Compains

Histoire d'un village du Cézallier

COMPAINS (XVe – XVIe siècles)

 

 

LE CONTEXTE

Au XVe siècle

 

Une économie chancelante, minée par la guerre de Cent Ans

      La paroisse de Compains et sa région n’avaient pas été épargnées par les malheurs du temps dans la seconde moitié du XIVe siècle. Quand la guerre de Cent Ans était parvenue en Auvergne après la défaite de Poitiers (1356), partout il avait fallu fortifier villes et châteaux.

      Ainsi, à dix kilomètres de Compains, Guy de La Tour avait-il autorisé en 1370 les habitants de Besse à fortifier leur ville. On avait fait de même à Allanche. Survient la chevauchée anglaise de Jean de Gand, duc de Lancastre (1373). Ce raid laisse derrière lui un sillage de troupes débandées qui, aux portes de Compains, pillent et brûlent Vodable et détruisent dans la paroisse de Besse les châteaux de Thioleyre, Chandèze (Chandesse) et la Rodeyrie, mais aussi la chapelle de Vassivère et l’église de Chandèze. Dans ces circonstances, on ne s’étonnera pas de retrouver les routiers retranchés en 1375 dans la place forte de Brion. L’occupation du château est documentée car, pour libérer Brion, ou peut-être pour seulement limiter les exactions commises par ses occupants, le dauphin dut réunir en 1375 un pâtis (rançon) auquel contribua notamment l’abbaye de Blesle. On a vu que depuis plusieurs années déjà, Jaubert dernier des Bréon, replié à Mardogne, n’est plus maître de la seigneurie de Brion passée aux mains d’Imbaud du Peschin (voir le chapitre : Les Peschin-Giac).

       Aggravées par la peste, les quarante années de guerre étirées entre 1356 et 1391 avaient installé en Auvergne une terrible récession démographique (villages abandonnés), et économique (terres en friche). Dans ce contexte, sans doute Compains n’échappa-t-il pas à l’abandon de quelques uns de ses villages situés en limite de finage, ni même à la disparition de certains écarts, handicapés par leur isolement, leur petite taille et la médiocrité de leur sol.

 

Compains et la vallée de la Couze, vus du sommet du Puy Moncey

 

Timide reprise économique

      Durant “le siècle des Souchet seigneurs de Brion” (1411-1525), on assiste à une reprise limitée au cours de laquelle la récupération économique et démographique n’est que partielle. Disettes, famines, pestes et routiers continuent de sévir, quoique à un moindre degré. Les climatologues décrivent cette phase du bas Moyen Âge comme une période de refroidissement qui prélude au “petit âge glaciaire” des Temps Modernes (E. Leroy-Ladurie). Le refroidissement fait alterner les phases de relative prospérité avec des phases de vaches maigres. Car c’est souvent le climat qui déclenche l’engrenage du dérèglement économique, de l’affaiblissement des populations et de l’épidémie. Des crises plus ou moins brèves se succèdent au XVe siècle. Espacées de quelques années, elles impactent un système de production agricole fragile, gêné dans son développement par la parcellisation des exploitations et le prélèvement seigneurial (cens en argent et en nature, dîmes, redevances diverses…).

      Parfois, on réattirera des paysans dans les zones désertées grâce à des allègements de charges, mais les techniques et l’outillage médiocres ne pouvaient donner que des rendements faibles – qui le resteront des siècles encore – et freiner la constitution de stocks qui auraient pu garantir les paysans des montagnes en cas de crise. Dans le contexte d’un retournement de conjoncture limité, la ponction démographique avait cependant augmenté les ressources de ceux qui avaient survécu.

 

Remise en ordre du royaume

      Dans le pays, le sentiment national progresse. Les décisions prises au sommet de l’Etat montrent l’émergence d’un plus grand souci de l’intérêt général. On prend conscience que le royaume forme un espace économique national, à l’intérieur duquel le prince peut et doit intervenir (J. Ph. Genet). Louis XI en 1483 incite nobles et gens d’ Eglise à pratiquer sans déroger des investissements commerciaux et industriels. Mais les impôts explosent pour financer les dépenses militaires. C’est la naissance d’une armée permanente de 40 à 50 000 soldats rétribués (Ph. Contamine) avec pour objectif de mettre fin au désordre des bandes incontrôlées qui pillent les campagnes pendant les trêves.

