Compains

Histoire d'un village du Cézallier

LAIZER(Jean de) 1654-1676

 

 

Jean de Laizer (v. 1611-1676)

Seigneur de Brion, Compains, Chaumiane et La Meyre (1654-1676)

 

 

L’achat de la seigneurie de Brion (1654)

      Comme nombre de nobles sous l’Ancien Régime, François de Montmorin-Saint-Hérent faisait flamber son patrimoine. Poursuivi par de multiples créanciers, il croulait sous une cascade de dettes et la saisie de sa seigneurie du Broc n’avait pas suffi à éteindre les créances. Pour desserrer l’étau, il dut vendre en 1654 la seigneurie de Brion, Compains Chaumiane et La Meyre achetée en 1525 par son ancêtre homonyme et à lui donnée par son père Gilbert-Gaspard en 1648.

      La seigneurie de Brion fut vendue 71 000 livres. Dans l’acte de vente, peu détaillé, Saint-Hérent déclare vendre la seigneurie telle que la lui a cédée son père en 1648, sans en avoir rien retiré, avec sa haute justice, ses bestiaux, ses baux à ferme. La mention La Meyre désigne dans l’acte la partie de la seigneurie qui empiète sur l’ancienne paroisse de La Meyrand, aujourd’hui Roche-Charles-La Meyrand. Illustrant la stabilité territoriale de la seigneurie sur le long terme, on se souviendra qu’au XIIIe siècle déjà, une partie de la seigneurie des Bréon débordait vers La Meyrand et jusqu’à Vauzelle dans la commune de Valbeleix où les Bréon possédaient la terre du Cheix en 1225.

 

Compains – Les seigneuries en 1672

 

      L’acheteur, Jean de laizer se retrouvait en 1654 propriétaire du foirail, de la cuvette où il installera plus tard le Lac des Bordes et de la Motte qui avait jadis porté le château. Dite Moutte en parler local, la Motte était flanquée d’un village bipolaire, Brion-Bas, dit La Panchou et Brion-Haut, dit La Viole. Laizer partageait en outre avec les habitants un vaste espace herbager dit, la montagne de Brion. Confirmant la ruine du château de Brion, aucun château n’est cité dans la vente, si ce n’est une “maison seigneuriale” située au bourg de Compains sur laquelle nous reviendrons ci-après. Après cette vente, Montmorin ne conserve plus à Compains que la montagne d’Espinat et, partagée avec les Saint-Nectaire, la montagne des Costes.

 

Signatures apposées au bas de l’acte de vente de la seigneurie de Brion

Francois gaspart de montmorin Sainct herem

Siougeat delaize

 

Déroute financière de François de Montmorin-Saint-Hérent

      On ne s’attardera pas ici sur les arcanes du paiement de la vente, sans rapports avec Compains. Le paiement fut rendu complexe par le nombre des créanciers qui poursuivaient Montmorin et l’ancienneté des nombreuses créances attachées tant à François qu’à ses parents. Le détail des modalités du paiement de la seigneurie montre que, prudents et soucieux que l’argent de la vente ne s’évapore pas entre la mains de Montmorin, les créanciers voulurent être remboursés directement par Laizer. Pour Montmorin qui donna quittance à Laizer en 1664 sans avoir vu la couleur de l’argent, ces remboursements ne suffirent pas à éteindre ses dettes et, quelques années plus tard, à nouveau acculé, il dut vendre sa seigneurie éponyme de Saint-Hérent dont il continua cependant de porter le nom.

 

 

Jean de laizer (v. 1611-1676)

 

Un ancrage au Dauphiné d’Auvergne

      L’enracinement des Laizer au pays des Couzes est ancien. Entre Couze Pavin et Couze Chambon, on retrouve leur point d’ancrage dans une maison de Chidrac détruite pendant la Révolution. C’est la maison d’un gentilhomme campagnard qui nous est décrite à deux reprises, d’abord en 1676 , puis sous la Restauration lors de l’indemnisation des biens nationaux.

 

Une ancienne famille d’Auvergne

      Le nouvel acheteur de la seigneurie de Brion n’appartient pas à une famille auréolée du prestige des Montmorin issus d’une famille connue dès avant l’an Mil. La trace d’un premier Laizer apparaitrait en 1227 selon Remacle , en 1352 selon Chérin (A.N. Chérin), affirmations impossibles à vérifier puisque aucune source ne vient les confirmer.

