Compains

Histoire d'un village du Cézallier

– La seigneurie de Brion

 

La seigneurie au temps des seigneurs de Bréon (XIe-XIVe siècle)

Des sources intermittentes permettent, de siècle en siècle, de dessiner en pointillé l’évolution de la seigneurie du Moyen-Âge  à la Révolution.

Les trois ordres

Au temps des chevaliers de Bréon (XIe – XIVe siècle)

     C’est sur le territoire du village de Compains au lieu-dit aujourd’hui La Motte de Brion, que fut érigée la forteresse de Brion (Bréon) vers la fin du premier millénaire. Le hameau de Brion est  l’un des nombreux villages de cette paroisse multipolaire située au nord du Cézallier et au sud de ce qui deviendra la Basse Auvergne, puis le Puy-de-Dôme.

     Après l’an Mil, des conditions économiques favorables et un réchauffement climatique de longue durée entrainent l’augmentation de la population. La pierre des églises romanes succède aux vieilles églises de bois. L’Auvergne se couvre alors simultanément d’un « blanc manteau d’églises » et d’une forêt de tours et de châteaux dont le château de  Brion, construit sur une butte d’altitude moyenne (1273 m.) dans un site voué aux herbages et soumis aux fréquentes intempéries venues de l’ouest.  Partant de la forteresse de Brion et du bois de la Garde, la seigneurie foncière des seigneurs de Bréon suivait une diagonale sud-est – nord-ouest qui englobait la montagne du Joran et Cureyre avant d’atteindre Compains et Chaumiane, dépassant le lac de Chambedaze et le Montcineyre pour s’achever au Cocudoux.

 

 

 

Butte de Brion

 

 

 

 

 

La butte de Brion vue de Marsol

 

 

 

 

 

  

 

 

 

Brion (Philippe TOURNEBISE) compressé 

Brion vu du ciel (cl. Ph. Tournebise)

     Face à la butte principale qui porte les vestiges de la forteresse, on distingue une butte secondaire qui porta peut-être un point défensif . L’angle de prise de vue, (nord-est), montre le hameau de Brion divisé en deux ensembles d’habitations et de bâtiments d’exploitation : à l’est Brion-Bas, à l’ouest Brion-Haut. Au fond, au sud de Brion-Haut, le foirail et ses cabanes. Au pied de la butte, à égale distance des deux groupes d’habitations, on distingue une maison isolée : l’ancienne école du village construite au XIXe siècle, alors que le village était beaucoup plus peuplé qu’aujourd’hui. De nombreuses traces de constructions disparues apparaissent au pied de la butte, d’autres sont dispersées sur le terroir du village.

 

 

 

Brion tournebise 11 20

Traces du château au sommet de la butte (cl. Ph. Tournebise)

Au centre, le château protégé par un fossé. Dans la basse-cour, (cour située au pied du château), protégée par l’enceinte, des abris et des réserves. 

     Les points avancés vers le nord atteignaient le lieu dit aujourd’hui le château à Largellier près de Saint-Anastaise,  Vauzelle et le domaine du Cheix à Valbeleix. En échange de leur protection, les Bréon exerçaient leur droit de commandement (le ban) sur des vassaux à qui ils inféodaient les terres de leur mouvance. Des vassaux des Bréon ont pu être identifiés à La Garde (Guyonne de La Garde), au sud de la forteresse et à Largellier près de Saint-Anastaise (Robert de Largelier). On peut penser que  le hobereau détenteur au XIVe siècle de la haute, moyenne et basse justice de la petite seigneurie d’Escouailloux (Bernard Ronat) était lui aussi un vassal des Bréon.

 

  

Robert de Largellier, vassal de Maurin III de Bréon

 

     Le lieu-dit Largellier semble marquer la limite septentrionale des terres des Bréon sur la rive gauche de la Couze. Sur une petite motte de nos jours toujours dite  le château par les habitants, on trouvait la maison-forte du chevalier Robert de Largelier, dit aussi Robert de La Roche, homme de fief des Bréon. Du nid d’aigle de Largellier, Robert pouvait surveiller toute la vallée de Valbeleix. La construction de tels manoirs défensifs pour garder les frontières des seigneuries n’était autorisée à certains vassaux par les châtelains que sur les marges peu habitées des châtellenies [B. Phalip].  