      La possibilité de faire une carrière militaire s’offre désormais à la noblesse qui se professionnalise au service du roi. On verra que les seigneurs successifs de Compains profiteront de cette opportunité “car la noblesse de ce pays est pauvre et belliqueuse et n’a moyen de vivre qu’en servant à la guerre sous la conduite de huit ou dix seigneurs ou capitaines qui sont en la province”. Ainsi s’exprimait Jehan de Vernyes, président de la cour des aides de Montferrand et conseiller du roi. Bien placé pour développer une connaissance approfondie de l’Auvergne, Vernyes décrivit l’état de la province d’Auvergne dans des Mémoires rédigés entre 1589 et 1593 à l’attention d’Henri IV. Plusieurs générations de Montmorin-Saint-Hérem seigneurs de Brion feront partie de ces nobles brillamment engagés au service de l’Etat comme officiers, chefs de guerre, gouverneurs de l’Auvergne ou membres de la maison du roi.

 

L’expansion de la dernière grande principauté territoriale d’Auvergne

      Alors que a noblesse d’Auvergne est décimée à Azincourt (1415), au sommet de l’Etat la guerre civile s’installe entre Bourguignons et Armagnacs. La victoire de Castillon (1453) marque la fin de la guerre de Cent Ans et la défaite des Anglais. Avec l’éloignement de la guerre, l’importance stratégique de la province d’Auvergne décroit aux yeux du pouvoir royal.

      Des principautés territoriales d’Auvergne ne subsiste plus au XVe siècle que la maison de Bourbon, fidèle à la couronne. Selon Jehan de Vernyes, hormis les Bourbons, aucun prince territorial n’est plus en position de fédérer les 1200 lignages nobles que, selon lui, compte l’Auvergne.

Le “bon duc” Louis de Bourbon et son épouse Anne Dauphine d’Auvergne Armorial de Revel (v. 1450)

 

       Chez les Bourbons, mariages et héritages s’enchainent en quelques décennies pour leur plus grand profit. Apportés par son épouse Anne, Dauphine d’Auvergne, des biens considérables (Forez, Mercoeur) viennent étoffer le petit duché bourbonnais de Louis II de Bourbon (1410). Quand Louis III succède à son père, il est notamment Dauphin d’Auvergne, comte de Montpensier, seigneur de Mercoeur et Combraille. Son descendant, le connétable Charles III duc de Bourbon et d’Auvergne (1490-1527), connaitra un destin funeste sous François Ier, montrant, une fois de plus, que la roche tarpéienne est proche du Capitole.

 

Gisants de Louis II duc de Bourbon et de son épouse la duchesse Anne Dauphine d’Auvergne (Souvigny, prieurale Saint-Pierre et Saint-Paul)

 

Au XVIe siècle

 

La félonie du connétable et la fin du duché de Bourbon

      Charles III de Bourbon était doté de terres immenses. Se considérant injustement traité par le roi qui contestait la légitimité d’une partie de son héritage, Charles renonçant à la traditionnelle loyauté des Bourbons à l’égard de la couronne, s’accointa en sous-main avec Charles-Quint, s’enfuit en 1523 et combattit la France. Mal lui en prit.

Portrait supposé de Charles III de Bourbon (1490-1527) – Musée Condé (Chantilly)

 

      La gravité des faits justifiait la réaction royale. Pour s’assurer l’allégeance des nobles auvergnats et Bourbonnais, François Ier exigea alors une prestation exceptionnelle de fidélité. Sans doute encouragés par le grand nombre de juristes et d’hommes politiques auvergnats qui faisaient tourner les rouages de l’État depuis des générations, rares furent ceux qui marchandèrent au roi cette preuve de loyauté. Sur 406 nobles présents en Auvergne, 365 prêtèrent serment de fidélité au roi.

