– Les bovins des « montagnes occidentales »
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A Compains et alentour sous l’Ancien régime (XVIIe-XVIIIe siècles)
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L’Auvergne, une « pépinière de bestiaux » d’après Louis-Julien Bidé de la Granville, intendant d’Auvergne de 1723 à 1730, mais aussi une région qui produit « une prodigieuse quantité de fromages« , selon Charles Godivel, subdélégué de Besse de 1739 à 1782
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Ce chapitre, cantonné à l’élevage des bovins dans les montagnes, dites montagnes occidentales par les intendants d’Auvergne au XVIIe siècle, est à mettre en regard de celui déjà consacré aux épizooties. Un troisième volet sera ultérieurement dédié à la production des fromages à Compains et dans les villages voisins. En fin de ce chapitre, et tout en restant dans notre sujet, nous nous autoriserons un pas de côté vers… le cimetière de Compains au XXIe siècle.
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Débuts de l’élevage bovin dans les montagnes Arvernes (fin du Ier millénaire)
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- Les bovins succèdent aux moutons
On pratiquait depuis des temps très reculés dans les montagnes d’Auvergne – et à Compains semble-t-il depuis les premiers siècles de notre ère – une économie pastorale où moutons et chèvres paissaient dans les herbages d’altitude dits montagnes, des pâturages généralement situés entre 1000 et 12000 mètres à Compains et alentour, entre 1200 et 1300 mètres si on se rapproche de Saint-Alyre-ès-Montagne et Pradiers. Le terme montagne est avéré au Ve siècle sous la plume de Sidoine Apollinaire, propriétaire d’un domaine situé à Avitacum (probablement Aydat). Dans ses récits littéraires, Sidoine évoque le pastoralisme dans les montagnes de la région où on pratique alors une estive de chèvres et de moutons. A Compains, le terme montagne est attesté au XIVe siècle où nous l’avons retrouvé en 1347 dans les textes notariaux où sont désignées, par exemple, les « montanas de Giorant » (les montagnes de Joran). Du particulier au général, le terme montagne finit par désigner la région où on estive du bétail en été. Le terme vacherie présent sur la carte de Cassini réalisée vers 1760 n’a jamais été rencontré dans les minutes des notaires de Compains et sa région.
L’étape suivante de l’évolution agraire, représentée par l’apparition des bovins dans la région, n’apparait que bien plus tard, vers la fin de l’époque mérovingienne (VIIe-VIIIe siècle) selon certains auteurs. Cette montée des « bêtes à cornes » vers les hauts plateaux situés entre 1100 et 1200 mètres (jamais plus à Compains), suivit le réchauffement climatique et les défrichements paysans et monastiques qui étendaient les terres exploitables. Les nouvelles terres de moyenne montagne qui s’ouvrirent devinrent alors pourvoyeuses de viande, de lait, de beurre, de fromage et de quelques céréales qui permirent de nourrir une population de plus en plus nombreuse. Avec l’apparition de la féodalité autour de l’An Mil, les montagnes furent confisquées par les féodaux et acensées aux paysans. L’élevage et ses produits dérivés sont attestés dès le XIIe siècle à Saint-Alyre-ès-Montagne [G. Fournier], commune voisine de Compains, où les paysans payaient des redevances en fromage au seigneur du Luguet.
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- Des estives de moyenne altitude et de proximité
Au nombre des particularités de l’estive bovine à Compains, on observe leur proximité avec le village d’altitude auquel elles sont rattachées, si l’on excepte les trois villages de la vallée, le bourg, la Ronzière et Belleguette. L’altitude de ces estives, entre 1000 et 1200 mètres, est peu différente de celle des hameaux disséminés dans les montagnes. La montée à l’estive avait donc une faible amplitude et le cheptel paysan ne transhumait pas sur de longues distances. L’ouest de la paroisse, entre 1200 et 1300 mètres, sans doute le plus tardivement défriché, qui appartenait le plus souvent à des forains bessois ou clermontois, était le lieu d’une transhumance plus longue.
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- Le garde fou de la coutume d’Auvergne
En respect de la coutume, chacun était censé ne pas dépasser la capacité des herbages pacagés jouis en commun. Pour fixer des limites aux paysans toujours enclins à faire paître plus de bêtes que n’en pouvaient héberger leurs pourtant vastes herbages, on suivait la règle des « foins et pailles », article bien connu de la coutume qui stipulait qu’on ne pouvait estiver plus de bêtes qu’on n’en avait hivernées. Une règle qui favorisait les gros laboureurs au détriment des petits. Souvent transgressées dans la paroisse, les prescriptions de la coutume étaient rappelées, soit par les agents seigneuriaux qui arbitraient dans l’intérêt de la communauté villageoise, soit en dernier ressort, par le tribunal. Comme on le voit en 1513 sur la Montagne des Fraux à Espinat, l’usage était d’évaluer la capacité pastorale en nombre de « têtes d’herbage ». La tête était l’étendue de pacage nécessaire à l’estivage d’une vache de montagne suivie de son veau, soit environ un hectare quand l’herbe était grasse, une mesure moyenne qui pouvait évidemment varier suivant la nature du terrain qui gouvernait la richesse des pacages.
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Du Moyen âge à l’Ancien régime
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- De la rançon au Moyen Âge
Les guerres se révélèrent tour à tour dommageables (guerre de Cent Ans, guerres de religion…), ou rémunératrices aux éleveurs compainteyres, on le verra ci-après pendant les guerres de Louis XIV.
Quand durant la guerre de Cent ans l’Auvergne se trouva au centre des théâtres d’opérations, le bétail fut raflé par les routiers et les Anglais qui mettaient à sac la province : « tout était notre et gens ranconnés a notre volonté…les vilains d’auvergne et de limousin nous pourvoyaient et amenaient dans notre chatel les bles, la farine, le pain tout cuit, l’avoine pour les chevaux…les boeufs, les brebis…nous étions gouvernés et etoffés comme des rois et quand nous chevauchions tout le pays tremblait devant nous ». L’occupation des châteaux – dont celui de Brion autour de 1375 – et les pillages consécutifs à cette occupation, ruinèrent une bonne partie de l’Auvergne durant une trentaine d’années, entre 1352 et 1392 estime-t-on.
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- … à la bonne affaire sous l’Ancien Régime
La province d’Auvergne bénéficia plus tard de deux avantages : elle était désormais éloignée des théâtres d’opération et elle produisait en quantité les bestiaux indispensables à la nourriture des armées royales. D’autres guerres, comme les guerres de Flandre ou les guerres de Louis XIV profitèrent aux paysans. En janvier 1304, le bailli d’Auvergne effectua d’importants achats de bétail dans la province pour nourrir les armées de Philippe le Bel qui guerroyaient en Flandre : mille bovins, deux mille moutons et mille porcs quittèrent alors l’Auvergne pour Calais. Plus tard, pendant les longues guerres de Louis XIV, ce furent les commissaires du roi qui vinrent acheter en Auvergne les bêtes indispensables à la nourriture des armées. Devenues un grenier à viande pour les armées royales, les montagnes profitèrent ainsi épisodiquement des retombées économiques de la guerre. Pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourd (1688-1697) cela conduisit Nicolas Godivel, juriste à Besse, à souligner que « les éleveurs des montagnes gagnèrent alors pas mal d’argent a cause des achats que venaient faire sur place pour l’alimentation des armées les commissaires du roi qui enlevaient a tout prix les betes a cornes, de telle sorte que pendant les années 1690-1691 la vie, malgré de lourds impots, fut encore assez facile pour une bonne partie de la population des montagnes ». Bienvenues, ces périodes de relative prospérité se déployaient en dents de scie et n’amélioraient pas en profondeur la condition paysanne.
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Les intendants d’Auvergne visitent leur province et décrivent les produits de l’élevage
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Pour prendre conscience des réalités du terrain, les intendants qui prenaient leur poste devaient visiter la Généralité d’Auvergne que leur avait confiée le pouvoir royal. Au XVIIe siècle, on sait que plusieurs d’entre eux visitèrent les montagnes durant leur mandat comme Jean de Mesgrigny qui assurait « y ayant peu de lieux où je ne me sois pas transporté », ou Malon de Bercy ou encore au XVIIIe siècle Jean-Baptiste Montyon qui déclarait « avoir visité les montagnes ».