Jean de Laizer nouveau seigneur de Brion en 1654, était le fils de Julien de Laizer et Charlotte de Chambon, fille unique et héritière de Jean de Chambon époux en 1604 de Jeanne de Binazat. Il fut notamment écuyer de la grande écurie de Louis XIII, capitaine au régiment d’Effiat et aide de camp de Gaston d’Orléans.

 

Le mariage avec Jeanne de Bonafos de Bélinay (1648)

      Jean de Laizer épousa en 1648 Jeanne de Bonafos dont le père, François de Bonafos seigneur de la Peyre, avait acquis au XVIe siècle le château de Bélinay dans la commune de Paulhac (Cantal). Combattant lui aussi dans les armées royales, François de Bonafos fut lieutenant-colonel du régiment de Canillac et l’un des cent gentilshommes de la chambre du roi qui le pourvut de la charge d’écuyer de la Grande écurie du roi en 1648, puis l’anoblit en 1654 pour récompenser ses services militaires.

 

Le maintien dans la noblesse

      Quand Louis XIV voulut “débusquer les usurpateurs de noblesse”, il ordonna une enquête pour vérifier les titres des nobles (1666-1674). Jean de laizer prouva l’ancienneté de la noblesse de sa famille en fournissant les preuves de sa filiation sur quatre générations, depuis 1470. Un jugement le maintint dans la noblesse le 12 septembre 1667, date à laquelle Fortia, intendant d’Auvergne, lui donna acte de la représentation qu’il avait faite des titres de sa famille.

Armoiries

de sable à bande d’or accompagné en chef d’une étoile et d’une rose de même

et en pointe d’une rose et d’une étoile d’argent

Devise : “Atavis et armis “, “par nos ancêtres et par les armes”

L’hommage de 1670

      Tout seigneur devait rendre hommage au suzerain. La terre de Brion relevait en fief de Monsieur, Philippe de France, duc d’Orléans, frère unique de Louis XIV. Héritier de la duchesse de Montpensier, Philippe tenait notamment en Auvergne le duché de Montpensier auquel le Dauphiné d’Auvergne avait été réuni en 1543.  Comme la seigneurie de Brion relevait du Dauphin d’Auvergne depuis 1222, à ce titre et suivant la tradition, Jean de Laizer, écuyer, seigneur de Sioughat, rendit foi et hommage au duc d’Orléans le 26 avril 1670 pour ses terres de Brion, Compains, Chaumiane et Riben. L’annonce de cet hommage dut être publié par le curé au prône des messes de Compains deux dimanches de suite.

 

Au service du roi

      Les Laizer ne dérogeaient pas à cette règle qui veut que, de par son statut, la noblesse doit consacrer sa vie aux emplois militaires. Leur devise en atteste, de génération en génération, ils servirent le roi et certains firent des carrières remarquables. Mais si entrer dans les armées du roi était l’occasion de se distinguer et de gagner quelques faveurs, c’était aussi l’occasion d’y laisser son lot de tués prématurément, nous y reviendrons ultérieurement.

 

Exemptions de service pour Jean de Laizer

      Jean de Laizer vécut la dernière partie de sa vie sous Louis XIV, en un temps où les guerres répétées conduisaient le roi à réunir fréquemment le ban et l’arrière-ban. Ceux qui ne pouvaient pas ou plus se battre devaient fournir un remplaçant. Arrières-vassaux du roi, les Laizer devaient répondre à ces convocations et servir à la guerre. L’âge, la maladie ou des blessures donnaient droit à des exemptions de service. Deux ans avant sa mort, requis de marcher au ban, Jean de Laizer sollicite en 1674 d’être déchargé du service personnel, attendu qu’il a 63 ans et “qu’il est travaillé par la maladie de la pierre depuis cinq ans, ce qui l’empêche de monter à cheval”. Peu avant sa mort, la présence de son fils homonyme placé comme cadet de la première compagnie des gardes du corps du roi en 1675, lui permet de requérir pour lui-même, “sa descharge du service personnel et contribution dudit ban et arrière-ban”.

