Compains

Histoire d'un village du Cézallier

– De la forteresse au “chasteau”.

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Quel devenir pour la forteresse de Brion ?

Quel “chasteau” au bourg pour les seigneurs ?

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      Passé le Moyen Âge, nous verrons que “le foirail et la Motte sont devenus un pacage productif au milieu duquel existe encore sur le point culminant de la montagne les ruines de l’ancien château de Brion”. Ainsi le tribunal décrivait-il la Motte en 1673 : une butte couverte d’herbages, telle que nous la voyons encore de nos jours.

Mais depuis quand le château était-il en ruine ?

Et où les seigneurs logeaient-ils sous l’Ancien Régime quand ils se rendaient à Compains pour régler leurs affaires ?

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DEMANTELEMENT des CHÂTEAUX sous l’ANCIEN RÉGIME

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      On a vu au chapitre Le château de Brion au Moyen Âge que, pendant la guerre de Cent Ans, de nombreux châteaux, dont Brion, abandonnés ou mal gardés, s’étaient trouvés occupés par les routiers ou les Anglais. Jeanne du Peschin, dame de Brion, manquait d’argent et n’avait pas les moyens de relever la vieille forteresse qui, compte tenu des maigres finances des Bréon, n’avait pu qu’être fort mal entretenue. Les Souchet devenus seigneurs de Brion s’intéressaient surtout aux revenus agricoles de la seigneurie.

      Deux siècles plus tard, la sécurité revenue, les habitants n’ont plus besoin de la protection du château et l’obligation de faire le guet est remplacée par une redevance versée au seigneur.

      Cependant, les troubles consécutifs aux guerres de religion ont rendu suspecte la fonction militaire, possiblement encore exercée par les châteaux. Aussi, de Henri IV à Louis XIV les rois voulurent-ils affaiblir la puissance militaire des seigneurs, y compris autour de Clermont. En 1592 Beaumont et Aubière se trouvent rasés comme tous les châteaux des bourgs et villages à deux lieues de Clermont. Le premier juin 1610 les treize Bonnes Villes de Basse Auvergne qui représentaient le Tiers État aux Etats de Basse Auvergne demandent le rasement du château de Montpensier qui verrouillait le nord de l’Auvergne. Comme Brion, Montpensier, planté sur une butte qui offrait une vue à 360°, était entouré d’une double enceinte. Plus près de Compains, le château des La Tour d’Auvergne est lui aussi rasé en 1625. L’année suivante, considérant l’anarchie qui s’installe en Auvergne, le cardinal de Richelieu fait droit au vœu des États d’Auvergne qui, à plusieurs reprises, avaient demandé le rasement des châteaux. Après sa traversée de l’Auvergne en 1629, les choses s’accélèrent. Richelieu avait remarqué la densité des châteaux auvergnats, repaires possibles de seigneurs voyous et de leurs hommes d’armes. En 1362, il ordonne la démolition de seize châteaux pour la plupart situés en Basse Auvergne. Près d’Allanche il fait raser Maillargues et l’intendant Voyer d’Argenson est chargé de faire effectuer d’autres rasements au sein desquels n’apparait pas Brion.

      Plusieurs châteaux sont mis en adjudication en 1633, année où Montpensier est enfin détruit. D’autres comme Usson, Nonette, Ybois et Vodable sont démantelés. Mardogne, l’ancien château des Bréon au bord de l’Alagnon reste intouché et il en subsiste encore aujourd’hui de belles ruines. Il semble que dans la région de Compains les châteaux soient déjà si ruinés qu’une mesure de destruction serait inutile, le temps ayant déjà fait son œuvre. Ainsi, en 1713, c’est le château d’Espinchal qui est dit “en ruine” lors de la vente de la seigneurie. Il sera en partie détruit en 1804. Cette méfiance à l’égard des châteaux se réveillera évidemment pendant la Révolution et le besoin de sécurité conduira les pouvoirs publics à ordonner le démantèlement de bien d’autres château auvergnats.

Et à Brion, qu’en était-il ?

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Au temps des MONTMORIN-SAINT-HEREM

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A Brion, une forteresse sans doute ruinée

      Les textes de l’Époque Moderne n’apportent sur la forteresse de Brion que bien peu d’éclairage, sans doute parce que, déjà très ruinée, la bâtisse n’est plus à cette époque qu’un vestige en fin de vie. On vient de voir qu’il semble que jamais la forteresse ne fit l’objet d’un ordre de destruction au XVIIe siècle en un temps où la royauté voulait pourtant retirer aux nobles leur rôle de protecteurs militaires des campagnes et réduire les foyers de rébellion. Tout laisse en effet à penser que le château n’avait fait qu’évoluer vers sa ruine après la guerre de Cent Ans pour des motifs liés à ses propriétaires, nobles de cour (Peschin, Montmorin-Saint-Hérem) déjà amplement possessionnés ailleurs, ou bourgeois clermontois (Souchet) peu disposés à investir dans un château isolé et coûteux à entretenir.