Tous sont unanimes quand ils décrivent l’élevage des montagnes et ses produits. Dans des termes peu différents, ils vantent le commerce de bestiaux et de fromages qui constituait la principale source de revenu des montagnes. Qu’il s’agisse de l’intendant d’Ormesson en 1697, de son collègue Rossignol, de Meulan, receveur général des finances d’Auvergne en 1741, tous établissent le même constat : le revenu essentiel des montagnes tient au produit considérable des bestiaux, au lait, au beurre, au fromages vendus lors des foires. Dans la droite ligne de ses prédécesseurs, Ballainvilliers intendant de 1758 à 1767, dans un rapport qu’il fait parvenir au contrôleur général à Versailles, décrit à son tour les productions des montagnes occidentales : « la récolte principalle des paroisses situées en pays de montagne consiste dans le produit des prairies et pacages destinés à la nourriture des bestiaux qui forment la principalle ressource… soit par le commerce considérable qui s’y fait lorsque le débit est avantageux, soit par la manufacture des fromages qui se fabriquent pendant l’été dans les plus hautes montagnes uniquement destinées au pacage des bestiaux dans cette saison de l’année ». Une constatation qui sera reprise par le père Sauvade, lors de l’éloge funèbre de Ballainvilliers prononcé devant ses confrères de l’Académie de Clermont « nos montagnes nourrissent de vastes troupeaux qui sont les plus précieux produits de la province ». Bien rares cependant sont les commentaires qui insistent sur les difficultés de l’élevage dans les montagnes occidentales, qui pourtant n’était pas sans risques.
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Un ÉLEVAGE BOVIN SOUMIS à de MULTIPLES RISQUES
XVIIe-XVIIIe siècle
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L’élevage pratiqué dans les montagnes de Compains était soumis à des risques incessants. Un relief haché et un climat dur et remuant, une conjoncture économique souvent défavorable et des épizooties récurrentes formaient pour partie les causes de la stagnation de l’élevage traditionnel qui animait les foires de Brion depuis des siècles. Que survienne la combinaison de ces facteurs et la disette menaçait.
En attestent tous les témoins du temps : limitée à la vente de bestiaux et à la fabrication des fromages, l’ancienne économie des montagnes ne pouvait se passer de « l’industrie » des hommes qui partaient l’hiver en émigration pour revenir au printemps avec les quelques livres qui serviraient à payer les impôts royaux. On survivait sur le fil, à la merci d’une catastrophe et on verra qu’elles furent nombreuses.
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Relief dangereux de la paroisse
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Enjambant le contrefort du massif du Cézalier, la paroisse de Compains subissait un relief tourmenté dont il fallait parfois prémunir le bétail. Les accidents causés au bétail par ce relief « volcanisé » [Brieude], chahuté par le volcanisme, étaient fréquents en particulier sur la bordure septentrionale du Cézalier, un secteur particulièrement accidenté où les bestiaux côtoyaient l’à-pic formé par le contrefort du massif. On trouve là, dressée presque à la verticale une haute et dangereuse falaise qui surplombe la Couze de Compains de plus de cent mètres. régulièrement, bovins et chevaux y chutaient au point que, pour garantir les bêtes, on devait y construire des cloisons à travail et frais communs, ce que tous n’acceptaient pas. En 1737, le procureur d’office dut actionner le juge châtelain contre un villageois qui refusait de faire sa part de travail dans la construction d’une cloison au lieu dit « le coude de Malsagne » qui borde le précipice où plusieurs bêtes s’étaient déjà perdues. Non loin, on trouvait au lieu dit « le Pré Rigaud » (alt. 1140 mètres), un vaste pré seigneurial d’une trentaine d’hectares qui jouxtait pour partie ce ravin. Pour y éviter la chute du bétail, ce pré avait été lui aussi « entouré de cloisons ». Aussi bien dans les textes notariaux que sur le cadastre de 1828, on remarque que le relief haché de Compains est à l’origine d’autres noms de lieux, dits le Clos ou le Clozet, parfois bordés de talus plantés de buissons pour clôturer une parcelle pentue ou située au bord d’un bas-fond qu’il fallait barrer.
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Un climat imprévisible et changeant
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- Le risque climatique
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, période où sont puisés les faits ci-après, l’inconstance du climat perturbait l’économie des montagnes à un point qu’on ne conçoit plus de nos jours. La vie quotidienne devait se conformer aux diktats d’un temps changeant qui du beau pouvait passer à l’exécrable dans une même journée. Les efforts des habitants pouvaient se trouver réduits à néant par les sautes d’humeur de ce climat montagnard versatile et dangereux qui, été comme hiver, ruinait bien souvent les espoirs de récolte et semait la consternation chez les victimes impuissantes.
Chaque année, pour assurer la nourriture hivernale des bestiaux, une bonne récolte de fourrage était indispensable. Que sévisse un climat excessif, trop froid ou trop chaud et sec, la récolte de foin devenait insuffisante à nourrir les bêtes en hiver. On savait alors qu’il faudrait, soit vendre à l’automne, soit nourrir le bétail en fin d’hiver en mélangeant de la paille avec le fourrage, avec le risque de voir certains animaux mourir après avoir consommé ce mélange. Le temps de reconstituer un troupeau bien équilibré, on pouvait alors entrer dans plusieurs années de disette. Le déboisement excessif des montagnes était incriminé en 1787 par l’Assemblée provinciale d’Auvergne pour expliquer les grands froids « si les montagnes eussent continué à être garnies de bois, elles eussent contribué à l’utilité générale de l’agriculture en diminuant les influences du mauvais temps ». Pour le roi, cela signifiait que les impôts allaient mal rentrer et qu’il pourrait même être contraint de faire acheminer des subsides dans la province.
Bien que le risque climatique et par voie de conséquence, agricole, fût omniprésent sur le terrain, l’idée n’avait pourtant pas encore fait son chemin dans les esprits sous l’Ancien régime. Une plongée dans le Dictionnaire universel concernant tous les mots françois de Furetière (1690), ou même dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie françoise (T 1, A-L,1694), ne montre pas le mot risque envisagé sous l’acception du risque climatique. Pourtant, la menace des risques liés aux variations du climat figuraient au nombre des principales menaces qui pesaient sur le bétail, au même titre que ceux représentés par les épizooties. Sans doute regardait-on de très loin les difficultés rencontrées au quotidien par les paysans, avec un recul empli de fatalisme, du moins jusqu’à ce que l’impôt royal ne puisse plus être perçu.
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- Une montaison parfois trop hâtive
Après la touffeur hivernale des étables, la sortie brutale dans la fraicheur des montagnes pouvait provoquer des mortalités importantes dans les troupeaux par infection pulmonaire notamment. Au printemps, lors des retours tardifs du mauvais temps, raconte l’abbé Nicolas Ordinaire en 1804, « plusieurs de ces animaux succombent dès le premier mois de l’estivage. C’est une suite naturelle de leur sortie des étables chaudes et suffocantes où ils avaient été enfermés six à sept mois consécutifs, pour passer subitement à la sommité des montagnes où ils ont à éprouver une température absolument différente : des nuits très fraiches, des vents froids, des rosées abondantes ; ils n’y boivent communément que des eaux stagnantes », et, pourrait-on ajouter, des eaux trop froides.
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- Des eaux trop froides ou frelatées
Les bestiaux supportaient mal « la vicissitude des saisons » et ingérer de l’eau glacée représentait un autre danger pour les bêtes. Bienfait pour l’abreuvement estival des animaux, l’eau, partout présente à Compains sous la forme d’innombrables sources, pouvait constituer un danger dont il fallait préserver le bétail, en début comme en fin de saison. Vétérinaire dans le Cézalier en 1787, Théodore Meunier suspectait « la crudité des eaux » glacées de tuer le bétail. L’automne apportait un autre danger. Après la pollution des herbages durant l’été, il arrivait que le bétail « meurt d’ingestion d’eau » pour avoir ingéré de l’eau polluée.