 

Les soeurs aussi

 Mieux valait être l’ainé pour pouvoir bénéficier de la meilleure partie des biens de la famille. Dans une famille noble peu fortunée les filles, petitement dotées,  étaient souvent petitement mariées. Une sœur de Jean, Marie de Laizer, avait épousé Philibert de Chauderasse, dont la famille tenait château à Courgoul, non loin de Compains. Seigneur du Creste qu’il tenait de sa mère, Philibert était noble, mais désargenté. Sa veuve sans enfant, Marie de Laizer âgée d’une soixantaine d’années et sa sœur Catherine ne possèdent en fief qu’une rente et un petit domaine à Chidrac, le tout d’une valeur de 300 livres de revenu. Dans la gêne, elles demandent à être déchargées du ban “attendu le peu de biens qu’elles possèdent pour les faire subsister et que le défunt [Philibert de Chauderasse] est décédé en ayant laissé la terre et seigneurie de Chauderasse couverte de tant de dettes que personne n’a voulu prendre qualité d’héritier”.

 

 

Le temps des abus

 

      La seconde moitié du XVIIe siècle voit la reprise en mains de la noblesse par le pouvoir royal. Après la destruction de plusieurs châteaux auvergnats ordonnée par Richelieu, après la Fronde des nobles sous Mazarin, l’accession de Louis XIV au pouvoir installe la monarchie absolue. Les évènements évoqués ci-après reflètent, tant en Auvergne qu’à Compains, la volonté royale de reprise en mains. Ils en montrent aussi les limites.

 

En Auvergne

      Le roi voulait ” faire puissamment régner la justice” ce qu’expriment particulièrement les Grands Jours d’Auvergne (1665-1666), quand une cour de justice itinérante vient s’installer à Clermont et au Puy pour désencombrer les tribunaux et punir les abus les plus criants, au premier rang desquels ceux de la noblesse. La justice royale incarnée par le tribunal des Grands Jours voulait “porter la crainte dans des lieux inaccessibles à la justice” et en particulier dans les montagnes où des enquêteurs se rendirent pour faire émerger crimes et délits restés impunis. Certains déshérités purent ainsi enfin faire reconnaitre leurs droits par la justice royale  en contournant les justices seigneuriales.

 

Témoin des débats, Esprit Fléchier “bel esprit” doté d’une plume alerte et caustique, décrit l’Auvergne comme “une province bien déréglée où l’éloignement de la justice souveraine, la faiblesse des justices subalternes, la commodité de la retraite dans les montagnes, et peut-être l’exemple ou le mauvais naturel de quelques uns avaient donné le courage à la plupart des gentilshommes de faire les tyrans et d’opprimer les peuples”.

 

Grands Jours d’Auvergne 26 septembre 1665, B.N. Ecole française, 17e siècle

 

Le tribunal réprima bien quelques abus, dont il ne put malheureusement empêcher la reprise sitôt partis les juges des Grands Jours. En dépit de l’impact limité des Grands Jours, l’intendant Lefèvre d’Ormesson se crut pourtant autorisé à écrire de façon lénifiante en 1697 que les Grands Jours avaient “réformé l’excez du pouvoir des gentilshommes qui sont présentement fort soumis et esloignez de toutes vexations à l’égard de leurs vassaux et de leurs voisins”.

La situation à Compains montre à quel point l’intendant était dans le déni de réalité. Qu’il s’agisse de l’affaire du lac des Bordes (déjà évoquée au chapitre Lacs et tourbières), de la guerre des moutons ou de la captation des dîmes du curé évoquées ci-après, Jean de Laizer cherchait à abuser  de sa position dominante à Compains.

 

A Compains

        En ne cessant pas de le défier par juges interposés, les brionnais mais aussi le curé de Compains, vont mener la vie dure à Jean de Laizer durant la vingtaine d’années où il sera seigneur de Brion.

 

La guerre des moutons (1670)

      Estives défrichées pour y planter quelques bleds, bestiaux qui pacagent là où ils n’auraient pas dû, qu’il fut seigneur ou paysan, chacun transgressait au mieux de ses intérêts la coutume qui régissait l’Auvergne. Alors que l’affaire du Lac des Bordes n’avait pas encore atteint son terme, c’est l’envahissement de la Montagne de Brion par les moutons du seigneur qui mobilise les brionnais en 1670.