      Cette absence du château dans les sources en un temps où les textes sont pourtant devenus plus nombreux confirme que, négligé depuis des siècles par ses propriétaires successifs pour lesquels il n’aurait été qu’une charge, le château était devenu plus encombrant qu’utile. Pourquoi François de Montmorin, acheteur de Brion en 1525, aurait-il relevé ce vieux château médiéval onéreux à entretenir alors qu’on va voir qu’il occupait une maison du bourg ? Après que Gilbert-Gaspard de Montmorin-Saint-Hérem  ait donné en 1648 la seigneurie de Brion à son fils François-Gaspard, celui-ci déclara la revendre telle qu’on la lui avait donnée, donc peut-on penser, sans manques, ni extension, ni améliorations. Couvert de dettes, il n’avait d’ailleurs pas les moyens d’y consacrer ses finances.

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Au bourg : on restaure en 1633 le pied-à-terre seigneurial

       C’est au bourg et non à Brion que l’agent de Gilbert-Gaspard de Montmorin-Saint-Hérem fait restaurer à prix fait en 1633 “la couverte a thuile du chasteau dudit Compains” par des charpentiers et des maçons de la Marche, (une ancienne région qui couvrirait aujourd’hui une bonne partie du département de la Creuse), indice que, depuis bien longtemps déjà, le château de Brion était inutilisable.  Ce prétendu “chasteau” du bourg est d’ailleurs désigné “maison seigneurialle” dans l’acte de vente de la seigneurie en 1654.

On notera pour éviter toute ambiguïté, que les notaires avaient coutume d’employer dans leurs minutes le terme “chasteau” pour désigner symboliquement, et quel qu’il soit, le lieu où agissait momentanément le seigneur. 

      La Motte est alors devenue un pacage réservé aux bestiaux du seigneur et les derniers vestiges de la forteresse ne viennent même plus à la rescousse quand on aurait pu en avoir besoin. De l’ancien château médiéval de Brion, seules certaines parties pouvant correspondre à un sous-sol ou à des annexes de la tour étaient encore évoquées au temps des Montmorin : ici c’est une “cave” ou là une “conciergerie” qui, à l’occasion, faisait office de prison. Ainsi en 1658, quand Antoine Vernière sergent et concierge du château ne peut y emprisonner Antonia Roux “le chastiau estant fermé et n’y ayant aucun locataire dedans”

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Au temps des LAIZER

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Deux pied-à-terre occasionnels chez l’habitant

      A Compains, les relations tendues entretenues par Jean de Laizer avec les brionnais et le curé de la paroisse évoluent de procès en procès. En mauvais termes avec les habitants, Laizer qui continuait de vivre dans sa demeure de Chidrac, devait trouver un logement quand il se rendait à Compains. Quand les notaires le disent “present en son chasteau de Compains” en 1672, il fait élection de domicile soit au bourg dans la maison de Martin Chabreu, soit il loge à Brion chez le laboureur Pierre Verdier, dit le clerc.

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Un “chasteau” près de l’église

      Au bourg, l’habitation pompeusement nommée “chasteau” par les notaires, est citée à plusieurs reprises dans les sources. Quand meurt Jean de Laizer en 1676, c’est une simple maison qui est décrite par le notaire dans l’inventaire après décès de ses biens. La “maison seigneuriale” située au chef lieu de Compains fait face au côté nord de l’église Saint-Georges. L’habitation, qui n’a rien d’un château, est une maison d’un étage entourée d’un jardin. Partagée entre Laizer et trois de ses gens, elle comprend une cave voutée avec, au rez-de-chaussée, une cuisine et deux chambres où vivent Jeanne Auzolle qui s’occupe de la basse-cour, le forestier Jean Chandezon et son fils, palefrenier. L’étage, réservé au seigneur, ne comprend que deux chambres auxquelles on accède par une “gallerie” extérieure, un grenier et, seul signe de noblesse de la bâtisse, un colombier garni de pigeons qui permettait de commercialiser la colombine, un engrais efficace employé en particulier pour la culture lin et du chanvre qu’on cultivait abondamment dans la région.

