Compains

Histoire d'un village du Cézallier

– Les razes

L’eau, une répartition et un partage difficiles

 

      L’arrivée de l’eau potable au centre de la commune et dans les villages (hameaux) voisins a déjà été évoquée au chapitre Fontaines-Puits. Nous envisagerons ci-après le partage de l’eau à Compains aux XVIIIe et XIXe siècles, vu sous l’angle de l’amélioration des herbages au moyen d’aménagements hydrauliques d’arrosement ou de drainage, les razes et les fossés. On notera que le terme raze, employé aujourd’hui encore en Auvergne, Limousin ou Velay, est attesté depuis semble-t-il le XVe siècle, dans l’acception de “rigole tracée dans une prairie”.

      Comme tous les chapitres de notre recherche, ce sujet sur la répartition et le partage de l’eau continuera d’être enrichi au fil de la progression de nos découvertes ultérieures. Une partie de la documentation utilisée ci-après ainsi que les cartes (modifiées) du cadastre de Compains (1828) proviennent des Archives départementales du Puy-de-Dôme. D’autres sources ont une origine familiale.

 

L’eau, soumise à l’âpreté des montagnes

      Les ressources en eau de la commune de Compains sont inégalement réparties sur son vaste territoire de plus de 50 km2 couvert de prés et d’estives étendues.

      Abondant au printemps, irrégulier l’été et en automne, parfois figé l’hiver, le régime fluctuant des eaux,  en rendant certains points d’eau intermittents, pouvait rendre incertain l’abreuvement des bestiaux. Cet éparpillement et cette variabilité furent de tous temps compensés par l’action incessante de l’homme sur la nature, soit pour orienter les eaux, soit pour rechercher dans les lieux les plus secs de nouvelles sources qui éviteraient aux bêtes de trop longs déplacements.

 

Troupeau s’abreuvant au lac de La Fage, “totalement desséché” en 1828

 

      L’approvisionnement régulier des points d’eau naturels ou aménagés par l’homme n’était pas partout assuré, comme par exemple au lac de La Fage (1274 m.), un lac de cratère peu profond situé au pied du Puy de la Vaisse (1359 m.). En 1753, la dépression du lac n’était pas suffisamment creusée pour qu’on puisse y élever des poissons. En 1828, après avoir été soumis à des périodes de sécheresse, le lac se trouvait “entièrement desséché” et exploité “en nature de pâture”. On pourrait concevoir que la variabilité des précipitations dans la région ait pu être la cause d’abandons suivis de réoccupations du hameau qu’on trouva pendant plusieurs siècles à La Fage. Le lac est aujourd’hui bien approvisionné en eau (voir ci-dessus).

      Le débit irrégulier des sources et leur éloignement n’étaient pas les seules entraves à l’élevage des montagnes. Il fallait veiller à ce que la température de l’eau, trop fraiche ou parfois trop chaude, ne tuât pas les bestiaux. C’est ainsi qu’au nord-ouest du Montcineyre en 1845, le fermier Papon perdit plusieurs vaches qui avaient bu une eau de source trop froide. A l’inverse, lors des périodes de canicule, la température trop chaude de l’eau poussait le paysan à pratiquer près de la source de petits aménagements hydrauliques illustrés par une série de bondes où l’eau plus fraiche venait abreuver le bétail. Non loin, là où la source du Puy Ferrand du lac court se jeter dans le lac du Montcineyre, le fermier demandait au propriétaire l’autorisation de creuser un bac en contrebas de cette source trop chaude.

 

Les razes démultiplient les ruisseaux

      Les fonts, dites aussi fontaines (sources), sont partout présentes à Compains (les Fontlonges, Fontpiroux, Fontaine Guillaumont…). L’eau de ces sources était orientée depuis des siècles pour alimenter les razes et fossés indispensables à l’irrigation des herbages les plus secs, mais aussi pour l’assèchement des zones marécageuses et tourbeuses qu’il fallait drainer.

      Sous réserve que les paysans sachent en partager paisiblement la ressource, – ce qui était loin d’être toujours le cas, on le verra plus loin  – razes et fossés incarnaient le mode d’arrosement consacré par l’usage le plus couramment utilisé dans les montagnes, à Compains comme un peu partout en Auvergne. Ainsi par exemple à Manzat, village des Combrailles, où un bail prévoit en 1759 que les preneurs “razeront…les prés dudit domaine”. Bien pensées grâce à l’intelligence ancestrale du terrain dont sont dotés les paysans, ces razes correctement aiguillées pourvoyaient à l’abreuvement régulier des bestiaux des montagnes.