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Autres handicaps
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- L’exiguïté de beaucoup de propriétés
Nombre de bêtes appartenaient à des journaliers ou à de petits propriétaires qui ne disposaient pas d’un nombre de têtes d’herbage suffisant pour faire pâturer leur bétail qui « souffre en quantité d’endroits. Nous n’entendons pas parler de ce trop grand nombre de vaches tenues par de petits journaliers qui n’ont pas un pouce de terrein a leur disposition : chacun d’eux a cependant sa vache, quelques fois deux, qui rodent misérablement et odieusement partout où les propriétaires ne veillent pas ; c’est un inconvénient très fâcheux de la tolérance de la vaine pâture » écrivait en 1804 l’abbé Ordinaire. Il était vrai que les petits paysans assuraient la survie de leurs bêtes en les laissant se livrer à la vaine pâture une fois accomplie la récolte des grains et des foins, ou en les faisant pacager le long des chemins.
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- Des herbages négligés
Rares en montagne étaient ceux qui entreprenait de bonifier leurs terres autrement qu’avec de la fumade et l’engrais habituel restera longtemps le fumier des bovins qu’on parquait chaque nuit pour que les herbages s’enrichissent de la fumade. Selon Ordinaire « toutes nos montagnes…sont dans le cas d’être bonifiées ». Augmenter la productivité du bétail aurait supposé la prise de mesures simples, peu coûteuses et conformes à la tradition comme le bon entretien des razes des prés, souvent négligé (voir le chapitre consacré aux razes). Vers 1850 encore sur les terres de madame de Coiffier proches du Montcineyre et sur ses terres de Jassy et Gamet à Saint-Alyre-ès-Montagne, son chargé d’affaires déplorait l’état négligé des razes dont le bon déploiement et l’entretien soigné étaient nécessaires à la bonification des prés. Selon le médecin Brieude en 1802, augmenter la productivité des prés aurait supposé qu’on les arrosât dès la survenue du printemps grâce à des razes bien creusées, ce qui était rarement le cas. A l’automne, bien chargées d’engrais animal, l’eau des razes, si celles-ci avaient été bien conduites, enrichissait efficacement les herbages. Les prairies artificielles étaient totalement inconnues dans les montagnes selon l’abbé de Pradt, comme la fin de la jachère. Quant à la clôture des héritages, elle était jugée par la plupart « trop dispendieuse pour le cultivateur ». On ne parlera pas de sélection du bétail, totalement absente des textes retrouvés et, peut-on penser, des esprits.
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- Un bétail souvent mal soigné selon les témoins du temps
Le séjour hivernal à l’étable aux ouvertures rares et étroites était une épreuve d’où les animaux sortaient hâves et éprouvés après avoir croupi sept mois dans un fumier rarement débarrassé. Les vaches sortaient de l’hivernage si malingres que, selon les contemporains, elles avaient du mal à se soutenir et se laissaient tomber dans les prés. Selon De Pradt, « le bétail des hautes montagnes est le plus grêle de toute l’Auvergne ». Alors que Napoléon règne sur la France, un rapport dressé en 1809 à la demande du ministre de l’intérieur brosse un tableau peu flatteur de l’élevage dans le Puy-de-Dôme. Le bétail « est parfaitement nourri l’hyver, on ne fait point d’épargnes sur sa ration…il n’y a à reprendre que l’extrême malpropreté des étables dont on ne peut corriger un peuple qui, en ce qui concerne l’économie domestique, n’a aucune idée de propreté ». Ce commentateur oublie juste de signaler que les bovins, rationnés faute de foin à la fin de l’hiver et au début du printemps, n’étaient nullement « parfaitement nourris ».
Le vétérinaire Théodore Meunier regrettait en 1787 l’absence d’abris pour les animaux dans les prés pour les animaux « pour les soustraire au vent très froid qui a souvent lieu dans ces montagnes ». Sans abris, les bestiaux étaient frappés par la grêle ou la foudre qui, à l’occasion, n’épargnait ni les bergers, ni les sonneurs de cloche. Lors des grosses intempéries, il était d’usage de descendre les vaches pour les abriter dans les vallons. Selon le vétérinaire Petit, « les animaux sont presque continuellement couverts de brouillards, très souvent inondés de pluies ». Lors des tempêtes de juin 1789, certains qui n’avaient pas eu le temps de protéger leur bétail perdirent dans une montagnes 36 vaches sur 120, soit près du tiers de leur cheptel. Conséquence de ces mauvais traitements et sans doute de la faiblesse de la race, au début du XIXe siècle le bœuf auvergnat pesait en moyenne 500 livres, soit la moitié du bœuf hollandais.
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- Des troupeaux traqués par les loups
Il était d’usage « de faire conduire 170 betes par un homme et deux enfants », de petits bergers qu’on gageait pour garder le bétail. Un jour ou l’autre, tous pouvaient se trouver à la merci d’un loup affamé, prompt à s’attaquer au bétail comme aux humains. Pour protéger les bestiaux des loups qui rôdèrent jusqu’au début du XXe siècle, (voir le chapitre qui leur est consacré), on construisait des parcs clos où les bovins devaient passer la nuit. En 1724, une vache sortie du parc où elle aurait dû se trouver enfermée se fit dévorer par un prédateur. Le vacher Etienne Tartière du hameau de Moudeyre se trouva accusé de négligence par le propriétaire de la bête, un notaire, lieutenant en la justice d’Aurière près d’Aydat qui soutenait que « la vache a esté dévorée hors du parq ». Après un jugement rendu par la juridiction consulaire des marchands de la ville de Clermont, Tartière fut assigné à payer 66 livres et les dépens pour la vache. L’examen des baux montre que certains se montraient pointilleux au sujet de la surveillance à exercer sur les animaux.
Selon l’abbé Ordinaire en 1804, face à la menace du loup les troupeaux de bovins avaient mis au point une tactique de défense efficace : « le bœuf avoue le chien pour son gardien, il sent qu’il doit lui être subordonné, il ne lui oppose point la force ; il en agit tout autrement avec les loups. Quoiqu’il y en ait dans ces montagnes, il est rare qu’ils surprennent une pièce du troupeau : au premier cri que jette une bête attaquée, et dans ce cas c’est un cri particulier, toutes les autres accourent ; et si l’assailiant ou les assaliants engagés s’obstinoient quelques moments, ils seroient perdus sans ressources ; ils sont cernés par la multitude en fureur et ils périssent foulés aux pieds et percés de mille coups de corne. Cette justice faite, chaque bête retourne d’un pas tranquille au lieu d’où elle était partie ».
Dans les années 1870, Annette Jourde de Boutaresse dans la commune de Saint-Alyre-ès-Montagne, grand-mère de l’auteure de ce site, était employée comme bergère à la ferme de Ranchelon où elle gardait les moutons, dans un lieu particulièrement isolé comme souvent là-bas. Alors qu’elle était âgée de onze ou douze ans, la conduite à tenir face à un loup lui avait été expliquée : elle devrait frapper ses sabot l’un contre l’autre en espérant que le bruit effrayerait l’animal.
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L’incessante litanie des catastrophes climatiques (1730-1804)
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- Remarques liminaires
On trouvera ci-après – entrecoupée de ruptures chronologiques – une longue série des misères climatiques qui affligèrent, année après année, les bestiaux et les récoltes de fourrage à Compains et dans les montagnes alentour entre les années 1730 et 1804. Notre méthode a consisté à traquer dans les archives de l’intendance d’Auvergne comme dans les minutes des notaires de Compains et des villages environnants, les indices aptes à fournir un panorama en pointillés des calamités qui frappèrent le bétail de la région. Il faut insister sur le caractère partiel et inachevé du « bilan » irrégulièrement documenté qui suit. Tiré de données textuelles éparses et sans lien entre elles, il devrait être amélioré. Cependant, et toutes imparfaites qu’elles soient, ces données aident à percevoir l’impact du facteur météorologique, ce que les contemporains appellent les « dérèglements » du climat, sur le bétail des montagnards à l’échelle d’une micro-région.
Dans la période considérée, on verra alterner de rares années dites « communes », c’est à dire normales, et des années où les ravages climatiques impacteront lourdement l’élevage montagnard. Le climat ne fut pas le seul avatar subi par les éleveurs et, comme dit en introduction, ce chapitre doit être rapproché de celui déjà consacré aux épizooties. Nous ne reviendrons ici ni sur le XVIIe siècle et les années 1690-1699, déjà traitées au chapitre Misère à Compains 1690-1699, ni sur les années 1700-1719 qui ont déjà fait l’objet d’un chapitre.