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La Motte devient un “pacage productif”

      Privés de leur donjon et désertés par des seigneurs non-résidents, les herbages de la Motte sont progressivement grignotés par les brionnais qui continuent de bafouer la propriété seigneuriale. Si la châtellenie n’est plus dominée par la tour du château elle reste  le siège d’une population de tenanciers dont la partie qui travaille pour le châtelain continue d’entretenir avec lui des relations souvent conflictuelles.

      Officier dans l’armée royale, François de Laizer commande le second bataillon du lyonnais. Devenu seigneur de Brion après la mort de son frère Jean en 1716, François consent à affermer la Motte aux paysans en 1722 moyennant toutefois d’importantes contreparties (voir le chapitre Conflits autour des communaux).

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Au sommet de la Motte : fondations du château colonisées par les herbages

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Nouvelle rénovation du pied-à-terre du bourg (1716-1717)

      Après avoir engagé des travaux de rénovation du pied-à-terre seigneurial au bourg de Compains, l’épouse de François de Laizer, Thérèse Philippine de Becket, donne quittance en 1717 aux artisans : un maçon et un maître charpentier de Chidrac et deux maçons venus de la Marche. Tous reconnaissent avoir “travaillé aux réparations du chasteau dudit Compains”. On remarquera que les Laizer n’ont employé aucun artisan de Compains, leur préférant soit des artisans de Chidrac, village où ils sont domiciliés, soit, selon une pratique courante, des maçons marchois.

Les travaux

      Visiblement négligée depuis longtemps, peut-être même depuis la rénovation entreprise en 1633 par Gilbert-Gaspard de Saint-Hérem, la bâtisse à rénover au bourg souffre d’un manque général d’entretien. Vu l’impossibilité de trouver à Compains les matériaux nécessaires (pierre, mortier, sable, chaux), il a fallu les faire acheminer à pied d’œuvre. Les travaux sont importants : il faut refaire à neuf certains murs “de bas en haut”, mais aussi les croisées, l’escalier extérieur qui monte aux deux pièces que se réserve le seigneur, les cheminées du rez-de-chaussée et de l’étage et le plancher du salon. En outre, on n’a pas oublié le portail dudit “chasteau” sur lequel – oubliant sans doute qu’on est au XVIIIe siècle et non plus aux temps féodaux – les Laizer font placer quelques créneaux ! Une mesure chronologiquement décalée qui n’est pas sans évoquer la nostalgie de la féodalité et trahit sans doute le regret de n’avoir de château ni à Compains, ni à Chidrac.

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RÉVOLUTION

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L’“état des vieux châteaux d’émigrés” (22 octobre 1793)

       Preuve supplémentaire de l’absence d’un véritable “chasteau” au bourg de Compains, un “État des vieux châteaux d’émigrés dépendans de biens nationaux” établi en 1793 n’attribue aux Laizer que leur maison de Chidrac et le château de Montaigut (aujourd’hui Montaigut-le-Blanc) acheté une trentaine d’années plus tôt par Jean-Charles de Laizer pour son fils Louis-Gilbert. Cet État montre qu’il n’y avait pas qu’à Compains qu’on qualifiait de château une maison.

       Reflet de l’état d’esprit du moment, on remarque avec amusement comment les révolutionnaires de l’administration civile d’Issoire qualifiaient la maison de Jean-Charles à Chidrac : “cette maison ancienne et très grande, qualifiée de château par le propriétaire qui étoit antiché de son titre futile de ci-devant noble…cette maison soi-disant château n’est pas isolée…elle serait propre à loger un très grand nombre de personnes…qui pourraient opposer beaucoup de résistance”. Dénigrée par les révolutionnaires, la maison de Chidrac suscite cependant des inquiétudes relatives à sa taille. Que dire alors du château féodal de Montaigut dominé par son donjon. Situé sur une hauteur qui domine le village, le château de Montaigut est qualifié de “très ancien et a tous les signes de la féodalité”, donc pour les révolutionnaires les signes d’une oppression possible : “ce château est un fort qui, non seulement soumettrait le village avec peu d’hommes et des canons, mais encore une force armée qui ne serait pas considérable”. Comme les rois sous l’Ancien Régime, les révolutionnaires craignent l’image même du château. Perçu comme vestige visible de féodalité, il est considéré comme un danger pour la Révolution.