     L’enchevêtrement des seigneuries au sein d’ une même paroisse est une constante jusqu’à la Révolution et Compains n’échappe pas à la règle. Les seigneurs de Bréon n’étaient pas les seuls à exercer des droits à Compains et d’autres fiefs se partageaient la paroisse, beaucoup plus étendue qu’aujourd’hui (elle incluait le lac de Chambedaze et les villages de Chabagnol, les Granjounes, Moudeyre, Graffaudeix, Redondel, Espinat).

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Le lieu dit « le château » à Largellier

 

 

 

 

 

 

 

 La vallée de Valbeleix vue depuis « le château »

 

 

 

      A l’ouest du village,  des terres relèvent des la Tour puissamment possessionnés autour de Besse et de La Tour d’Auvergne. Le don testamentaire à la paroisse de Compens de Bernard de la Tour seigneur de Besse en 1317 [Baluze], laisse à penser qu’il pourrait détenir des terres dans la paroisse de Compains. Cette hypothèse pourrait être confortée par un texte de 1326 où on voit Guillaume, comtour d’Apchon avec d’autres nobles dont Maurin de Bréon qui font un don en argent à l’église de Compains en mémoire de Bernard de la Tour, défunt.

 

L’usage était de prêter l’hommage à chaque changement de titulaire de la seigneurie. En 1325 Maurin III rend hommage à Jehan Dauphin d’Auvergne pour son « chastel de Bréon » , plusieurs villages dont le prieuré de Cheix au Valbeleix et ce que tiennent de lui Guyonne de la Garde et les héritiers de Guillaume de la Roche, ses vassaux à Compains.

 

Les Senectère (Saint-Nectaire), voisins du fief des Bréon au nord

     Les terres des Bréon occupaient une position stratégique face aux terres des Saint-Nectaire avec lesquels des différends pouvaient survenir. Les points de contacts entre les hommes des deux seigneuries étaient nombreux tant sur la marge nord de la paroisse qu’autour de Largellier et Vauzelle.

 

     La haute, moyenne et basse justice exercée sur leurs terres par les deux familles les autorisait à installer des fourches patibulaires. Des frictions intervinrent en 1328 entre les gens de Bertrand de Saint-Nectaire et ceux de Maurin III de Bréon : le gibet de Maurin fut renversé par les gens de Bertrand ! La seigneurie ne pouvant se passer de gibet, l’affaire fit grand bruit et remonta jusqu’au roi qui désavoua Bertrand de Saint-Nectaire et ordonna que fussent rétablies les fourches de Maurin.

 

 

Fourches patibulaires (Coutumes de Toulouse, 1296, Bibl. Nat.).

 

 

 

 

Maurin III vend des terres à Compains

     Les difficultés financières de Maurin de Bréon dans la seconde moitié du XIVe siècle changent la physionomie de la seigneurie.  Les dettes laissées par son oncle Jaubert de Bréon, un train de vie sans doute dispendieux et les dettes contractées auprès des Lombards pour financer plusieurs procès qu’on peut concevoir très coûteux contre les Saint-Nectaire et les Polignac, l’obligent à vendre des pans entiers de ses terres. La bourgeoisie commence alors à profiter des difficultés financières de la noblesse. En 1344 Maurin vend la seigneurie de Largelier à Guillaume Balbet, un bourgeois clermontois récemment anobli qu’on retrouve en 1351 détenteur de la montagne de Joran qu’il loue à l’un de ses gendres, damoiseau de Murols.

 

Transaction de 1333 entre Maurin III de Bréon et Dauphine de Dienne – A.D. Cantal

 

 

 

     Poursuivant le démantèlement de son fief de Compains, Maurin vend à son neveu Guillaume de Thynière ses terres de Cureyre (1359) et de Chaumiane (1361).

     C’est à Béraud Dauphin que Maurin III seigneur de Brion et de Mardoigne prête en 1365 un dernier hommage pour Brion et ce qui lui reste des appartenances de sa seigneurie. Il meurt en 1366 laissant une seigneurie amoindrie territorialement et fragilisée par les exactions des routiers.