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- « L’intempérie des saisons »
Le demi-siècle qui court jusqu’à la Révolution est marqué par une succession de catastrophes climatiques avec pour conséquence la grande difficulté de récolter les fourrages indispensables à la nourriture des bestiaux, aggravée par l’insuffisance des indemnisations octroyées par l’État.
Les années 1730-1740
Une séquence mouvementée s’ouvre dans les années 1730. Entrecoupée de quelques répits, elle s’étendra jusqu’à la Révolution inclue. On subit des hivers trop froids ou pourris et des étés souvent trop secs qui dessèchent les herbages et obligent l’éleveur avisé à bien gérer son cheptel ; il fallait vendre suffisamment de bêtes aux foires de l’automne pour ne pas manquer de foin en fin d’hiver après une récolte insuffisante.
A Roche-Charles, le curé et les habitants du hameau de Boslabert déclarent le 29 août 1730 que la grêle et les trombes d’eau ont endommagé les récoltes de foin. Les habitants doivent quitter leur maison avec leur famille « n’ayant aucun alliment pour hivernier » leur bétail. On envisage en 1730 la survenue possible d’une épizootie à Compains, avérée en 1738 à Marcenat et à Compains, depuis combien de temps ? En 1731, la sécheresse qui s’éternise durant plusieurs mois fait craindre la manque de fourrage pour les bestiaux l’hiver. On renonce à faucher les prés jusqu’à ce que la seconde herbe soit poussée. La difficulté ou l’impossibilité de nourrir les bêtes en période de « disette de fourrage » se poursuit avec l’hiver calamiteux 1739-1740, exceptionnellement long et froid. Les curés ne sont pas les seuls à s’émouvoir devant la misère. Des missives angoissées sont envoyées à l’intendant par des témoins de la misère ambiante. En 1741, le « dérèglement des saisons » laisse une récolte de foin si médiocre qu’elle ne suffira pas à constituer les réserves suffisantes pour nourrir les bêtes durant le très long hiver 1741-1742. Venu le printemps, les fourrages secs ont déjà tous été consommés et il ne s’en trouve plus à acheter. Seuls restent les « gluys », grosses pailles de seigle qu’on réunissait en bottes pour couvrir les toits des chaumières paysannes. Bien que les gluys aient été impropres à la consommation du bétail, en désespoir de cause « on était reduit a la dure nécessité de découvrir les toits pour en faire manger la paille. Cette mauvaise nourriture en a fait mourir une grande quantité et comme les pacages ne sont point encore ouverts on craint que si le froid continue quelques tems, la majeure partie des bestiaux qui restent périra par la faim ». Dure réalité subie par un système pastoral fragile, facilement déréglé et livré à la merci d’impondérables de toutes sortes.
Les données des États des récoltes
Venue la mitan du siècle, le gouvernement fait dresser des « États des récoltes » où l’on peut puiser, année après année, des observations sur l’état des bestiaux, les causes contraires aux récoltes – en particulier pour nous de foin – les pertes occasionnées par les accidents climatiques, ainsi que des observations sur le volume des récoltes à venir. Bien qu’aucune des paroisses des montagnes occidentales ne soit nommément désignée dans ces états globaux de l’élection d’Issoire, on y décrivait la situation générale des montagnes qui permettait à l’intendant d’Auvergne d’anticiper d’éventuelle disettes de fourrage et de récoltes. Même si on ne peut évacuer totalement qu’une once d’exagération des difficultés subies ait pu se glisser dans ces états officiels, ils dévoilent le plus souvent une conjoncture qui évolue le plus souvent du morose au catastrophique.
En 1751, la surabondance du bétail dans les montagnes n’est pas signe de prospérité mais de mévente à cause de l’épizootie qui sévit en Poitou et en Berry. Chaque année, des paroisses se trouvent affligées de grêles et d’inondations après des pluies diluviennes. Venue la guerre de sept ans (1756-1763), la crise poursuit son chemin avec des années de sécheresse. Un courrier alarmiste adressé en 1758 à l’intendant par Lafont, subdélégué d’Issoire, évoque le « dérangement des saisons ». À cette date des pluies continuelles ont ruiné la moitié des foins, et ceux qui ont pu être récoltés « nourriront très mal … les bestiaux sont a vil prix… on a récolté le tiers des fourrages d’une année commune et les prix ont diminué d’un quart ». En outre, les bestiaux, mal nourris, se vendent mal aux foires. On récolte en 1760 les deux tiers d’une année commune en foin. L’argent manque d’autant plus que le nombre des départs en émigration s’est « affaibli depuis la guerre » et beaucoup ne verront pas arriver le pécule sur lequel ils comptaient pour payer les impôts royaux et faire la jointure de printemps. C’est la catastrophe dans les montagnes où « la peste [maladie] a obligé plusieurs habitants a quitter la province en abandonnant leurs biens ». La nourriture des habitants est mauvaise : on mange du pain d’avoine. Les bestiaux ne se vendent pas ou sont dépréciés « le commerce des bestiaux est tombé et quoy que leur prix ordinaire ait baissé d’un tiers, ils sont sans débit ». C’est la disette d’argent, les arrérages s’accumulent, on manque de fromage et les impôts royaux rentrent mal. En 1761, les bestiaux sont « d’une petite espèce ». Ils continuent de mal se vendre et sont achetés à vil prix ou à crédit à des prix inférieurs aux années précédentes. La moitié du fourrage et la totalité des regains manque en 1762 après une nouvelle sécheresse. Selon le subdélégué de Besse, l’épizootie bovine qui sévit à Saint-Alyre-ès-Montagne et dans la subdélégation de Besse dont fait partie Compains, est causée par la rareté de l’eau bue par les bestiaux, contraints de boire une eau malsaine.
Les écrits de Bernard de Ballainvilliers, intendant d’Auvergne de 1758 à 1767, brossent un sombre tableau du commerce de bétail dans les années 1760. En 1761, Versailles doit consentir à l’Auvergne une baisse de taille de 280 000 livres. Les foires sont désertes en 1763 et de Prades (Pradt) signale à l’intendant que la paroisse de Vèze se dépeuple depuis 25 ans ! Dans un rapport sur l’État de l’Auvergne en 1764, Ballainvilliers décrit une conjoncture particulièrement mauvaise. Après une nouvelle récolte de foin insuffisante équivalant aux deux tiers seulement d’une année normale, le commerce des bestiaux est « quasiment tombé ». Les débouchés manquent et les foires sont désertes. La vente des fromages est devenue peu fructueuse du fait de la rareté de l’argent qui a fait « tomber le commerce des bestiaux dans un discrédit presque général ». Les paroisses, frappées par la grêle, les gelées et les inondations après de fortes pluies ne peuvent plus payer leurs impositions. Les éleveurs craignent que les armées aillent s’approvisionner en bétail dans d’autres provinces du royaume. La crise en montagne se répercute sur le pays limagnais où les paysans des montagnes ne viennent plus s’approvisionner en denrées que leur climat leur refuse. Des villages sont progressivement désertés de leurs habitants qui « déguerpissent » en abandonnant leurs biens. D’autres anticipent leur départ en émigration hivernale. Un homme parti en émigration équivalait à une bouche en moins à nourrir au village.
La dureté des temps continue de se faire sentir dans les années 1766 à 1771 qui seront mauvaises. A Égliseneuve-d’Entraigues en 1770 une récolte désastreuse a entrainé une émigration hivernale prématurée dès le mois d’août au point qu’on y manquera d’hommes pour entretenir les chemins. En 1774 et 1775, la récolte de raves, une bonne nourriture qu’on donnait aux bestiaux pour pallier la récolte de foin, est déficitaire « les insectes et la sécheresse ont sévi : on a cueilli le huitième d’une année ordinaire » et donc « tout le monde est embarassé pour nourrir les bestiaux… il est à craindre qu’il en périsse beaucoup pendant l’hiver a cause de la disette de fourrage et que les propriétaires soient forcés de s’en défaire a vil prix ». En juillet, Brion est affligé par une grêle dévastatrice. Un procès verbal de chevauchée est établi pour évaluer cette catastrophe, habituelle en été. Le constat est sans appel : seule la 1/7e partie des foins et fourrages pourra être cueillie à Brion et le reste de la paroisse a perdu un quart des foins. L’été, les prés desséchés sont brûlés et on récoltera peu de regain. En 1776, on ne récolte que deux tiers des foins d’une année ordinaire, heureusement les bestiaux sont en assez bon état et les raves abondantes pourront suppléer le manque de fourrage. Retournement de conjoncture en 1777 : enfin, il y aura beaucoup de foins et pailles. La récolte devrait excéder d’un cinquième une année commune et le prix des bestiaux a augmenté du fait des achats réalisés par les provinces qui avaient été affligées par la « mortalité » (les épizooties) les années précédentes.