      Pour détourner les cours d’eau, on pratiquait “à l’usage de la montagne”, des prises d’eau faites au moyen de fossés ouverts sans maçonnerie sur la berge des ruisseaux et localement  nommées levées. On étoupait (rendait étanche) les ouvertures au moyen de mottes de gazon tenues par des pierres piquées.
       Comme les ruisseaux, certaines razes servaient de limite administrative et traçaient par endroits les limites des communes. La rase de Picady sépare ainsi Compains d’Egliseneuve d’Entraigues. Les razes limitaient aussi les propriétés de façon plus sûre que les bornes. Un régisseur préconisait “après la plantation de bornes de faire creuser une raze de 65 centimètres de largeur sur 50 de profondeur, c’est le seul moyen de bien indiquer et conserver les bornes dans les montagnes”. Il s’agissait d’éviter une pratique illicite à laquelle certains cultivateurs n’hésitaient pas à s’adonner, le déplacement des bornes, un empiètement qu’on pratiquait à l’occasion pour agrandir sa petite propriété.

 

Ruisselets au sud de la maison du Baguet. Au fond, le Puy Moncey.

 

Des razes au Baguet

      Sur le plan cadastral ci-dessous, on distingue à l’ouest la Fontaine Guillaumont, une source d’où part un ruisseau qui, lorsqu’il atteint le bâtiment dit Le Baguet, a été divisé pour former plusieurs razes qui irriguent les prés situés dans la dépression surmontée par le Puy Moncey. Après avoir traversé la cuvette, l’eau, se dirige vers le bac dit La Bonde qui alimentait le moulin de Marsol, puis se dirige vers le centre de Marsol où elle remplit toujours les auges.

 

Les razes du Baguet au pied du Puy Moncey – Source : cadastre 1828 modifié (A.D.P.D.)

 

      Lors de l’élaboration du cadastre, le centre de la dépression du Baguet était occupé par des prés arrosés par des razes, (carte ci-dessus), et sa périphérie plus sèche, par des terres labourables, aujourd’hui remplacées par des pâtures. L’examen des microtoponymes de la matrice du cadastre n’y mentionne pas moins de dix parcelles désignées par le vocable sagne ou ses dérivés sagne redon, le sagnol, la sagne, la sagnoune, des termes qui désignent une prairie humide et parfois même marécageuse, que des razes peuvent drainer. Toutes ces parcelles étaient alors exploitées en prés, à l’exception des deux parcelles dites le sagnol qui, sans doute bien drainées, étaient exploitées en terres labourables.

 

L’ouverture des razes : un geste productif

      Pour assainir les terrains marécageux ou simplement trop humides, le paysan devait donc périodiquement “ouvrir les razes” anciennes pour les rafraichir. Parfois aussi, il fallait en creuser de nouvelles, “seul moyen d’augmenter le produit des montagnes”, car des razes bien ménagées dans les herbages d’altitude “augmentent la quantité et la qualité du fourrage et permettent aux bestiaux de circuler librement partout”. Pour le propriétaire foncier, des razes bien entretenues permettaient d’augmenter le prix du fermage à la fin du bail.

      Chaque année au printemps, les cultivateurs devaient donc débarrasser les rigoles des embâcles naturels qui les encombraient pour assécher les terrains trop aquatiques. Les razes limitaient les débordements printaniers des ruisseaux parfois temporairement transformés en torrents. Sans ces rigoles profondes d’environ deux pieds pratiquées dans les terrains humides, certaines “plaines aquatiques et tourbeuses” communes à Compains étaient infranchissables même à cheval, et on ne pouvait les parcourir que lors des années sèches, disaient les régisseurs. Les “fossés profonds” qu’on creusait dans les terrains les plus marécageux ne devaient pas rester envahis par les dépôts limoneux pour éviter que les bestiaux, trompés par leur apparence, n’y restent enfoncés. On renouvelait la raze à l’aide d’un féchou (fessou), sorte de petite pioche proche de la serfouette dont la lame, à angle ouvert avec le manche, servait à curer les fossés et à enlever les boues qu’on chargeait ensuite dans un tombereau.