Jaubert II, fils de Maurin III et dernier des Bréon, se repliera sur la forteresse de Mardogne, réputée n’avoir jamais été prise par les Anglais durant la Guerre de Cent ans.

 

 

Brion passe aux Peschin-Giac (fin XIVe-début XVe siècle)

 

     Depuis 1360  Jean de Berry, troisième fils du roi de France Jean II le Bon, avait été apanagé de l’Auvergne par son père. Deux ans après la mort de Maurin III, Jean de Berry, pour payer une dette à son chambellan Imbault du Peschin, lui donna en 1368 la seigneurie de Brion par lui naguère acquise, allusion à la saisie par le roi des terres de Brion en contrepartie des dettes contractées par Maurin III.

 

     Après l’occupation du château par les routiers en 1375, on peut penser que la seigneurie se retrouve dévastée et dépeuplée par  la guerre et les épidémies. Après la mort d’Imbault du Peschin en 1377, Brion passe à sa fille Jeanne du Peschin dite dame de Bréon, qui a épousé de Pierre de Giac, grand du royaume, chancelier du duc de Berry, puis chancelier de France. Alors que l’Auvergne entame un difficile redressement économique après les calamités du XIVe siècle, Jeanne du Peschin et son fils Louis de Giac  vendent Brion vers 1405 à Etienne Souchet, un riche marchand clermontois. Cette achat d’un fief noble par un roturier anoblissait son descendant à la deuxième génération.  Après la vente de Largelier  consentie par Maurin III à Guillaume Balbet, la vente de Brion aux Souchet confirme l’ascension sociale des notables urbains, qu’ils soient marchands ou officiers du roi. Elle révèle, conséquence de la guerre et des épidémies, un début d’effacement des nobles dans les montagnes occidentales où de nombreux seigneurs connaissent des difficultés financières.

 

…puis aux Souchet (XVe-début XVIe s.)

      Après la mort de son père, quand Etienne II Souchet devient seigneur de Brion, son suzerain Béraud de Mercoeur, dauphin d’Auvergne, rechigne à donner l’investiture à ce noble de fraîche date et prétend faire un retrait féodal, droit que lui reconnaissait la Coutume d’Auvergne. Le suzerain voulait ainsi éviter d’avoir parmi ses vassaux un homme dont la basse extraction ne lui convenait pas. La Coutume acceptait pourtant  l’aliénation d’un fief noble consentie à un roturier. Béraud voulut rembourser aux Souchet le montant de leur acquisition, mais signe des temps qui changeaient et sans doute aussi reflet de leur puissance économique et de leur influence au sein de la société clermontoise, les Souchet refusèrent. Béraud engagea alors un procès contre Jacmette de Neysson, veuve d’Etienne I Souchet. Autre signe des temps, les Souchet réussirent à conserver Brion jusqu’au début du XVIe siècle. En 1437, Etienne II Souchet rendait hommage à Louis de Bourbon pour son chastel de Breon situé dans la paroisse de Compaign et touchait les cens, rentes et tailhes, manoeuvres, charrois, estans, garennes, bois, pasquiers, tenemens et pertinences mouvant en fief de mondit seigneur. Le montant de ces revenus payés pour partie en argent, pour partie en nature, atteignait 200 livres.

 

        A cause de sa seigneurie de Compains, Etienne Souchet, qui vivait à Clermont dans un hôtel estimé à 1500 livres, fut taxé au ban de 1466 à un homme d’armes avec trois chevaux. En 1488, pour lui et ses frères, Etienne Souchet affirme sous serment tenir 60 livres de rente de la seigneurie, chiffre probablement minimisé. Gentilhomme de basse extraction, Etienne Souchet dut servir le roi à deux brigandiniers en équipement d’archer.

      

    Les armoiries des Souchet, un écu à trois couronnes de fleurs, sont toujours visibles aujourd’hui à Clermont-Ferrand, où on les trouve sculptées  sur le tympan de la petite porte située au sud de l’église Notre Dame du Port. Cette porte donnait autrefois accès à la chapelle Sainte-Marthe, aujourd’hui détruite, que les Souchet avaient fait construire.