      On cherchera donc vainement un “chasteau”  au bourg de Compains dans l’Etat des châteaux d’émigrés établi en 1793. Quant à Brion, les sources d’époque révolutionnaire affirment que Jean-Charles de Laizer, pas plus que son fils Louis-Gilbert, n’ont “ni maison, ni établerie dans le village de Brion et ses dépendances”.

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Au bourg : vente du “chasteau” de l’émigré Charles de Laizer

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Du “chasteau” au chezal

      Au bourg de Compains, on vend par licitation en 1794 les bâtiments du pied-à-terre des Laizer. L’ensemble est estimé 9650 livres, prix qui incluait les terres associées à cette propriété seigneuriale. Plusieurs paysans participèrent à l’achat  l’ex chasteau de 70 m2 et de ses dépendances. Ligier Tartière et Antoine Boyer, cultivateurs au chef-lieu de Compains,  achetèrent une partie de ces biens pour un montant de 700 livres, le 12 floréal an III (1er mai 1795).

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XIXe siècle

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      Sous l’Empire, le 7 octobre 1813, Joseph-François-Félix de Laizer est dit “propriétaire habitant Clermont-Ferrand”. Fils de Louise d’Espinchal et Jean-Charles de Laizer, il est aussi l’oncle de Maurice de Laizer, émigré en Russie. Félix vend à Antoine Boyer des biens ayant appartenu aux Laizer avant la Révolution et que Ligier Tartière, d’accord avec Louise d’Espinchal, avait rachetés dans le but de les restituer aux Laizer. Il s’agissait de quelques terres et d’“une mauvaise voute ou cuisine au deffaut de toute voute dependante de l’ancien château”, le tout situé au bourg de Compains. Sans doute conclue dans la bonne humeur, la transaction se termina par un cadeau d’Antoine Boyer à Félix “par forme de présent…un fromage forme…d’une pesanteur… de quatorze kilogrammes de bonne qualité“. Le 22 mai 1826, Antoine Boyer acquerra une autre partie de ce chezal (une ruine) toujours appelée par le notaire “le chasteau”.

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Le presbytère construit à l’emplacement du “chasteau”

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Du sabre…au goupillon

      La cour de l’ancien pied-à-terre de Laizer au bourg est dorénavant dénommée en 1866 “communal de Compains”. Cette cour est encore bordée de deux chezals détenus, l’un par Tartière, l’autre par la commune. Un an après la mort de Maurice de Laizer, le conseil municipal décide le 24 mars 1856 que le nouveau presbytère sera construit au bourg “sur les ruines du château de Laizer” au moyen d’une imposition extraordinaire complétée d’une aide de l’État. Au mois d’août suivant, le bâtiment du “chezal situé à Compains appelé le château” s’abbat opportunément lors d’un orage. La commune décide alors l’achat du terrain pour construire le nouveau presbytère sur “l’emplacement d’un lotissement en ruine au lieu appelé le château comprenant 70 m2 qui comprend une cave voutée“. Lors de la vente du chezal en 1860 le lieu sera encore nommé “le château”. Achevé en 1866, solidement construit, le nouveau presbytère s’élève aujourd’hui dans le centre du bourg.

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A Brion, une pâture à la place du château

       En 1830 à Brion, des ruines ultimes de la forteresse devaient subsister. Alors que de nouveaux démêlés font surface avec les brionnais après la réapparition de Maurice de Laizer à Compains, on évoque les “ruines de l’ancien château”, une formulation encore employée en 1855. Sans doute bien peu conséquentes, ces ruines n’apparaissent pas sur le cadastre de 1828 où la parcelle correspondant au sommet de la Motte est désignée sous le terme de pâture.

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      Nous dirons pour conclure – peut-être provisoirement – qu’à Brion on manque de repères chronologiques précis pour dater la disparition de la forteresse dans la mesure où il na pas été retrouvé d’ordre de rasement. Cependant, on peut penser que le silence qui entoure sa disparition dans la documentation est à lui seul un indice de sa ruine progressive à bas bruit, probablement dès le XVe siècle, aucun de ses propriétaires successifs n’ayant véritablement intérêt à investir dans son entretien.

       Privés d’habitat à Brion, les seigneurs successifs aménagèrent au bourg un pied-à-terre, dit “chasteau” par les notaires, dont ils n’occupaient que le premier étage. Le passage de la Révolution et la fuite des Laizer à l’étranger précipita la disparition des derniers signes de féodalité. La bâtisse devenue un chezal fut en partie achetée par des cultivateurs au titre des biens nationaux. La commune acquit finalement l’ensemble pour y construire le nouveau presbytère de l’église.

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