      Les seigneurs de Brion, présents et futur, ne manquèrent pas à l’appel. Les trois fils de Michel Souchet sont toujours en 1523 seigneurs de Brion : Etienne IV Souchet et son frère Antoine sont dits “sires de Brion”, alors que Michel, écuyer, est dit “sire en partie de Brion” (voir le chapitre Les Souchet). François de Montmorin-Saint-Hérem qui allait succéder aux Souchet deux ans plus tard à la tête de la seigneurie de Brion, prêta lui aussi serment de fidélité au roi. Quant aux biens du connétable, mis sous séquestre en 1527, ils entreront en 1531 dans le domaine de la couronne.

 

Un siècle de réformes

      La “nouvelle société” du début de la Renaissance s’organise et la réforme  avance sous toutes les formes. Sous François Ier, la langue française se répand massivement dans les élites urbaines. L’ordonnance dite de Villers-Cotterêts (1539) impose le “langage maternel françois” dans les cours de justice et les actes notariés. Vers le milieu du XVIe siècle les livres publiés en français sont plus nombreux que ceux publiés en latin.  La tenue de registres paroissiaux devient  obligatoire. Sa mise en œuvre progressive sur le terrain va permettre de mieux connaitre les fluctuations de la population. Un édit fixe à Riom le siège de la justice royale et l’Auvergne devient une généralité (1542).

      Une ordonnance prescrit en 1554 la rédaction des coutumes du royaume. Durant le règne de Louis XII, on confie à Antoine Duprat la charge de rédiger la coutume d’Auvergne (1510), un tour de force car la coutume d’Auvergne comptait, selon Chabrol son commentateur, “plus de coutumes locales que toutes les autres provinces du royaume ensemble”. Les coutumes étaient le reflet des usages d’un territoire bien singulier où se mêlaient du sud au nord de la province, langue d’oc et langue d’oïl, droit écrit et droit coutumier.

Mais l’affrontement des croyances qui se prépare (Réforme protestante, Réforme catholique), laisse percevoir une sanglante fin de siècle.

 

La persistance des maux endémiques

Les gens sans aveu

      Brigandages et pestes se rallument périodiquement. Après la défaite de François Ier à pavie (1525), des gens de guerre parcourent le sud de la France et on craint qu’ils ne se répandent en Auvergne. En 1526, l’écuyer Antoine de Brosse est “commis par le roi pour nettoyer le bas Auvergne des brigands et pour arrêter les pilleries”. Chargé de chevaucher avec six archers, il devait signaler s’il voyait des gens de guerre ou des gens “sans adveu…vivans sur ledict peuple sans paier”. Les élus de Clermont exposent “qu’il était bruit que les aventuriers, vagabonds et [gens] sans aveu étaient au lieu de Maringues et voulaient [y] loger, lesquels faisaient de grands maux”. Les guerres de religion installeront bientôt en Auvergne un climat de guerre civile.

Retour des pestes (maladies) et climat déréglé

    Réapparue en basse Auvergne en 1564-1565, la peste aurait fait 2500 victimes à Issoire. Les pestes laissées derrière eux par les gens de guerre en firent peut-être plus encore. Reflet de la peur et de de l’incertitude qui pèse sur des vies précarisées, depuis des décennies règne “l’obsession macabre” et le reflet sinistre de la mort se répand sur les fresques peintes des églises.   A Besse lors de la peste de 1529, on doit déporter les foires hors des murailles pour éviter la contagion.

 

Femme personnifiant la mort au temps de la peste noire. Les yeux bandés, elle décoche ses flèches au hasard  – Abbaye de Lavaudieu (XIVe siècle)

 

      Les calamités s’enchainent : ce sont les “épisodes frais” observés par Emmanuel Leroy-Ladurie avec des hivers durs ou trop arrosés qui gèlent les bleds (entendre du seigle), des printemps et des étés froids. C’est la disette de l’hiver 1569, les intempéries de 1574, pire, la terrible décennie 1590-1600 quand la guerre s’ajoute à une crise alimentaire et épidémique. Peu d’éléments malheureusement sur Compains à cette époque. A peine voit-on en 1617 lors d’une nouvelle crise frumentaire, Lacrozes intendant de Claude de Chazeron alors veuve de Gaspard II de Saint-Hérem, prêter – devant notaire – du bled qu’il “a sorti du grenier de madame”, pour aider les Vigier ses paysans de Brion à faire la jointure en attendant la prochaine récolte. Les Vigier finiront de rembourser en octobre 1618.