Dernières années de l’Ancien régime
Les années s’égrènent et le mauvais temps s’obstine. On va de déception en déception jusqu’à la Révolution. La dure année 1778 est marquée par les grêles et l’été est trop chaud « les bêtes à cornes sont en assez mauvais état, la sécheresse en est la cause ». Les fourrages sont ceux d’une année commune mais, après les sécheresses de l’été, on ne récoltera que les 2/12e du regain et pas de raves. On craint que le manque de raves n’occasionne des maladies durant l’hiver. En 1779, la récolte de foin n’est estimée qu’à 8/12e d’une récolte ordinaire. Globalement, les bestiaux sont en bon état et se vendront bien. On présume qu’à l’automne leur prix diminuera, chacun voulant vendre en raison de la disette de fourrage pour les nourrir en hiver. En 1780 on ne récolte que la moitié du foin d’une année commune et on est réduit à espérer que les pluies de septembre donneront des regains qui permettront de sauver quelques bêtes. Les foins n’atteignent que les 3/5e d’une année commune en 1781. Les bestiaux ont souffert des grêles, des gelées, des vents chauds. Le foin sera de mauvaise qualité. Année noire en 1782. Après quatre mois de sécheresse, l’eau manque. Il y a des villages où on emmène boire les bêtes à une demi lieue (2 km) ou même davantage parce que les sources de proximité suffisent à peine pour les habitants. La moitié des paroisses de l’élection nourrissent les bêtes à la crèche (à l’étable) où elles sont obligées de consommer les fourrages destinés à l’hiver suivant. On récoltera le tiers d’une année ordinaire en foin et on manquera de raves « bien des gens prennent le parti de cueillir les feuilles des arbres, peuplier, ormeaux ou frêne », mais malheureusement « la sécheresse les a fait tomber et la plupart sont dépouillés ». A Compains on parle aujourd’hui encore de « plumer les frênes ». Des pluies diluviennes et de fortes chutes de neige s’abattent durant l’hiver 1782-1783 après lesquelles on peut dire que l’année 1783 sera « l’année des éboulements », dans la vallée de Rentières, à La Valette au Valbeleix et à Largelier dans la paroisse de Saint-Anastaise. Par contre, l’année est bonne pour les fourrages dont la récolte excède d’1/6e une année normale. On plante des raves en espérant que leur réussite permettra de nourrir les bestiaux jusqu’en février, mais passée cette date il faudra vendre des bêtes car ceux qui achèteront du fourrage le paieront cher. Le déficit de foin se poursuit en 1784 et 1785, années où on ne récolte que la moitié des foins d’une année commune ; les bestiaux, qu’on n’a pas pu sortir de l’étable à cause du long hiver sont en très mauvais état. L’été, sécheresse dans les pacages alors que sévit l’épizootie. La moitié des vaches de la Montagne de Paillassère meurent. Les terres contaminées sont abandonnées. Les baux s’effondrent. On ne pourra nourrir les bêtes que jusqu’en février. Par ordre du roi, on publie en 1785 une « Instruction sur les moyens de suppléer la disette des fourrages et d’augmenter la subsistance des bestiaux ». L’année 1786 n’est pas meilleure, on ne dispose que d’1/6e d’une année commune. Heureusement, comparées aux années précédentes, 1787 et 1788 sont des années communes, le prix des bestiaux monte mais un procès-verbal d’évaluation des pertes doit être établi après qu’une chute de grêle dévastatrice ait frappé Saint-Alyre. La paroisse a perdu 1/3 du foin des pâturages. Déception durant l’hiver 1788-1789 après plusieurs mois de gelée. Le déboisement excessif était incriminé par l’Assemblée provinciale d’Auvergne réunie à Clermont-Ferrand le 1er décembre 1787 : « si les montagnes eussent continué à être garnies de bois, elles eussent contribué à l’utilité générale de l’agriculture en diminuant l’influence du mauvais temps », estimait un de ses membres les plus clairvoyants.
La Révolution
Les premières années sont terribles alors qu’on entrera bientôt en économie de guerre. A Compains en 1791 des orages de grêle font perdre le tiers des foins, bientôt suivis du 13 au 15 juin par des gelées qui frappent les récoltes de fourrage. Morin, curé de Compains, sollicite des secours d’urgence « pour sa paroisse dévastée par l’infortune ». Compains est doublement sinistrée : une grande partie des fourrages a été détruite par les grêles puis les gelées et, durant l’été, une nouvelle longue sécheresse a mis le pacage des bestiaux en souffrance. On pense qu’il sera impossible de recouvrer l’impôt.
Établi en 1792, un État des pertes causées par les intempéries de 1790 dans le district de Besse dont faisait dorénavant partie la commune de Compains, prévoyait pour ce seul district une somme de 20 000 livres à distribuer aux sinistrés. Comme souvent, les pertes à Compains et Brion étaient attribuées au séjour des neiges, aux ouragans et à la grêle. La requête précisait qu’on n’avait presque rien récolté depuis quatre ans et que les paysans étaient réduits à l’indigence. Les compainteyres évaluaient leurs perte à 10 000 livres. Ils n’en obtinrent que 300 le 3 juin 1792, deux ans après les sinistres subis.
L’abbé Nicolas Ordinaire, témoin des ravages du climat sous l’Empire, raconte les tempêtes qui se déchainaient dans les montagnes : « la saison d’été passe rarement sans que la foudre ne tue quelques animaux dans le pacage ; mais ces pertes sont bien augmentées si la grêle, ce qui est le plus ordinaire, accompagne l’écir… on appelle écirs dans les départements du Puy-de-Dôme et du Cantal, ces convulsions… s’abattent des vents tourbillonnants, des éclairs semblables à des torrents de feu… un affreux roulement de tonnerre sans intermitance ébranle la voute des cieux ». L’écir, ce vent tourbillonnant qui désorientait le passant, notamment quand il neigeait, était dit par certains « le vent de la mort ».
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- L’indemnisation des victimes : les chevauchées
Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle l’État royal se contentait de remises de taille quand la province avait subi de graves dégâts. Arrive enfin la prise en charge par l’État d’une partie du préjudice subi avec l’octroi aux paysans de quelques secours partiellement compensateurs des pertes subies. Quand des aléas ravageurs avaient frappé les campagnes, qu’il s’agisse d’accidents, d’incendie, d’inondations, de pertes de bestiaux, d’orages de grêle, de récoltes ou de foins endommagés par la sécheresse ou les gelées, une « chevauchée » était organisée. Des inspecteurs en quête de la vérité des faits arpentaient le pays à cheval pour constater précisément sur le terrain l’étendue des dégâts. Après cette enquête, on établissait un état des pertes et une demande motivée de décharge d’impôt était rédigée. Au final, l’État pouvait abaisser la côte d’impôt de la paroisse ou du particulier, selon que la perte avait été collective ou personnelle.
Les foins ruinés et les pertes d’animaux poussaient les habitants à réclamer des indemnisations qu’on ne leur versait pas toujours. Le duc de La Rochefoucauld observait en 1788 que les terres de ses seigneuries du Luguet, de Saint-Alyre et La Godivelle avaient été entièrement ruinées par trois orages consécutifs. Pradt, l’expert nommé pour évaluer les pertes estima que ces communes avaient perdu le tiers des foins des pâturages et que les bestiaux « ont beaucoup diminué de leurs embonpoints ». Les paysans obtiendront une remise sur la taille. A Saint-Alyre le 3 avril 1790, c’est François et Pierre Rifougoulet du hameau de Ranchelon qui présentent à l’Assemblée provinciale d’Auvergne une demande de décharge pour des pertes éprouvées l’année précédente. Ils déclarent avoir perdu trois vaches, vingt moutons et deux veaux, perte qu’ils estiment à 602 livres. Le bureau intermédiaire de Riom donnera un avis favorable pour « leur accorder modération » [d’impôts].
