par Jean-Charles en 1788 au profit de marchands d’Egliseneuve et de Besse pour des montants variant entre 72 et 96 livres par an.

Menaces sur les cabanes

Le seigle des toitures formait un combustible propice aux incendies.  En 1747, Nicolas Admirat, “marchand hoste” (tavernier) habitant de la ville de Besse vit s’enflammer sur le foirail de Brion la cabane qu’il louait à Louise de Miremont. La comtesse actionna la justice de la châtellenie de Besse pour qu’Admirat remît en état la cabane qu’il avait laissé brûler, selon elle par négligence. Pour sa défense, Admirat arguait que l’incendie avait été prémédité par “deux quidam qui malicieusement et de dessein avaient perpétré leur mauvais coup après son départ et celui de ses domestiques”.

Pour tromper leur attente, Les chevaux qu’on attachait près des cabanes du foirail consommaient le couvert à paille des toitures qui frôlaient souvent le sol dans la région. Les derniers vestiges de ces toitures rasantes sont encore visibles aujourd’hui à Brion et Jassy. La menace était tellement prise au sérieux qu’une clause d’un bail de Jean Charles de Laizer en 1766 indiquait que le preneur était tenu de veiller à “empecher que les chevaux les jours de foire ne détruisent le couvert à paille” de la cabane  qu’exploitait Pierre Perrier, hostelier d’Ardes.

L’Eglise se méfie des foires

Les transactions passées dans les cabanes du foirail étaient souvent suivies de rixes qui s’achevaient par de “grands coups de baston sur la teste” et des procès-verbaux dressés pour “jurement du nom de Dieu et mespris a justice”.

     A Compains comme partout, l’Eglise se défiait des foires. Distantes d’environ cinq kilomètres du bourg où on célébrait le culte, les foires coïncidaient souvent avec les fêtes religieuses, ce qui contribuait à détourner de leur devoir dominical un grand nombre de paroissiens qui, bravant l’ire du curé, préféraient la foire à la messe. Redoutant cet absentéisme, l’Eglise écouta la plainte qui montait de nombreuses paroisses. Les “Cahiers contenant la plainte et remonstrance faitte aux estats généraux par le clergé du diocèse de Clermont”, demandaient au roi en 1614 que foires et marchés se tiennent, non le jour de la fête religieuse, mais le lendemain. L’Eglise obtint gain de cause.

LA REVOLUTION

Quand survient la Révolution, la sécurité du foirail et des chemins n’est plus assurée par le seigneur. La commune de Compains doit prendre en charge la surveillance des foires et en 1791, on délibère : il est urgent de nommer un garde qui sera en particulier chargé de dresser procès-verbal des dommages que les bestiaux auront infligé aux montagnes et aux héritages des habitants les jours de foire. En 1792, les cabanes-auberges des foires sont affermées par plusieurs particuliers d’Egliseneuve et Besse.

Le 25 messidor an II, (13 juillet 1794), les 25 têtes d’herbage enlevées par François de Laizer aux habitants de Brion sont adjugées comme biens de l’émigré Jean-Charles de Laizer à trois cultivateurs de Compains, François Tartière, Antoine Boyer et Ligier Minet. Dans l’impossibilité de financer leur achat, les trois hommes furent déchus quelques années plus tard du bénéfice de l’adjudication .

Au XIXe siècle

Retour de Maurice de Laizer à Compains : une avalanche de procès

La loi du 5 décembre 1814 avait restitué aux émigrés ceux de leurs biens restés invendus depuis la Révolution. Pendant la Restauration, la loi du 27 avril 1825, (dite loi du milliard des émigrés), indemnise les émigrés pour leurs biens vendus comme biens nationaux pendant la Révolution.

De retour de Russie où il avait combattu la France et fait quelques affaires lucratives, Maurice de Laizer, petit-fils de Jean-Charles, veut être remis en possession de ses anciens biens à Brion. Il attaque en justice François Blanchier, maire Compains. A ce moment, un seul bâtiment appartient encore à Maurice sur le foirail. Un jugement du tribunal est rendu en faveur de Laizer en 1830. S’ensuit de sa part une kirielle de procès.