 

Pioche à razes, dite aussi fessou ou fechou

Photographie communiquée par monsieur Jean-Charles Rey, un vellave, que nous remercions.

 

explicitement imposé par les baux

      Pourtant clairement formulée dans les baux, l’obligation d’entretenir les razes était souvent négligée par les cultivateurs. Les régisseurs des propriétaires fonciers employaient pourtant  “les plus vives remontrances” pour motiver les fermiers, d’autant plus “qu’il leur était alloué une somme chaque année pour payer les ouvriers affectés à cette réparation”.

      On avait observé que là où on s’était donné la peine d’établir des razes bien conduites les risques d’épizootie diminuaient car la salubrité des eaux était meilleure. Ainsi en 1841 déplorait-on le mauvais entretien des razes de la Montagne de Gamet à Saint-Alyre-ès-Montagne où on pensait que les obstacles à l’écoulement des eaux avaient été responsables d’une épizootie qui avait tué 14 vaches.

      Ligier Morin, l’homme d’affaires de Louise de Miremont durant la minorité de son fils Jean-Charles de Laizer, donnait à bail en 1748 à Jean Verdier de Compains un corps de domaine d’une cinquantaine de bêtes. Le bail précisait que Verdier devrait “faire les razes nécessaires aux prés, notamment a celuy dudit lac” (le lac des Bordes).

      Les baux très précis passés par Maurice de Laizer au XIXe siècle ne manquent pas de signifier au fermier preneur toute l’importance d’une bonne gestion de l’eau dans la propriété baillée. Le fermier des Cibéroux près de Chaumiane devait en 1848 “conserver et utiliser toutes les eaux” et il “s’obligera a conduire au bâtiment du domaine une source appartenant au bailleur, laquelle sort dans le bois de la Jalène, et il fera une serve (sorte de citerne) pour réunir cette eau avec celle du fumier pour en arroser les parties inférieures du domaine… et entretiendra les razes, il soignera l’irrigation et l’emploi des sources surgissantes dans la propriété”.

      Dans la Montagne de Fontpiroux à Brion en 1910, l’eau précieuse du trop-plein de l’abreuvoir des bestiaux était récupérée pour se déverser dans une raze qui arrosait les prés inférieurs.

     Là où on ne pouvait pas recourir aux razes, le propriétaire faisait mentionner dans le bail qu’il fournirait au fermier un abreuvoir sous forme d’arbre qui, une fois creusé par le paysan, servirait d’auge pour abreuver le bétail. D’une manière générale, et comme pour les razes, la nécessité pour le preneur de maintenir en bon état les abreuvoirs existants est une obligation dans les baux.

 

qui s’impose à des fermiers parfois réticents

       L’obligation consignée dans les baux de créer et d’entretenir les razes était donc une contrainte à laquelle fermiers ou sous-fermiers ne se pliaient souvent qu’en rechignant, quitte à reconnaître in fine qu’ils pouvaient en retirer quelques avantages. Devant le peu d’empressement des fermiers à entretenir leurs razes, il fallait parfois agiter la menace d’un recours aux voies judiciaires, assorti de poursuites en dommages et intérêts en fin de bail.

 

Ouvrir les razes est aussi un geste rituel

      Tout acquéreur d’un bien devait se livrer à quelques gestes rituels le jour de la prise de possession de son acquisition. Quand la terre était irriguée par des razes, l’acquéreur devait symboliquement les “ouvrir”. Ainsi en 1741  lors de l’achat de prés à La Montagnoune aux environs de Cureyre, l’acquéreur ne manqua pas d’ouvrir les razes, geste qui, selon le notaire, faisait partie des “choses requises pour marquer sa prise de possession” du bien dont il devenait le nouveau propriétaire. Parfois cependant, les choses se passaient mal. Quand Girard, pourtant notaire à Ardes, vient prendre possession du pré qu’il vient d’acheter, il déplore “que toutes les razes à l’intérieur dudit pré et pastural et celle des extérieurs estoient depuis longtemps comblées, que par ces deffauts l’eau surnageait dans lesdits fonds et dont ils étaient inondés de toutes parts estant au surplus en très mauvais estat”. Le notaire avait-il acheté chat en poche ?