 

Le Dict des Trois Morts et des Trois Vifs – Ennezat – Collégiale Saint-Victor (XVe siècle)

  

 

Renversement de conjoncture et retour de la guerre

       Décimées pendant la guerre de Cent Ans, les communautés paysannes s’étaient reconstituées au fil du XVe siècle, après plus d’un siècle de guerres qui n’avaient pas réussi à bouleverser l’ordre social en Auvergne. Ébranlées, les seigneuries avaient bien résisté et leur gestion s’était améliorée avec la généralisation des terriers. Pour laisser au pays le temps de se relever, des seigneurs avaient diminué le cens et le prélèvement en nature et certains pratiquaient des remises temporaires pour faciliter le redémarrage de l’économie rurale.

      Un nouveau renversement de conjoncture se profile dans la seconde moitié du XVIe siècle. Les familles sont redevenues trop nombreuses (“copiosité du populaire”) et les paysans aux propriétés divisées par les héritages doivent recourir à l’emprunt, s’endettent et ne peuvent plus rembourser. Les prix augmentent, les écarts sociaux aussi. Alors que l’endettement paysan augmente, les revenus seigneuriaux en argent sont rongés par l’inflation. Certains doivent vendre, d’autres voient leurs terres saisies. Des domaines se créent sur des terres regroupées. Jusque là exceptionnels et réservés à une élite restreinte de riches marchands citadins fraichement anoblis ou d’officiers royaux, les transferts de propriété  se multiplient au XVIe siècle au profit de bourgeois soucieux d’investir dans la terre pour diversifier leurs placements, soucieux aussi d’ascension sociale.

      Dans les paroisses, la situation profite également à la mince frange des coqs de village, les plus gros paysans. En Haute Auvergne, la paupérisation qui gagne du terrain conduit à l’abandon d’une trentaine de paroisses. Certains se réfugient en Espagne pour mendier. Dans les montagnes, le dépeuplement a favorisé la multiplication des prédateurs et les laboureurs en train de cultiver leur champ “sont pour la plupart dévorés par les loups” (cité par Manry).

      A ces difficultés s’ajoutent dans la seconde moitié du siècle les coûts humains et économiques d’opérations de guerre consécutives aux affrontements religieux entre les partisans du roi, les protestants et la Ligue catholique. A nouveau l’Auvergne doit financer la guerre. l’abjuration d’Henri IV (1593) marque le début d’un lent processus de retour à la paix dans une province à nouveau épuisée par trente ans de guerres religieuses.

 

 

A COMPAINS

 

Un nouveau seigneur pour la baronnie de Brion

      Les frères Souchet vendent leur seigneurie de Brion vers 1525 à François de Montmorin-Saint-Hérem qui rend hommage en 1546 à Louis III de Bourbon-Vendôme, neveu du connétable (voir le chapitre : Les Montmorin-Saint-Hérem).

 

Le terrier disparu

      Après les bouleversements consécutifs aux guerres, la rédaction des terriers se  répand largement au XVIe siècle pour clarifier la situation compliquée laissée par la disparition ou la mort des familles. Outil d’administration de la seigneurie, le terrier montre la nature des productions d’une censive et définit le montant du cens annuel dû par le paysan à son seigneur au titre de loyer de la terre qu’il exploite. Il permet d’évaluer approximativement la population d’un village et d’identifier les propriétaires étrangers au village et au monde agricole.

      Lacune des sources ou inexistence du document, aucun terrier ne semble avoir été établi par les Souchet, en un temps il est vrai où les terriers n’existaient pas dans toutes les seigneuries. Lors de l’achat de Brion par François de Saint-Hérem, la nécessité d’établir un terrier se faisait  d’autant plus sentir qu’il fallait éclaircir les variations foncières consécutives aux guerres et aux épidémies. Beaucoup étaient morts, d’autres avaient déguerpi, chassés par la misère, certaines terres avaient été réoccupées légalement ou non par de nouveaux exploitants dont il fallait démêler les droits.