 

La montagne de Brion

Précisions de vocabulaire : en Auvergne, le terme montagne ne désignait pas forcément un lieu fort élevé, mais plutôt un lieu que son altitude – moyenne en ce qui concerne la commune de Compains – distinguait de la plaine ou de la vallée environnante. Sur le plan de l’économie agricole, le terme montagne désignait des pâturages arpentés par des bestiaux durant la bonne saison. La montagne était divisée en têtes d’herbages valant à Compains moins d’un hectare sur lequel on nourrissait une vache et son veau ou six moutons.

      Brion bénéficiait d’une montagne commune aux dimensions considérables (650 têtes d’herbages, équivalant à 510 hectares selon les estimations d’experts au XIXe siècle), sans compter le foirail, la Motte et le lac des Bordes (25 têtes), propriétés du seigneur. Peuplée “de toutes sortes de bestiaux”, la montagne de Brion était formée de trois principaux groupes d’herbages (Fontpiroux, la Redonde, Blatte, ces lieux étant dits aussi La Garde) qui avaient toujours été “jouis devisement” (partagés) par les habitants et le seigneur.

      Dans l’immensité de ces pacages d’altitude, tous s’autorisaient quelques entorses à la coutume d’Auvergne, le plus souvent en toute impunité. La montagne réservée aux bovins était soit pâturée par les moutons du seigneur, soit cultivée par les paysans qui y défrichaient des “terres novales”. En 1670, l’usage que les uns et les autres faisaient de cette montagne rendit  particulièrement houleuses les relations entre les brionnais et Laizer. Cette fois, c’est le trop grand nombre de moutons du seigneur qui dresse contre lui les paysans.

 

Les moutons nuisent aux herbages des montagnes

      On trouvait des moutons dans chaque village des montagnes occidentales et rares sont les contrats de mariage à Compains où ne figurent pas dans la dot de la mariée “six brebis mères ou suivies”. Comme les chèvres, les brebialhes (moutons et brebis) étaient l’assurance des pauvres : ils aidaient à survivre le journalier sans ouvrage, le vieillard, la veuve ou l’indigent, tous ces fragiles qui trouvaient là de quoi échapper à la survenue de la mendicité.

Mais tous savaient que le partage de la même montagne par les bovins et les moutons était incontestablement préjudiciable aux bovins puisque le mouton arrache l’herbe, ce qui détruit progressivement les herbages.

      Les terrains de parcours réservés aux moutons étaient donc les “jachères absolues”, souvent des terrains pentus ou pierreux ou même les bords de chemins. Quand il n’est pas relégué dans quelque coin ingrat, “le mouton cherche sa vie le long des chemins et sur les sentiers”, écrivait en 1804 l’abbé Ordinaire. Le cultivateur comme l’éleveur – on pratiquait presque toujours cette double activité à Compains – craignait que le mouton, souvent gardé de façon relâchée par des enfants, prenne sa pitance là où il le pouvait.

Le mouton et les mouches

Karel Dujardin, v. 1655 – Petit Palais, Musée des Beaux Arts de la ville de Paris

 

      Le plus souvent, chaque mas avait un lieu dédié au parcours des moutons. Au bourg de Compains, des pâtres venaient selon la coutume au printemps chercher les ovins pour les conduire à Anzat sur des terres vaines et vagues qui leur étaient laissées. A Ardes où certaines terres étaient propices aux moutons, on les vendait lors d’importantes foires. A Besse, on les installait sur un territoire dit La plaine des moutons. La laine était vendue à Marcenat.

 

 

 

    Moutons à Compains aujourd’hui

 

 

 

 

 

 

 

Haro sur les moutons du seigneur

      Le seigneur surchargeait de moutons la montagne de Brion. Laizer reconnaissait faire paître “quelques moutons” – il en avouait 250 – une évaluation que les paysans n’hésitaient pas à chiffrer de leur côté à 300 ou 400. Ce qui était sûr, c’est que mélanger moutons et bovins sur le même le terrain de parcours impactait la qualité des herbages réservés aux bovins. Croyant se justifier, Laizer clamait qu’il ne faisait qu’imiter la pratique de Montmorin son prédécesseur et, pensant faire taire les brionnais, brandissait la menace de partager les communaux si on l’obligeait à éloigner ses moutons, une menace qui, mise à exécution, aurait privé les paysans du tiers de la montagne de Brion.