 

A L’OUEST du MONTCINEYRE

La gestion des razes dans les montagnes d’Anne-Marie Rodde de Vernières, dite ci-après madame de Coiffier (ou Coeffier selon les textes)

 

Madame de Coiffier propriétaire au nord-ouest de Compains

      Issue d’une famille d’importants propriétaires fonciers de la région, Anne-Marie Hippolyte Rodde de Vernière était veuve d’Henri-Louis de Coiffier, seigneur des Tilloux, une propriété sise dans la commune de Deux-Chaises (Allier). Madame de Coiffier était héritière de plusieurs montagnes assises sur la frange ouest et nord-ouest de Compains : la montagne de La Fage, qui fera ultérieurement l’objet d’un chapitre de notre recherche ; à l’ouest du Montcineyre la montagne du Cocudoux, achetée au marquis de Miramont en 1766 par son aïeul Jacques Rodde ; la montagne de Picady au pied du Cocudoux et enfin les deux montagnes du Puy Ferrand et du Puy Ferrand du lac. Elle était en outre propriétaire de deux autres montagnes dans deux communes voisines de Compains : la montagne de Fournols à Espinchal et la montagne de Gamet à Saint-Alyre-ès-Montagne.

      Depuis son château des Tilloux où elle résidait habituellement, madame de Coiffier gérait ses biens par le truchement de fondés de pouvoir chargés de veiller à faire respecter la teneur des baux. Les montagnes de Compains étaient inspectées chaque année par un homme d’affaires qui établissait un rapport sous forme d’état des lieux où il consignait les points positifs et négatifs observés dans les montagnes de la propriétaire. Rompant agréablement avec le langage formaté des notaires, ces comptes rendus relatent avec un certain franc-parler les difficultés relationnelles rencontrées avec les paysans dont certains ne se montrent guère plus amènes avec madame de Coiffier que ne l’est Maurice de laizer, son voisin près du Montcineyre. Le bon entretien des razes est au centre de leurs préoccupations, comme la position des bornes et les usurpations fréquentes. Ces comptes rendus montrent la difficulté de gérer à distance des biens isolés, peu surveillés et placés entre les mains d’exploitants qui, souvent, n’agissent qu’à leur guise.

 

La ressource en eau à l’ouest du Montcineyre

      Le cadastre de 1828 montre sur les terres de madame de Coiffier des sources et des ruisseaux parfois importants, répartis de part et d’autre de la ligne de partage des eaux qui divise la commune selon un axe nord-ouest-sud-ouest. Alors que le ruisseau de la Gazelle s’écoule vers l’Allier, les petits ruisseaux occidentaux sont attirés vers l’Entraigues, la Rhue et le bassin de la Dordogne.

 

      Carte de Cassini n°53 modifiée.

La ligne de partage des eaux (pointillés bleus)

 

      Vers le bassin-versant de la Dordogne, plusieurs ruisseaux de Compains sont tributaires du ruisseau de Clamousse, affluent de la Rhue : le ruisseau de la plaine du Cocudoux, parfois dit “grande raze” dans les textes notariaux, est l’émanation de plusieurs sources issues du Cocudoux  (1342 m.) ; au sud-ouest du lac de Montcineyre, les Fontlonges (1306 m.) forment un groupe de sources peu éloigné de la raze de Picady qui matérialise la limite entre Compains et le nord de la commune d’Egliseneuve d’Entraigues. Enfin, un ruisseau émissaire du lac de Chambedaze s’écoule vers l’ouest et sort de la commune près de la montagne de la Plaine (1196 m.). Dit ruisseau de Groleix ou de Chambedaze, il faisait partie de la paroisse de Compains avant son fractionnement pendant la Révolution.

 

Les ruisseaux à l’ouest du Montcineyre

Cadastre 1828 modifié

 

      Vers le bassin-versant de l’Allier, du pied du Puy Ferrand (1333 m.), dit au XIXe siècle Puy Ferrand du lac, sourd une source parfois qualifiée de raze qui va se jeter dans le lac de Montcineyre. Enfin, à l’extrême nord de la commune, le ruisseau de la Gazelle né vers la Montagne de la Liste ne fait que frôler l’ouest du Montcineyre.

 

L’entretien des rases sur les terres de madame de Coiffier

      Les trois vastes montagnes de madame de Coiffier avaient été subdivisées en cinq tènements de taille inégale que ses fermiers exploitaient en indivision. Elles étaient dites Montagne du Puy Ferrand du Lac, du Puy Ferrand de la Plaine, du Puy Ferrand Picady, du Puy Ferrand Coquedoux et du Puy Ferrand du milieu.