      Pour clarifier l’état de sa censive à Compains, François de Montmorin fit rédiger en 1532 “le terrier de la baronnie de Brion et seigneurie de Chaumiane”. Un exemplaire de ce document fut signé le 20 août 1546,  par Montmorin et Jean Forestier, notaire royal à Besse. Ce terrier aujourd’hui disparu tenait en “un volume de parchemin couvert de bazane rouge et contenant 31 feuillets”. Malheureusement, on se heurte une fois de plus au silence des sources. Conservé dans la grosse tour d’Ardes où le dauphin d’Auvergne conservait ses archives, le terrier brûla lors de l’incendie du château.

 

La gestion de la seigneurie

      Les Saint-Hérem avaient à Compains des agents qui géraient leurs biens au mieux des intérêts seigneuriaux. Après la mort de son frère Gaspard Ier avant le 2 août 1586, Jean de Saint-Hérem se rendit dans son “chasteau dudit Compains” pour confirmer le prud’homme Antoine Coyssard notaire royal, au poste de “lieutenant général en nos dites seigneuries dudit Bryon, Chaulmiane et Lameyrand… et ce tant qu’il nous plaira”. A cette occasion, Jean mande “a tous nos [ses] subjets” d’obéir à Coyssard.

 

Confirmation d’Anthoine Coyssard au poste de lieutenant général de la seigneurie de “Bryon, Chaulmiane et Lameyram” (Extraits)

“Nous Jehan de Sainctheren…” – le texte est signé Sainctherem

 

      Issu d’une famille de juristes domiciliés au Valbeleix, “maistre Antoine Coyssard” succédait à son père Jehan Coyssard qui avait précédemment occupé le même poste pour Gaspard Ier de Saint-Hérem. Antoine cumulait cette fonction avec celle de notaire royal au Valbeleix et de bailly de Saint-Diéry. C’est la montée en puissance de ce notaire qu’on verra se poursuivre au siècle suivant.

 

A Chaumiane : des bois convoités

      Avec Brion et Compains, Chaumiane formait l’un des trois manses principaux de la seigneurie de Brion. Au pied du Montcineyre, les habitants de Chaumiane jouissaient de droits d’usage dans le bois des Hommes et le bois de Jalène. Ils partageaient ces droits avec des habitants de la paroisse de Besse à qui le seigneur en autorisait l’usage contre rémunération. En 1551, “en présence de Pierre Nabeyrat, prêtre du Cros près de lanobre, receveur pour le seigneur (Montmorin) et de Pierre Tardit, prêtre de Brion”, François de Montmorin achète des droits dans la paroisse de Lanobre en Artense. En échange, “le vendeur ou ses métayers du village de Péalat (hameau de Besse situé près du lac de Bourdouze) pourra prendre du bois de chauffage au bois des Hommes à Chaumiane”. Bien que ces bois seigneuriaux fussent surveillés par le garde des eaux et forêts de Saint-Hérem, ils étaient régulièrement l’objet de larcins le plus souvent commis par des habitants de la commune voisine de Besse.

 

Des hameaux de Compains dans le terrier d’Entraigues (1544)

Nous renouvelons ici nos plus vifs remerciement à Jacques Bernard qui a bien voulu nous communiquer sa transcription du terrier d’Entraigues.

 L’Entraigues

     Montrant une fois encore que les bornes des seigneuries ne sont en rien calquées sur celles des paroisses, un chapelet de manses et hameaux de Compains, (Redondel, Graffaudeix, Espinas en partie, Moudeyre, les Grangeounes, Grosleix, Chabaniol, la Fage en partie), s’étendait  au XVIe siècle sur les hautes terres d’Entraigues.

 

      La terre d’Entraigues releva des Bréon  jusqu’en 1349 avant de passer aux Chaslus. Elle tirait son nom d’une terre de la paroisse de Compains située “entre les eaux” des ruisseaux  de Grolier et d’Entraigues, réunis avec le torrentueux ruisseau de Clamousse pour former la Rhue. Ces ruisseaux tributaires de la Dordogne  étaient situés à l’ouest de la ligne de partage des eaux qui traverse Compains.  Au centre de ce triangle, orientés nord-sud, les ruisseaux de Groleix et de Chabaniol séparaient les paroisses de Compains et d’Egliseneuve.