Une (dernière?) cabane partie en pierre, partie en planches et couverte de chaume fut encore élevée en 1905 sur le foirail par les époux Cohadon-Grand, du consentement de la famille Laizer, propriétaire du sol. Pour une redevance annuelle de 20 francs, on y exploitait les jours de foire un débit de boisson, connu sous le nom de Café Cohadon. Après la mort de Gabriel-Casimir de Laizer (1909), la famille vendit en 1924 les terres de Brion à Antoine Chabaud époux de Marie Echavidre de Brion, grand-père maternel de madame Pételet-Peuch.

 

Taxer les foires pour financer les équipements collectifs ?

      La commune de Compains voulait construire une mairie-école, rénover le presbytère, déplacer le cimetière et construire une sacristie. L’architecte qui travaillait pour la commune en 1855 cherchait des financements.  Il estimait que les foires de Brion pouvaient attirer jusqu’à 6000 bêtes lors d’une seule foire, que dire quand on en compte dix par an. Il envisageait pour financer ses travaux de demander qu’on taxât à nouveau les foires de Brion, se fondant sur l’exemple des foires de Rochefort et de Besse, taxées depuis un an.

Brion le foirail

Le hameau de Brion et son foirail

(cadastre “napoléonien” 1828, A.D.P.-de-D.)

Des foires, encore des foires…

      Une demande de création de foire le jeudi Saint exprimée par Egliseneuve d’Entraigues en 1851 s’était heurtée à l’opposition du conseil municipal de Compains qui, voulant protéger les foires de Brion, avait refusé de donner son accord, considérant le tort “considérable” que cette nouvelle foire porterait à celles des localités environnates. Espérant développer son commerce, la commune de Compains sollicita à son tour en 1879 la création de trois nouvelles foires : l’une à Brion le 19 octobre, les deux autres à Compains le 14 mars et le  lundi suivant la fête de saint Georges, patron de la paroisse.

    Pour vérifier que la création de ces foires ne gênerait personne, on consulta les conseils municipaux de cinq villages voisins. L’un s’abstint. Les conseils municipaux des communes de Marcenat, Chanterelle, Condat et Montgreleix ne trouvèrent aucun inconvénient à la création des foires du 19 octobre et du lundi après la saint Georges, mais s’opposèrent à la création d’une foire à Compains le 14 mars à cause de celles qui se tenaient le même jour à Marcenat et le lendemain à Condat. La commission consultée tint compte de ces remarques et recommanda de ne pas autoriser la foire du 14 mars à Compains.

Brion revendique de former une commune indépendante de Compains (1884)

      Dans une commune aussi étendue que Compains, l’éloignement des villages fait que les intérêts des uns ne coïncident pas toujours avec ceux des autres. Pendant la Révolution, la démonstration en fut faite quand plusieurs hameaux de Compains rejoignirent Egliseneuve d’Entraigues plus proche et plus facile d’accès que le bourg en hiver. On le vit à nouveau en 1884 quand, forts de leur population nombreuse, et surtout des revenus générés par les foires, les brionnais tentèrent une sécession et voulurent se séparer de Compains pour former une nouvelle commune.

Compains en 1884 était peuplé de 916 habitants, dispersés sur un territoire de 50 km2. Brion à lui seul comptait 160 habitantss, soit 17,5% de la population compainteyre sur un territoire (section F du cadastre napoléonien 1830),  qui couvrait 10 km2, soit 20% de la superficie communale. Les 756 autres habitants étaient égaillés dans une douzaine de villages et hameaux.

En 1879, la commune de Compains avait sollicité de l’Administration de pouvoir bénéficier de deux foires supplémentaires qui se tiendraient au bourg. La demande ne put que susciter des débats parmi les brionnais qui pouvaient craindre de voir leur “monopole” menacé et il est permis de penser que ce fut un déclencheur vraisemblable de leur soudaine velléité d’indépendance. Un autre fait ne leur avait sans doute pas échappé non plus : les recettes et les dépenses de la commune de Compains pour les trois dernières années montraient  que le  hameau de Brion générait à lui seul des recettes  équivalentes aux recettes du reste de la commune ; quant aux dépenses, Brion dépensait 30% de moins que le reste du village. La revendication des brionnais, justifiée de leur point de vue, était inacceptable pour la majorité des habitants de la commune qu’elle aurait privés de la manne apportée par les foires.