      Les baux, passés pour six ou neuf ans prévoyaient que les preneurs réaliseraient des razes au cours de leur bail, parfois à frais communs avec le propriétaire. En dépit de l’aide financière que les agriculteurs recevaient pour payer les ouvriers qui réaliseraient les razes, cette clause était loin d’être toujours respectée. Ainsi envisage-t-on en 1831 de poursuivre le fermier Amblard dont les sous-fermiers n’ont pas entretenu les fossés. Il renonce à prendre un nouveau bail dont l’augmentation – près de 10% – lui semble excessive. Lors de la visite des montagnes faite en 1834 en présence du fermier Antoine Papon habitant Graffaudeix, toutes les parties basses situées sous le Puy de Cocudoux ont besoin d’être desséchées, ce qui ne peut se faire qu’en renouvelant les fossés et les razes. Deux ans plus tard la situation s’inverse : il règne une si grande sécheresse qu’il n’est pas nécessaire de creuser des razes.

      Au Puy Ferrand en 1840 “a l’égard des Montagnes de Picady, de la Pleine [Plaine] et du lac…toutes les parties basses qui avoisinent le ruisseau et qui s’étendent sous le Puy de Coquedou…ont besoin d’être desséchées, ce qui ne peut se faire qu’en renouvelant les fossés ou les razes”. Par contre “un état d’amélioration assez manifeste” est constaté au Puy Ferrand du Lac où plusieurs razes nouvelles et absolument nécessaires qui n’existaient pas l’année précédente ont été réalisées. Ce travail réalisé à l’aide d’un fessou sans moyen mécanique était harassant. Les fermiers n’y suffisant pas, les propriétaires fonciers contribuaient au financement de la main-d’œuvre  supplémentaire embauchée pour venir à bout des travaux.

 

Un voisin d’un commerce difficile

      On l’a vu depuis le XVIIe siècle, voisiner avec les Laizer ne fut jamais facile. Deux siècles plus tard, l’entente ne régnait pas en 1836 entre Maurice de Laizer, descendant des anciens seigneurs de Brion et Anne-Marie de Coiffier propriétaire du Puy Ferrand du Lac. Peu complaisant, Laizer qui était propriétaire des bois du Montcineyre contestait l’emplacement de la limite entre leurs deux biens mitoyens et accablait sa voisine de “tracasseries sans cesse renaissantes”. L’homme était craint par le régisseur de madame de Coiffier. On se méfiait de ce procédurier animé d’un esprit de revanche après les avatars connus par sa famille pendant la Révolution. En 1842, on doit donc faire une raze de 60 à 70 cm de large sur 50 cm de profondeur pour séparer les montagnes de madame de Coiffier des bois de Maurice de Laizer : “la crainte inspirée dans le pays par M. Le comte de Laizer exige que cette opération soit dirigée par le mandataire de madame la comtesse de Coeffier“. Après la mort de Maurice (1855), les héritiers de Laizer ne cesseront leurs plaintes qu’en 1891 après que le régisseur des Coiffier leur eût mis sous les yeux un exemplaire de l’ancien terrier de la paroisse qu’il avait par chance réussi à retrouver à la mairie de Compains et qui démontrait la bonne foi des Coiffier.

 

Chamailleries des habitants

      Éviter les querelles entre les compainteyres était une entreprise ardue. Comme souvent, après des lustres de partage tranquille sans besoin d’un règlement particulier,  il suffisait qu’apparaisse dans la communauté villageoise un individu qui se faisait craindre et s’en était fini du partage paisible de l’eau qui avait jusqu’alors prévalu. Partout présents, les conflits d’usage des razes et ruisseaux sont parfois comiques : “Tartière ayant été interrogé…a répondu qu’avant que Papon fut fermier, il avait pu jouir du Puy Ferrand jusques aux limites qu’il désignoit, à l’appui de cette prétention il a nommé deux témoins, l’un est muet, l’autre est aveugle”.

      Il manque des razes en 1844 dans la portion de montagne que le fermier Papon père vient de transmettre à Tartière Tombe le Loup, nouveau preneur du bail. Tous deux se renvoient la balle pour ne rien faire. L’année suivante, à la grande déception du régisseur, “il est impossible d’obtenir de Tartière dit Tombe le Loup le renouvellement des razes à sa charge. Tous ses voisins sont unanimes pour élever des plaintes contre lui… c’est un homme dangereux et craint par tout le monde qu’il faut évincer au plus vite…il faudrait un garde exprès pour ce seul fermier”. La montagne jouie par le fameux Tartière avait besoin de réparations dans les parties attenantes au lac de Montcineyre. Le régisseur lui enjoint de se mettre aussitôt à l’œuvre et lui explique de quelle manière les razes devraient être faites.