 

      Bornant la pointe sud du triangle formé par ces ruisseaux, le château d’Entraigues garantissait au Moyen Âge aussi bien le sud de la seigneurie de Brion que le nord de Gliseneufve près Condat, aujourd’hui Egliseneuve d’Entraigues. De nos jours totalement ruiné, le château est mentionné sur la carte de Cassini (v. 1760) et sur le cadastre d’Egliseneuve d’Entraigues (1828) où il est qualifié de chezal (ruine).

 

Le terrier d’Entraigues

      Comme François de Montmorin-Saint-Hérem, Claude d’Urfé seigneur d’Entraigues fit établir en 1544 le terrier de son marquisat. Avec pour chef-lieu le village de Gliseneuve près Condat (Egliseneuve d’Entraigues), la seigneurie d’Entraigues  comptait de nombreux villages, hameaux et lieux-dits, dont huit étaient situés dans la paroisse de Compains.

        Le terrier d’Entraigues établit les droits seigneuriaux et définit, manse après manse le montant du cens et la redevance annuellement due au seigneur par les habitants. Lié à la propriété foncière, le “cens ancien et accoutumé” était le plus souvent payé individuellement par chaque habitant ou propriétaire forain et, plus rarement, par des groupes familiaux qui associaient solidairement deux ou plusieurs membres de la même famille. Le cens d’Entraigues était payé en argent et en nature (seigle, avoine, gélines), plus rarement en cire et exceptionnellement en froment. Le tout était “charriable et manobrable” jusqu’au château. 

Graffaudeix

      Une dîme élevée était prélevée à la onzième gerbe au village de Graffaudeix au profit du seigneur d’Entraigues et non au bénéfice du curé de Compains qui ne percevait qu’une partie des dîmes de sa paroisse. Les habitants de Graffaudeix avaient des droits dans les bois de Maumont (Chambedaze), indivis avec les habitants du hameau voisin de Moudeyre.

Redondel

      Au lointain hameau de Redondel plusieurs habitants reconnaissent “tenir et posséder de mondit seigneur d’Egliseneuve une montagne, commun, coudert et pascaiges de bois tailhis en dépendant appelé de Redondeil et anciennement appelé de Chalmaige…contenant par entier 200 testes derbaige ou entour dans toute la contenu”.

 

Ruines du château d’Entraigues

 

Querelle à Espinas

     La plus grande partie du finage d’Espinas relevait au début du XVIe siècle de Jean de Montmorin-Saint-Hérem, également seigneur de Chaumiane et Cureyre. Attribué en 1280 à Dauphine de Bréon lors du partage de l’héritage de Maurin II de Bréon son père, le village d’Espinas figurait dans les possessions saisies en 1349 sur Maurin III accablé par les dettes. Comme les autres villages de l’Entraigues son altitude élevée (1142 m.) contraignait Espinas à n’avoir que des productions peu variées. On s’y trouve “en pays de montaignes infructille en bled”.

      En 1513, le village produit outre des bestiaux qui bénéficient de montagnes immenses, du seigle et de l’avoine dont on peut penser que les surplus – quand il en existait – étaient vendus aux foires de Brion ou de Besse. Dans les horts à viande (jardins potagers de proximité), on cultivait des légumes et un peu de chanvre près de habitations. La culture du lin n’est pas signalé dans les villages de l’Entraigues.

      Huit familles de paysans-éleveurs vivent à Espinas, soit environ quarante habitants si on admet qu’un feu (foyer) équivaut peu ou prou à cinq personnes. Tous jouissent en indivision de la montagne des Fraux où paissent 151 bêtes sur un territoire qui a été réduit par les empiètements de certains défricheurs. En 1513 naissent “dissentions et débats” entre les habitants, incapables de se mettre d’accord pour évaluer combien de bêtes chacun peut estiver eut égard à ses foins et pailles, eut égard aussi au fait que certains défrichaient la montagne ce qui réduisait la part qui revenait aux bêtes.