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AU VILLAGE
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Rareté des « années communes »
L’exposé qui précède – encore n’est-ce ici que sous l’angle de l’élevage bovin – montre la rareté des années communes, celles qui furent exemptes de mauvais temps ou d’épizooties, des années normales où on parvenait à produire le nécessaire pour éviter la disette. Le siècle des Lumières fut donc bien peu favorable aux éleveurs et à leur bétail, confrontés à des éléments souvent déchainés, aux maladies du bétail mal soignées et à une fiscalité disproportionnée et ce, en dépit des moyens mis en œuvre par les paysans pour protéger leur bétail.
Protéger le bétail
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- Du bouret au taureau
Aucun des textes retrouvés ne permet de préciser celle des trois races de vaches d’Auvergne qu’on élevait à Compains sous l’Ancien régime. Les témoins du temps laissent à penser que c’était la race dite « des Monts Dore », au poil de couleur bigarrée ; la Salers était élevée dans le sud du Cantal. Selon Grognier, la race des Monts dore était une race massive et bigarrée, sans doute peu différente des vaches ferrandaises dont l’élevage est relancé depuis quelques années. Les bovins des Monts Dore étaient des bêtes rustiques, étoilées sur le front. Moyennement productives en lait et en viande, elles étaient cependant capables de travailler aux labours et aux charrois. Les vieilles vaches de réforme étaient engraissées pour la boucherie et chaque année, les vacheries étaient renouvelées par dixièmes.
Les veaux conservés pour le renouvellement du cheptel, les bourets (bourettes, bimes, génisses ayant passé l’âge d’un an), étaient de jeunes bovins de six mois à deux ans ainsi nommés parce qu’ils étaient couverts d’une bourre frisée qu’on ne trouvait pas chez les bovins de la plaine ; les doublons (doublonnes) de deux ans avaient droit à une demi tête d’herbage ; les tersons (tersones), bovins de trois ans avaient droit à une tête entière. A titre de comparaison, une jument et son poulain bénéficiaient de deux têtes et six bêtes à laine d’une seule tête d’herbage.
Assurer la reproduction nécessitait un taureau pour vingt vaches, affirmait-on au XVIIIe siècle. A chaque montaison, les coherbassiers de Brion devaient « contribuer a l’achap de quatre taureaux, nécessaire pour couvrir les vaches de ladite montagne ou contribuer à l’usage d’yceux au prorata du droit qu’ils peuvent avoir dans ladite montagne ». Parfois, le consentement à payer n’allait pas de soi et il arrivait que le rythme normal de la reproduction soit entravé par ceux qui ne pouvaient payer la venue du taureau. La mise en demeure des récalcitrants devenait alors nécessaire. Ainsi voit-on le 20 août 1783 Bertrand Chabriat et Pierre Berger, laboureurs à Escouailloux et La Gardette, être poursuivis par un huissier qui « parlant à leur personne », (ils ne savent pas lire), est commis par plusieurs laboureurs, Antoine Abeil, Pierre Sabatier, Marie Bohaud veuve de Jean Morin, Jean Mobert, dit Maret, Bastien Sabatier et Antoine Panchot d’Escouailloux et Jean Danglard, laboureur au lieu dit Yvarrar (les Yvérats). Tous sont copropriétaires de la montagne de la Chaumoune qu’ils jouissent en commun. Ils arguent que l’usage a de tous temps été de mettre au moins deux taureaux pour saillir les vaches en payant à ceux qui fourniraient les taureaux une somme de dix sols par vache ou bime qui se trouverait dans la montagne. Les trainards se retrouvent assignés à comparaître devant le juge châtelain d’Escouailloux ou son lieutenant pour se voir condamnés à payer au prorata des vaches qu’ils ont introduites dans la montagne.
L’amélioration de la race bovine, on l’a vu plus haut, ne mobilisait pas plus les compainteyres que les auvergnats en général et ce, au grand dam de l’abbé Dufour de Pradt, auteur d’un Voyage agronomique en Auvergne. Né dans le Cézalier en 1759, mort en 1837, De Pradt chercha sans grand succès à moderniser l’agriculture dans son domaine des Prades (Cantal). Quand il voulut prêter gratuitement aux paysans des taureaux suisses pour perfectionner les races indigènes, il dut déplorer qu’« une invincible répugnance éloignait ces hommes de tout ce qui ressemblait à un changement ». S’il était donc un reproche qu’on ne pouvait pas faire aux auvergnats, c’était de manquer de constance…
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Des Salers au bourg de Compains
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- Montaison et dévalaison : des dates fixes pour éviter la froidure
Pour se prémunir autant que possible des contraintes du climat et pour éviter un trop long piétinement des herbages à la montaison, les pacages des hameaux des montagnes compainteyres étaient livrés à la divagation des animaux à des dates bien précises. Après l’enfermement hivernal, on commençait par sortir le bétail dans les près proches du village d’où les bêtes pouvaient rentrer chaque soir à l’étable. Vers la fin mai, avec le temps des premières foires venait la montaison aux estives et les premières ventes de veaux. Même quand les bêtes manquaient de nourriture, il était interdit d’anticiper le jour de la montaison.
A Compains, le début de la dépaissance dans les montagnes était fixé au 25 mai, jour de la saint-Urbain. Ne pas respecter le règlement de la Montagne de Barbesèche en 1745 incitait certains exploitants à aller jusqu’au procès dans l’objectif d’imposer à tous les coherbassiers qu’ils effectuent la montaison des troupeaux le même jour pour préserver les herbages. Selon un accord passé en 1760 entre les habitants de Brion, les bovins devaient monter en l’espace de quinze jours au maximum. Finie l’estive, l’automne amenait la dévalaison, « le temps ordinaire pour descendre les vaches », fixé à Compains à la saint-Géraud (13 octobre), ou au plus tard à la saint-Luc (18 octobre). Après le retour automnal à l’étable venait l’arrêt de la production de lait des laitières.
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- Des pâturages spécialisés
Une forme de protection du bétail passait par la spécialisation des montagnes. On réservait les meilleurs herbages aux bovins qui travaillaient, les indispensables « boeufs arants » qui labouraient, et aux vaches laitières qui bénéficiaient elles aussi des herbages les plus riches. Les vieilles vaches les moins productives étaient placées sur les hauts plateaux rocailleux et les terres « hermes », moins riches en herbe. A Brion en 1734, les brionnais réservaient aux vaches à lait une montagne située à l’ouest du village dite « le grenier de Blatte ». Les domaines-métairies étaient particulièrement riches en bovins de tous âges. Le domaine de La Fage en comptait quatre vingt onze et Redondel soixante cinq. Au domaine du Cros de Joran qui appartenait en 1716 Françoise Morin tutrice de ses enfants, descendants du notaire Jean Morin, on élevait également près d’une centaine de bovins.
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- Le sel, aliment nécessaire et bénéfique aux bestiaux
Denrée de première nécessité pour la conservation des aliments et en particulier du fromage, le sel était indispensable à l’alimentation du bétail comme à celle des humains. On salait aussi bien le poisson que le cochon tué avant l’hiver. Le bétail des montagnes consommait plus de sel que les humains selon Champflour, procureur général du Conseil supérieur de Clermont. Il écrivait le 14 avril 1781 à Necker directeur du Trésor sous Louis XVI « dans la partie de la montagne, les bêtes à cornes et la facture des beurres et des fromages en font une consommation infiniment plus considérable que celle qui se fait par les habitants pour leur propre usage ». Il est vrai que, de tous temps, on avait estimé que le sel était bénéfique aux bestiaux. Pline l’Ancien, au premier siècle de notre ère n’écrivait-il pas « rien de mieux que le sel ne donne apêtit aux bêtes à cornes et bêtes de somme. Il augmente la quantité de lait et donne meilleur goût au fromage ». Legrand d’Haussy, qui voyageait en Auvergne en 1787-1788, abondait lui aussi dans ce sens, considérant que « tant que l’Auvergne sera ce qu’elle est et qu’elle aura des bestiaux, le sel y sera une denrée de première nécessité ». Dès le Moyen Âge on avait pensé qu’un produit dont humains et animaux ne pouvaient se passer serait la cible idéale pour la création d’un nouvel impôt. Ce fut la gabelle, impôt indirect très impopulaire qui allait s’appesantir sur le royaume jusqu’à la Révolution.