 Les demandes des habitants furent renvoyées dos à dos : le rêve sécessionniste des brionnais fut déçu et le bourg n’eut pas  les foires qu’il convoitait. Le statu quo ante avait triomphé : Compains échappait à un troisième démantèlement. Il est permi de penser que l’intérêt général avait triomphé mais l’affaire révélait une division immémoriale entre les deux communautés d’habitants. Le bourg était franchement tourné vers Besse alors qu’à cinq kilomètres de là, l’ancien village seigneurial était plutôt tourné vers Ardes.

Brion – Le foirail et les auberges aujourd’hui

Et aujourd’hui…

Une douzaine de foires subsistent aujourd’hui à Brion. Moins fréquentées par les bestiaux que par les auvergnats et les touristes attirés par la beauté du lieu, elles restent à la belle saison de précieux moments d’échanges et de rencontres festives au sein d’un territoire où la chute du nombre d’habitants rend d’autant plus appréciées ces rencontres conviviales.

Brion – Foire en septembre 2019

ANNEXE

Un exemple d’adjudication des droits de place

à la foire de Brion (1868)

     Alors qu’aujourd’hui les foires de Brion ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes, elles représentaient au temps de nos ancêtres un pôle d’attraction considérable et une source de revenus très appréciables pour la commune. A Brion se pressaient lors de chaque foire des milliers de bêtes et quantité de vendeurs de produits locaux. Plusieurs fois dans l’année, les compainteyres pouvaient y écouler l’excédent de leur production et y trouvaient les produits du pays coupé et de la plaine. Les foires ne pouvaient cependant fonctionner sans une organisation et une tarification précises. Hommes et animaux devaient être encadrés afin d’éviter abus et débordements. L’espace de terrain occupé par les animaux et par les vendeurs de produits les plus divers était donc strictement défini et précisément tarifé.

     Les emplacements à la foire étaient affermés à la bougie au plus cher enchérisseur pour une durée de trois ans. Celui qui remportait l’enchère ne pouvait demander pour chaque place un prix plus élevé que le prix qui figurait dans le cahier des charges. Son intérêt était donc d’attirer un maximum de participants pour dépasser l’enchère obtenue et réaliser un bénéfice.

C’était il y a 150 ans…, nous sommes en 1858 et Jacques Minet est alors maire de Compains. Assisté de deux conseillers municipaux, Antoine Champeix de Marsol et Antoine Tartière de Chaumiane, le maire fait procéder à l’adjudication des droits de place à prendre au foirail de Brion les jours de foire :

  • pour les emplacements recevant des bovins, chevaux, ânes, mulets, moutons, boucs et cochons exposés en vente,
  • pour les bancs et échoppes et autres objets exposés et mis en vente.

Les enchères sont publiques.

Les cahiers des charges

     Préalablement à la vente, deux cahiers des charges ont été établis, le premier pour les bestiaux, le second pour les bancs et échoppes. Les deux baux ont une durée de trois ans. Les devoirs de l’adjudicataire sont strictement définis : il devra fournir une caution et ne pourra sous-affermer sans l’autorisation du conseil municipal. Il ne pourra employer la force ou la violence pour la perception de ses droits de foire mais devra en référer à l’autorité locale qui lui prêtera assistance et engagera des poursuites en cas de besoin. Il ne pourra percevoir un tarif plus élevé que celui mentionné dans le cahier des charges sous peine de poursuites.