     Croix d’Espinas

 

      Très fréquents, ces cas d’exploitation anarchique défavorisaient la majorité des paysans au profit de ceux qui abusaient. Pour régler ce différend récurrent dans les montagnes, on presse d’intervenir le représentant de Saint-Hérem, Moyne, juge châtelain de La Fage, Chaumiane, Espinas et Cureyre, des villages qui feront à nouveau partie de la seigneurie de Brion après l’achat de Brion par François de Montmorin en 1525.

      Une fois évaluées les modalités du pacage et “après inquisition”, l’arbitrage du juge établit au cas par cas ce que chacun peut tenir de bétail dans la montagne des Fraux. On décide que huit propriétaires  pourront estiver du bétail. Le plus gros éleveur estivera 37 têtes, le plus petit quatre. Si des labourages sont pratiqués sur la montagne, trois septiers de labourages déduiront une tête d’herbage, donc une bête de moins à estiver.

      La décision de l’agent seigneurial visait à limiter la surexploitation des pâturages et la détérioration des montagnes qui en découlerait. Les empiètements ne seront plus tolérés qu’avec la contrepartie qu’on limitera le nombre de bêtes à estiver. Restait à payer le cens au seigneur. La montagne d’Espinas se trouvait “baschée et vestue” d’un cens annuel de six livres tournois payable au seigneur à la saint-Mathieu (16 novembre), date des dernières foires de la saison au pourtour du Cézalier avant l’hivernage des bestiaux. Le cens en nature est ici “converti en argent”, de même que la corvée du guet.

      Au XVIIIe siècle, on verra des conflits semblables remonter parfois à l’intendant de la province. Après avoir plus ou moins fermement interdit le défrichement des communaux, le pouvoir central finira par opter pour un laisser-faire qui précèdera les partages, opérés à des dates très variables suivant les villages.

 

Cascade d’Entraigues

 

 

L’écho des guerres religieuses

      Face au clergé catholique mal formé, souvent non résident et qui n’exerçait pas toujours dignement son ministère, la religion réformée s’instille dès les années 1540 en Auvergne. A Issoire en 1547, on brûle un protestant en place publique, ce qui n’empêchera pas la ville d’adhérer au clan des Réformés. Deux partis antagonistes affrontent les partisans du roi : les Réformés et la Ligue catholique.

      Alors que la royauté hésite entre la répression de l’hérésie ou la liberté de conscience pour les protestants, les Montmorin-Saint-Hérem seigneurs de Brion consacrent une bonne partie de leur vie aux luttes religieuses pour le compte du roi. En 1562 par exemple, Gaspard fortifie “Vodable où il y a fort château” et lève des gens de guerre qu’il lui faut entretenir. On lutte contre des personnages sans convictions précises, mais aussi sans foi ni loi (baron des Adrets) qui combattent pour le butin, tantôt dans un camp, tantôt dans l’autre, selon le plus offrant. Lors de la saint-Barthélémy (1572), Gaspard de Saint-Hérem est réputé avoir refusé d’obéir à des ordres royaux qui lui intimaient de faire massacrer des Réformés.

      L’abjuration d’Henri IV (1593) vaudra au roi le ralliement peu désintéressé d’une grande partie de la noblesse ligueuse qui coutera des monceaux d’or à la France – plus d’une année de recettes fiscales estime-t-on – sans compter la distribution de postes lucratifs pour faire taire les opposants.

 

Mathieu Merle, chef Huguenot, rafle plusieurs milliers de bêtes à cornes aux environs de Besse

      Les “entreprises de guerre” du chef huguenot Mathieu Merle (v.1548 – ap. 1587), semaient la terreur en Auvergne et au Gévaudan. Pour nourrir ses troupes, Merle s’empara en 1576 de milliers de bêtes à cornes, – 7000 à 8000 semble-t-il – aux environs de Besse et de Billom (A.-G. Manry). Cette action de pillage du bétail  indispensable aux armées de tous bords n’épargna sans doute pas, à dix kilomètres de Besse, les troupeaux des montagnes de Compains, laborieusement reconstitués après les désastres de la guerre de Cent Ans. Il s’ensuivit inévitablement un effondrement du commerce des fromages et des peaux qui dut impacter durablement la région. Combattu sous les murs d’Ambert par Gaspard de Montmorin, Merle poursuivra jusqu’en 1581 ses exactions. L’Auvergne est alors si affaiblie que ses représentants écrivent au roi “que leur reste a présent que la seule parole pour mendier”.