Une grande partie de l’Auvergne s’était rédimée (exemptée) de la gabelle. Sous Charles VII, les auvergnats avaient racheté en 1493 cette charge, bien lourde en pays d’élevage. En 1697, l’intendant d’Ormesson confirmera ce privilège qui n’était qu’apparent car, affranchis de la gabelle, les auvergnats se trouvaient en réalité en butte à une fiscalité royale alourdie « l’Auvergne, en considération des droits qu’elle a rédimés, est imposée dans les rôles des tailles au delà du double des pays non rédimés », déplorait Chabrol. Huit à neuf fois moins cher que dans les régions de grande gabelle, l’avantage du bas prix du sel vendu en Auvergne avait donc été retourné contre ses bénéficiaires puisqu’en contrepartie on avait augmenté la taille royale, devenue au dire même des intendants d’un montant exagéré rapporté aux moyens de la province. Pour faire bonne mesure, s’étaient ajoutés au fil du temps d’autres impôts inventés pour remplir les caisses royales toujours à la recherche de ressources nouvelles.
Sur les six greniers à sel organisés en Basse Auvergne par un édit de 1607, les greniers à sel d’Issoire, de Besse et d’Ardes assuraient le « fourniment » du sel aux montagnes. Pour aller s’y approvisionner, les paysans étaient contraints à de longs et parfois dangereux déplacements. C’est donc avec parcimonie que le paysans des montagnes devait distribuer le sel réputé protéger son bétail. Les chiffres des témoins du temps varient considérablement au point qu’on hésiterait à les citer. Selon certains, le sel gris importé du Poitou était distribué dans les montagnes à raison d’une poignée par semaine. Pour Legrand d’Haussy à la fin du XVIIIe siècle, il fallait de 10 à 12 kg de sel pour estiver une vache pendant environ cinq mois, y compris le sel du fromage. Il estimait à environ sept à huit livres de sel (4 kg) la consommation annuelle d’une bête. Ces chiffres sont bien inférieurs à ceux de Grognier en 1831 qui parle d’une consommation de 60 livres par an (30 kg) par bête, seulement il est vrai dans les cas les plus favorables. Plus modéré et sans doute plus proche de la pratique générale, l’abbé Ordinaire évaluait en 1804 cette consommation à 45 livres (22 kg 500). Dans les faits, on peut penser que la quantité de sel dispensée aux bêtes dépendait avant tout des moyens financiers de chaque éleveur.
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En fin d’hiver, quand le foin faisait défaut, le sel aidait à la consommation des « pailles mélangées », souvent du seigle, qu’on était contraint de distribuer aux animaux en attendant de pouvoir les sortir des étables. L’abbé Ordinaire l’exprimait en 1804 « le gouvernement ne perdra jamais de vue que dans un département dont les cinq sixièmes sont en montagnes qui ne peuvent être autrement mises en valeur qu’en y tenant des bestiaux, le sel est d’une nécessité première. Sans sel on ne peut faire le fromage ; le sel maintient la santé des animaux, il prévient quantité de leurs maladies ; il aide à leur faire consommer sur le tard de l’hiver et, à défaut de foin, des pailles mélangées que, sans sel, ils rebuteroient. La population de ce département ne peut donc se maintenir, ses impositions ne sauroient s’acquitter si cette denrée n’étoit pas libre. L’ancien gouvernement [la royauté] l’avoit reconnu… ». Des considérations qui font regretter le sel ne soit jamais renseigné dans les textes afférents à Compains.
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- De l’entretien du bovin
Sous la Révolution, on distribua des placards portant des Instructions sur la conformation du bœuf de trait, son entretien et son travail. On y conseillait au paysan d’étriller le bœuf et de le bouchonner tous les matins. La queue devait être lavée à l’eau tiède et les paturons nettoyés pour éviter les crevasses. Après le travail, il était recommandé de frotter l’animal avec un bouchon de paille et de lui rafraichir la bouche avec de l’eau, du vinaigre, du poivre et du sel. Les stabulations trop rapprochées étaient proscrites pour éviter les coups de corne. La mangeoire devait être garnie d’un foin de bonne qualité auquel il fallait ajouter un mélange de son et d’avoine agrémenté d’une poignée de sel. La litière devait être fournie abondamment et, en été, garnie de feuilles vertes. La réalité était, hélas, bien différente. Rares étaient les bovins soignés suivant ces principes constataient les observateurs qui déploraient plutôt la stagnation hivernale des bêtes dans des étables où s’entassaient des pailles pourries d’où les bêtes sortaient amaigries au printemps.
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- Le ferrage
Dans l’ancienne économie des montagnes, bœufs et vaches travaillaient. On les utilisait comme animaux de trait pour assurer le labourage, le hersage et le transport de marchandises. En outre, les animaux vendus devaient souvent marcher très longtemps jusqu’à des régions lointaines en suivant leur acheteur. Force motrice indispensable, les bovins devaient être garantis contre ce qui pouvait porter atteinte à la corne de leurs onglons, surtout quand ils travaillaient sur les terrains pierreux des montagnes.
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Travail à ferrer au Baladour com. Saint-Anastasie (Cantal)
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Pour les protéger de l’usure, on ferrait séparément les onglons des bovins, mais sans que ce soit cependant une pratique générale ; certains n’étaient ferrés qu’en partie, d’autres ne l’étaient pas. En dépit de son prix, investir dans le ferrage des bovins leur assurait une plus grande longévité au travail. Le maréchal-ferrant de Compains fabriquait en hiver les fers à bœufs qu’il clouerait au printemps sur les onglons. Les bovins tenant mal sur trois pattes, on utilisait pour les ferrer une construction légère, dite travail à ferrer où on faisait entrer l’animal avant de le suspendre à des cordages qui l’immobilisaient pendant l’opération de ferrage.
Comme beaucoup d’éléments du petit patrimoine, ces anciens travails à ferrer sont devenus rares et on n’en trouve malheureusement plus trace à Compains de nos jours.
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- Le recours à la protection divine
Le respect d’une longue tradition voulait que des messes soient dites chaque année pour la protection du bétail. C’est ce à quoi se conforma Ligier Chambonnet, vacher du conseiller Dauphin, propriétaire des terres de la Vesseyre qui bordaient le sud de la paroisse. En 1738, Chambonnet transmit trois livres à Jean Breulh, curé de la paroisse, de la part de Dauphin pour dire des messes « selon qu’il avait accoutumé dans le passé pour la conservation du bétail ». Ce pour quoi le curé lui en donna reçu. Chaque année à Besse, une messe était célébrée dans l’église Saint-André au cours de laquelle l’officiant bénissait le sel apporté par des paysans pour la préservation des animaux.
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Bénédiction du bétail à Maillargues près d’Allanche (2009)
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La commercialisation des productions bovines
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- Multiplier le nombre des foires pour dynamiser les ventes
Les foires de Brion sont présumées exister depuis le Moyen Âge selon Gabriel Fournier qui ne source pas cette allégation. Lucratives pour les seigneurs, tous cherchaient à multiplier leur nombre pour voir augmenter les droits qu’ils prélevaient sur les marchandises. Ainsi à Egliseneuve-d’Entraigues, Guillaume de Crémeaux baron d’Entragues et seigneur du lieu, obtient du roi en 1640 la création le 10 août d’une foire annuelle. En 1670, Jean de Laizer seigneur de Brion, pour raison des foires de Brion et droit de leyde, bénéficie d’un arrêt de la cour du parlement portant enregistrement des lettres patentes du roi. A sa mort en janvier 1676, cinq foires étaient établies à Brion avec leur droit de leyde. Elles furent confirmées par une sentence rendue en la sénéchaussée d’Auvergne à Riom le 25 septembre suivant au profit de sa veuve Jeanne de Bélinay. Précisons que les habitants de la paroisse étaient exemptés du paiement de ce droit prélevé sur les marchandises exposées lors des foires. Notre source ne fait pas allusion à un droit de péage qui aurait été perçu sur ceux qui se rendaient aux foires. Après la mort de François de Laizer en 1722, Jean [Baptiste] de Laizer (1704-1734), nouveau seigneur de Brion (1722-1734), obtient en 1723 des lettres de provision pour l’établissement de huit nouvelles foires à Brion ce qui les portait à treize, un nombre qui restera peu changé jusqu’à 2025 où on en compta quatorze, d’une nature différente il est vrai puisque, de marché au bétail elles sont devenue un lieu de rencontres festives. A partir de 1723 (?), outre la leyde, des péages étaient perçus au profit du seigneur sur les trois grands chemins qui conduisaient au foirail. Nos sources lacunaires ne nous renseignent pas sur la perception de péages avant cette date. En 1740, Louise de Miremont comtesse de Brion, veuve de Jean [Baptiste] de Laizer et tutrice de son fils mineur Jean-Charles, afferme pour quatre ans à Jean Bohaud « hostelier » au bourg de Compains, toutes les foires qui se tiennent à Brion pour le montant de 51 livres. Bohaud sous-traite ensuite à deux voituriers de Besse les péages qu’il a pris à ferme sur les trois chemins qui conduisent à Brion : celui de Compains, celui du Joran (voir au chapitre Population et territoire le paragraphe consacré à la Pierre Saraillade) et celui qui, venant de Jassy, traverse le ruisseau dit L’Eau derrière, au pied de la Motte.