 

Vers les sources de la gazelle

 

 

L’usage partagé de l’eau, source de discorde et de procès

 

L’intervention du tribunal pour réglementer le partage des eaux de la Gazelle

      Touchant aux terres des Coiffier, dans les années 1890 les razes du ruisseau de la Gazelle  passaient par des “gargouilles” pour franchir les murets de pierres sèches. Du fait de l’absence de réglementation certains en profitaient pour détourner l’eau à leur profit, ce qui était “une cause continuelle de disputes et de réclamations”, une cause de procès aussi. Après une demande de Perrière, maire de la commune, un jugement du tribunal d’Issoire du 11 août 1892 ordonna qu’on établisse un règlement des eaux du ruisseau “des Gazelles” entre les parties intéressées de façon à ce que les eaux ne soient plus captées par les uns au détriment des autres.

 

Conflit d’usage au moulin de Tartière (1866)

      En 1866, Vacher expert géomètre, dut se prononcer sur les droits respectifs des habitants de Chaumiane qui, depuis des temps immémoriaux, dérivaient paisiblement l’eau d’une source vers les razes du pré d’Olpilière et Tartière, leur voisin qui prétendait capter l’eau pour son “usine” (terme qui désignait couramment un moulin) placée sur le trajet aval du ruisseau. Tartière affirmait que les paysans avaient abusé de leur droit en détournant l’eau en amont de son moulin construit depuis moins de trente ans, ce qui le privait de la force motrice indispensable pour le faire tourner. Tous reconnaissaient pourtant que, de tous temps avant la création du moulin, le pré de Tartière avait été arrosé comme ceux des paysans, en bonne intelligence et à tour de rôle par des prélèvement d’eau pratiqués dans le ruisseau, ce qui donnait à leurs prés respectifs toute leur valeur.

 

Raze qui descend vers le pré d’Olpilière

 

      Il ne s’agissait pas là d’un conflit entre “modernité” et “tradition” et l’expert dut s’efforcer de démontrer que les paysans ne faisaient que jouir d’un droit naturel. Il explique patiemment aux deux parties que le ruisseau n’est pas devenu une dépendance du moulin à partir du moment où celui-ci a été construit ; que ce n’est pas pour faciliter la mise en mouvement d’un moulin que le ruisseau a été créé et s’est établi dans la gorge où il coule ; que ce ruisseau a été utilisé depuis un temps immémorial pour l’arrosement des prés des demandeurs avant de servir au mécanisme du moulin ; que donc, le droit de détourner l’eau à son gré, s’il était reconnu à Tartière, occasionnerait au tènement des près des demandeurs un préjudice énorme. Que dans un cas semblable, c’est l’antériorité de l’usage qui doit prévaloir, d’autant que personne n’avait pour but de froisser les intérêts de Tartière, alors même que la majeure partie de l’eau détournée coulait encore en quantité plus que suffisante pour faire fonctionner le moulin.

      Et l’expert de conclure : “je pense que le demandeur…n’est pas en droit d’étouper quand besoin est les razes d’irrigation des prés des demandeurs pour conduire l’eau à son moulin ou à son pré”. Les paysans n’avaient donc rien fait de contraire aux intérêts du plaignant, n’usant que de leur droit dans les limites de l’article 644 du code Napoléon.

 

Le partage des montagnes de Brion (1911)

      Au début du XXe siècle encore, l’usage en commun des herbages était dénoncé par les experts pour qui il n’encourageait pas la responsabilisation individuelle. Lors du partage de 1910-1911 des montagnes de Brion (Redonde et Fontpiroux), les experts soulignent les négligences qu’ils ont observées dans l’entretien des razes qu’ils attribuent à la jouissance en commun des montagnes. Lors du partage de La Redonde en 1911, ils dénoncent “l’abolition d’une raze d’irrigation…qui résulte de la négligence de tous les ayant-droit”. Le partage fut établi avec l’objectif de répartir équitablement l’eau de chaque ayant-droit, en faisant peser des servitudes sur certaines razes.

 

 

A SUIVRE

 

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