      Près de Compains, on trouvait bien ici ou là quelques Réformés à Vodable ou Allanche, mais qu’en était-il dans la seigneurie de Brion ? Contre toute attente, l’impact des guerres religieuses ne fut pas négligeable à Compains et une maladresse de Gaspard de Saint-Hérem sera même à l’origine d’une situation peu banale.

 

Brion donné en gage à Jean de La Reynerie et François de La Richardie

       Les revenus annuels de Saint-Hérem, tels qu’estimés par Jehan de Vernyes en 1589, atteignaient 30 000 livres, un chiffre que reprend l’intendant d’Auvergne Mesrigny en 1637 dans son Etat de la province d’Auvergne. Ces revenus considérables ne suffiront pourtant pas à tirer Gaspard II de Montmorin-Saint-Hérem du mauvais pas dans lequel il s’était laissé tomber.

      Durant les guerres de Religion, la Ligue catholique était devenue si puissante qu’elle menaçait la monarchie.  Auzon était alors tenue par les ligueurs et en particulier par les capitaines Jean de la Reynerie et François de la Richardie, des cadets de famille que leur noblesse n’empêchait ni d’aller piller les alentours d’Auzon, ni de se vendre au plus offrant. Prêt à tout pour qu’Auzon revienne au roi, Gaspard II de Montmorin-Saint-Hérem voulut leur “distribuer des bienfaits”. Pour les rallier à la cause royale il soudoya les deux capitaines et leur promit fort imprudemment 7000 écus, soit environ 21 000 livres. Incapable de trouver une somme aussi considérable, il fut contraint de leur donner en dédommagement la jouissance de sa seigneurie de Brion durant cinq ans (P. Cubizolles). D’où il appert que le revenu de Brion rapportait, bon an mal an, plus de 4000 livres chaque année.

Auzon -Eglise Saint-Laurent – Blason des Montmorin-Saint-Hérem

 

      Qui étaient ces seigneurs “intérimaires” à Brion ? Jean de La Reynerie appartenait à une famille de petite noblesse possessionnée à l’est de Blesle. Des liens familiaux rapprochaient les la Reynerie et les la Richardie. Au XVIIe siècle, les deux familles servent ensemble dans l’armée royale. Mais l’argent manque chez les La Reynerie et “pour mettre en équipage le sieur de la Reynerie qui doit partir au service du roi”, on s’endette auprès du beau-frère La Richardie, alors capitaine d’une compagnie de chevau-légers.

Dans la commune de Compains, un la Reynerie détenait des près en 1668 au village d’Espinas où il payait en 1671 le cens à Claude de Brezons, marquis de la Roque. Avant 1696, un La Reynerie exploitait à Compains le domaine de La Fage avec 50 têtes de bétail et une partie importante de la montagne de la Vaisse. Il dut vendre à Jean Morin d’Ardes ces domaines, hypothéqués pour payer d’anciennes dettes de sa famille.

 

Derniers Montmorin-Saint-Hérem à Brion

      Alors qu’elle était devenue veuve de Gaspard de Saint-Hérem, Claude de Chazeron en dépit de ses efforts, ne put récupérer la somme perdue par son mari. Après la parenthèse La Reynerie – La Richardie, la seigneurie de Brion une fois revenue aux Montmorin fit l’objet en 1648 d’une donation entre vifs de Gilbert-Gaspard à son fils François-Gaspard, qui ne tardera pas à vendre Brion à Jean de Laizer (1654).

      Mais la chute de François-Gaspard n’avait pas encore atteint son terme. Pressé par de nouveaux créanciers, il dut vendre son château de Villeneuve-lembron à Isaac Dufour Trésorier de France, et plus cruel encore, il devra vendre en 1661 sa seigneurie éponyme de Saint-Hérem à Claude de Brezons (1621-1709), seigneur de la Roque.

 

Cascade d’Entraigues

Pour compléter ce chapitre, voir aussi :

Les Souchet

Les Montmorin-Saint-Hérem

 

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