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- Modalités de la vente des bestiaux
La relation entre Compains et Besse fut toujours forte. Les compainteyres venaient au marché du lundi vendre leurs productions et acheter les produits limagnais que le climat de leurs montagnes ne leur permettait pas de produire. Postérieur à 1753 et peut-être écrit par le subdélégué de Besse, à cette date Charles Godivel, un mémoire sur le commerce en Auvergne estimait que le commerce des bovins et de leurs produits dérivés représentait la principale activité des foires de Brion et qu’il alimentait des courants commerciaux vers la Guyenne, le Limousin, le Poitou, la Marche, le Languedoc et la Provence.
La partie du troupeau qu’on vendait chaque année était commercialisée suivant un protocole précis : le croît des bestiaux, les jeunes veaux, était négocié lors des foires de printemps, deux mois environ après la naissance des veaux [Brieude]. Ces veaux de Compains étaient d’un petit rapport puisqu’ils quittaient les montagnes jeunes et à bas prix. Les acheteurs venus aux foires depuis les régions d’embouche, le lyonnais, le Forez, le Poitou, le Limousin ou la Normandie, revendaient les bêtes notamment à Paris après les avoir engraissées. On exportait de jeunes taureaux à mettre au labour à deux ans et des tersons étaient achetés par des marchands qui les revendaient vers la Limagne, le Limousin, la Franche-Comté, le Bourbonnais et le Berry pour faire des bœufs de trait. Le lait des vaches reproductrices servait à faire « cette prodigieuse quantité de toutes sortes de fromages » et d’autres produits dérivés, beurre, cuirs, peaux qu’on tanna à Besse jusque vers 1730 et qui faisaient la renommée des foires de Brion. On vendait aussi à la foire « des bœufs et des vaches qui ne sont plus propres au service pour les engraisser et les revendre ensuite pour les boucheries de tout le royaume » et pour la consommation locale.
Lors des ventes de bestiaux, une longue tradition voulait qu’on précise la couleur du poil des bêtes vendues. Ainsi, à l’occasion d’une vente de bestiaux en 1347 par Johannes Granlery du manse de Chandelière (Chandaleyronas) dans la paroisse de Compains (de parrochia de compens), on n’omettait pas de préciser la couleur du poil de la bête vendue « quindecim vacas…sunt dictus pili bruni et alii sunt pili ruber » (quinze vaches…de poil brun et les autres de poil roux). De telles identifications se maintiendront au fil du temps.
Le commerce subissait régulièrement des blocages : les bestiaux ne se vendaient pas en période d’épizootie, soit parce que la maladie sévissait dans les montagnes, soit parce qu’elle faisait rage dans la région des acheteurs. Le commerce pouvait ainsi rester bloqué plusieurs années vers les régions importatrices habituelles lorsqu’elles étaient elles aussi contaminées. En 1764, si le commerce des bestiaux qui se vendaient « à l’étranger » (dans d’autres provinces que l’Auvergne et plus exceptionnellement à Genève), formait le principal débouché des montagnes, on déplorait que son volume, impacté par les épizooties, ne fournisse plus les ressources pécuniaires indispensables aux montagnards.
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Plaques de concours sur le linteau d’une grange au bourg
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- Volume du cheptel compainteyre sous la Révolution
L’administration révolutionnaire avait chargé en l’an II (1793-1794) le maire et les officiers municipaux des communes de procéder à un recensement du cheptel de leur commune. Ce dénombrement fut réalisé maison par maison le 7 floréal an II (26 avril 1794) par le maire de la commune de Compains, François Blanchier et deux officiers municipaux, Morin et Tartière. On compta dans l’ensemble des villages (hameaux) de Compains, 1197 vaches et bimes, 318 « toreaux » et 456 veaux, soit près de 2000 bovins. Ces chiffres appellent quelques remarques : il faut relativiser le nombre important des « taureaux » indiqués qui inclut sans doute les jeunes doublons et terçons. En outre, ce comptage n’est qu’apparemment précis. S’il nous donne pour la première fois une vue d’ensemble du bétail élevé dans la commune, il ne précise pas où on été comptabilisées les bêtes qui appartenaient à la seigneurie de Brion dans les communes de Roche-Charles-la -Meyrand et Valbeleix. On peut de même s’interroger sur l’attribution des troupeaux des hameaux de Marsol et de l’Entraigues qui n’appartenaient pas à la seigneurie de Brion. Enfin, les textes ne nous renseignent pas pour l’heure sur le devenir des bestiaux seigneuriaux après l’émigration des ci-devant seigneurs.
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La transmission
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- La vache dans les contrats de mariage
La plupart des contrats de mariage comportent dans la « constitution » (dot) donnée par les parents à la mariée, une « vache garny » à laquelle, beaucoup plus rarement, peut venir se joindre une « bourrette de vache ». Plus exceptionnel est le don de deux vaches ou l’ajout d’une pouline à la vache pratiqué par certaines familles commodes. Le plus souvent, la vache devait être « bonne et raisonnable », pas la meilleure, mais pas non plus la plus chétive. Son prix est très rarement indiqué dans les contrats. En 1639, deux contrats de mariage font exception en mentionnant que la vache « garny » vaut 20 livres, sans doute parce que son prix était considéré comme élevé par les parents.
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Des BOVINS sur les TOMBES
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Et pour clore provisoirement ce chapitre, revenons au XXIe siècle.
Nos tombes sont le reflet de la mémoire de nos origines et certaines montrent encore la trace de nos ancêtres disparus il y a plusieurs siècles. De nos jours, pour certaines familles, la fierté d’avoir été éleveur doit rester visible sur la tombe du disparu après qu’il ait rendu l’âme et qu’il soit parti voir ce que Dieu a pensé de lui. On peut voir au cimetière de Compains certains éleveurs reposer en compagnie de leurs vaches. Pour cela, il suffit d’observer les plaques funéraires posées sur les tombes. De styles variés, toujours émouvantes, elles sont illustrées d’une vache ou d’un troupeau, respectueux hommages rendus à l’activité professionnelle du défunt.
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Témoignages d’affection, d’amitié, de regrets aussi, les plaques qui illustrent ces marques de considération sont parfois dessinées dans un style réaliste ou poétique. A plusieurs reprises, c’est une photo du troupeau qu’on y a fait figurer pour exprimer sa reconnaissance à celui qui a consacré sa vie à la noble profession de nourrir les autres. Chacun à sa façon, ces témoignages manifestent le respect marqué à l’éleveur disparu par sa famille, ses amis, ses collègues. Ils rendent hommage à sa connaissance du métier, à son expérience, au dur labeur auquel il s’est livré comme souvent aussi ses ancêtres avant lui durant de très nombreuses générations.
Ainsi firent les Boyer, ancêtres de l’auteure de ce site, et combien d’autres à leurs côtés dont nous retrouvons les ascendants dans les sources des Archives du Puy-de-Dôme. C’est pourquoi nous ne voulions pas conclure ce chapitre sans rendre honneur à ces œuvriers de la terre qui ont nourri, nourrissent et, espérons le, nourriront longtemps encore notre pays.
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A SUIVRE
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