 

 

Au début du XVIe siècle, on retrouve la seigneurie partagée entre Michel Souchet, qui meurt avant le 16 juillet 1519, et ses frères Etienne et Antoine. Dits seigneurs en partie de Brion,  ils vendent leur fief qu’on retrouve vers 1525 quand Brion vient s’ajouter aux possessions d’une des plus anciennes familles d’Auvergne,  les Montmorin – Saint-Hérent.

 

 

François de Montmorin – Saint-Hérent achète la seigneurie de Brion vers 1525  (vers 1525-1654)

     Guillaume de Thynière, époux d’Agnès de Montal et neveu de Morin III, avait acheté à son oncle Chaumiane (1359) et Cureyre (1361). Leur fille, Dauphine de Thynière,  par son mariage avec Geoffroy de Montmorin – Saint-Hérent fit passer ces terres dans la famille de  Montmorin.

Montmorin-Saint-Hérent

     Au dévut du XVIe siècle, Jean de Montmorin – Saint-Hérent, époux vers 1490 de Marie de Chazeron, détient en 1513 à Compains, les villages de Chaumiane, Cureyre, La Fage et Espinat. La même année, un accord établi entre lui et les habitants d’Espinat réglait les modalités du pacage et les redevances payables au seigneur : le cens en argent, et payables en nature du seigle, du lin et des volailles, le tout livrable au domicile du seigneur, le château d’Auteyras, dans la commune d’Egliseneuve près de Billom.

     Après la mort de Jean en 1521, son fils aîné François de Montmorin – Saint-Hérent, gouverneur du Haut et Bas Pays d’Auvergne, ajoute  à ses biens vers 1525 le fief de Brion que ses descendants conserveront plus d’un siècle. Soucieux de préciser les limites de ses possessions et d’éclaircir la situation de ses tenanciers, François fit établir le 20 août 1546 un dénombrement de ses biens à Compains. Composé de 31 feuillets aujourd’hui malheureusement disparus (Ms 818), il montrait que la seigneurie de Brion avait été élevée en baronnie. La même année, François rendait hommage au seigneur de Mercoeur Louis III de Bourbon-Vendôme, pour sa baronnie de Brion et sa seigneurie de Chaumiane.

     Comme ses ascendants, François combattait pour le roi de France. Sous Henri II, après des combats en Lorraine et le sac de l’abbaye de Gorze, François de Montmorin aurait été autorisé à ramener de Gorze à Compains des reliques de saint Gorgon que détenait l’abbaye. On les déposa dans l’église Saint-Georges de Compains où elles sont toujours conservées aujourd’hui.

     François meurt en 1586. Son fils, le chevalier Gaspard de Montmorin-Saint-Hérent lui succède au gouvernement de la province d’Auvergne. Epoux de Claude d’Urfé, Gaspard est  du fait de son mariage devenu seigneur d’Entraygues, élargissant ses possessions dans la paroisse d’Egliseneuve voisine de Compains. Après la mort de Gaspard son frère Jean époux de Gabrielle de Murol continue la lignée. Après les crises de la seconde moitié du XVIe siècle, la seigneurie passe au fils unique de Jean, Gaspard II époux (1581) de Claude de Chazeron. Capitaine de cent hommes d’armes, il se battit pour Henri III et Henri IV pendant la Ligue et fut tué en 1594. Alors qu’il voulait libérer Auzon tenu par  La Reynerie et La Richardie, Gaspard de Montmorin leur promet 7000 écus qu’il ne parvient pas à payer. Pour honorer sa dette, il dût leur céder les droits sur la seigneurie de Brion pour cinq ans (P. Cubizolles). Il est probable que Compains souffrit peu de ce désaisissement provisoire : l’objectif des occupants était de récupérer l’argent promis et non versé, La Reynerie et La Richardie n’avaient pas intérêt à vivre sur le peuple s’ils voulaient rentrer dans leurs fonds

Après Gilbert-Gaspard époux (1620) de Catherine de Castille, c’est François-Gaspard de Montmorin qui vend la seigneurie de Brion et Compains à Jean de Laizer en 1654.     

 

 Suite au chapitre : Compains dans la seconde moitié du XVIIe siècle