Espace occupé et tarif pour les bestiaux

  • cheval, jument avec ou sans poulain, mule, mulet, espace autorisé : 1 m. 50, tarif : 15 centimes,
  • poulain ou pouliche séparée de sa mère, 1 mètre, 10 centimes,
  • âne ou anesse avec ou sans ânon, 90 cm, 5 centimes,
  • boeuf, taureau, 2 mètres, 15 centimes,
  • bourret ou jeune taureau d’un ou deux ans, 1 m. 90, 90 centimes,
  • génisse de deux ans et plus ou vache avec ou sans veau, 1 m. 50,
  • veau de moins d’un an ou bourette ou génisse de moins de deux ans, 1 m. 40, 5 centimes,
  • mouton, brebis, bouc, chèvre avec ou sans agneau ou chevreau, 25 centimètres, 2 centimes
  • agneau ou chevreau séparé de leur mère, 25 cm, 1 centime
  • cochon ou truie gras, 1 m., 10 centimes
  • cochon ou truie maigre ou nourrain (jeune porcelet), 50 cm, 5 centimes

Espace occupé et tarifs pour les droits de place, de bancs et d’échoppes

  • chaque mètre carré de terrain occupé par une voiture, un banc, une table chargée paiera 15 centimes,
  • chaque mètre de terrain occupé par une baraque ou échoppe, 20 centimes,
  • chaque 45 cm occupé par une benne (corbeille en osier tressé utilisée pour le transport des fruits, légumes, grains), 8 centimes,
  • chaque mètre carré occupé par un étalage à terre de marchandise de tous genres, 10 centimes,
  • chaque 10 cm occupé par une douzaine de fromages Saint-Nectaire, 4 centimes,
  • chaque mètre occupé par des bennes contenant du pain, 20 centimes,
  • chaque 33 cm occupé par une petite benne de fromages, 8 centimes,
  • chaque 50 cm occupé par une grande benne de fromages, 10 centimes,
  • chaque 16 cm occupé par une personne tenant au bras un panier contenant une douzaine de fromages et au dessus, 5 centimes,
  • chaque mètre de terrain occupé par des gros fromages dits de Cantal, 20 centimes,
  • tous les autres articles non énoncés ci-dessus seront taxés à raison de 10 centimes par mètre carré.

L’adjudication

     Les enchérisseurs se réunissent dans la maison de Gérard Amblard, le maire de Compains ayant fait savoir que la salle de mairie était trop petite pour y faire entrer tous les participants.

Les droits de place pour les animaux sont mis aux enchères au prix de 500 francs. Le temps de brûler trois bougies ce sont Antoine Bertrand du Luguet, Antoine Mallet habitant à Muret commune de Besse, Antoine Berthelage  de Saint-Pierre Colamine, Aimable Pipet de Besse, Jean Berthelage propriétaire voiturier de Besse et Joseph Rabany qui enchérissent à leur tour. Finalement, Jean Berthelage est déclaré adjudicataire du droit de places moyennant 1240 francs payables chaque année ; il sera cautionné par Antoine Berthelage.

Les droits de place pour les bancs et échoppes sont mis à prix 150 francs. Seuls trois enchérisseurs se manifestent : Antoine Julliard, teinturier à Besse, Jean Tartière du village de La Ronzière à Compains et Antoine Imbert aubergiste de Saurier qui est déclaré adjudicataire moyennant la somme annuelle de 500 francs. Il sera cautionné par François Geneix d’Escouailloux, un des villages de Compains.

Foire à Brion

 Foire à Brion (première moitié du XXe siècle)

A SUIVRE

2 commentaires sur “– Foires à Brion”

  1. Barrau Says:

    Votre texte “à suivre” est passionnant.
    Où peut-on trouver la suite, voire des textes similaires ?

    Merci de votre réponse.

  2. Laronzière Says:

    Dans son ouvrage “Le Montagnard auvergnat”1914, Paul Roux nous apprend que la construction de la route en 1874 a favorisé la consommation de vin de Limagne à Brion . Auparavant, seules deux familles se permettaient ce luxe . Le vin provenait de Saint Germain Lembron et était rapporté dans des outres . L’auteur de cet article est né en 1860,ses parents tenaient une auberge à Brion .Il est possible de consulter le livre “Archives d’Auvergne ” Editions Michèle Trinckvel Article “Un éleveur à Brion ” page 53

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