 

Le conflit

      C’était sans compter avec le notaire Jean Verdier et son frère, déjà rencontrés dans le conflit du Lac des Bordes. Peu impressionnés par la menace seigneuriale ils prennent la tête d’un nouveau mouvement de résistance qui va s’acharner à défendre les droits que donne aux habitants la coutume d’Auvergne. Là encore, l’opposition entre les parties dépasse la simple controverse locale puisque, forts de leur bon droit, les brionnais s’adressent à l’intendant d’Auvergne Jean Le Camus, qui diligente une enquête.

      Laizer contre attaque en dénonçant à l’intendant ces paysans de Brion qui “font éclater leur haine” contre lui, arguant qu’eux-mêmes défrichent indument la montagne où ils font pousser “toutes sortes de graines” pour, l’année suivante, transformer ces mêmes terres en prés de fauche “si bien que par ce moyen lesdits habitans hyvernent plus grande quantité de bestail qu’ils n’ont de foin et de paille de leurs héritages”. Par mesure de rétorsion, Laizer demande l’arpentage des biens de chacun et la séquestration de la récolte, renouvelant sa menace de faire opérer le partage des communaux dont il voulait garder pour lui le tiers au titre de seigneur haut justicier.

Paul Vaison (1841-1911) – Brebis suivie

 

 

      S’il était vrai que transformer des communaux en terres labourables contrevenait à la coutume d’Auvergne, la pratique était si générale qu’il aurait été difficile à l’intendant Le Camus de l’empêcher sans soulever des “émotions” préjudiciables à la paix civile dans nombre de villages.

      Indubitablement chacun n’en faisait qu’à sa tête, mais les défrichements pratiqués par les paysans pauvres étaient mieux tolérés par l’intendant d’Auvergne que le pacage des moutons seigneuriaux qui sabotaient la montagne réservée aux bovins. Les brionnais avaient le droit pour eux, on leur donna raison. Ne pouvant passer outre, Laizer dut retirer ses moutons.

      La victoire des brionnais leur profita un demi siècle, jusqu’à ce que François de Laizer, fils de Jean, y puisât argument pour attaquer à son tour les paysans. En s’appuyant sur cette ancienne décision, il exigea des ruraux qu’ils retirent de la montagne les moutons qu’à leur tour ils y faisaient pacager.

Quant au partage de la montagne de Brion, les Laizer devront encore patienter deux siècles, puisque le cantonnement des biens qu’ils avaient pu récupérer dans la montagne de Brion après l’Empire n’interviendra qu’en 1874.

 

 

Des relations contrastées avec l’Eglise

 

      Les relations des Laizer avec l’Eglise sont paradoxales. Affichant une dévotion visible à la chapelle de Vassivière, le seigneur n’hésite pourtant pas à priver le curé de la paroisse de Compains d’une partie de ses revenus. Quant à des dons à l’église de Compains ou à la chapelle Saint-Jean-baptiste de Brion, les sources retrouvées pour l’instant n’en mentionnent pas, à peine voit-on qu’un fils de François de Laizer fut prénommé Jean-Baptiste, indice d’un baptême qui put être pratiqué à la chapelle de Brion.

 

Le curé de Compains fait condamner Jean de Laizer et son fils

      Depuis des siècles, la noblesse captait tout ou partie des dîmes qu’auraient dû percevoir les religieux. A Compains, le curé de la paroisse Antoine Papon, lui aussi victime de cet abus seigneurial, entra en procès contre Jean de Laizer. L’affaire remonta au parlement de Paris qui, le 6 septembre 1673, donna raison au curé. Las ! Antoine Papon, mort peu avant, ne connut pas l’arrêt de la cour en sa faveur et le jugement profita au curé Chabru, son successeur. Le 30 mai 1682 Jean de Laizer, fils homonyme de l’acheteur de la seigneurie, fut finalement condamné non seulement à laisser au curé les dîmes de la paroisse, mais encore à lui restituer les dîmes indument perçues. Si dans les rapports de force, le dernier mot revenait dorénavant parfois à la justice royale, aucun texte ne vient –  pour le moment – montrer que cette condamnation fut suivie d’effet.

 

Dons des Laizer à la chapelle de Vassivière

      A une dizaine de kilomètres de Besse, on vénérait l’été à la chapelle de Vassivière une vierge noire, conservée l’hiver dans l’église Saint-André de Besse. Isolée au milieu des herbages, la chapelle est toujours le lieu d’un pèlerinage très fréquenté par les auvergnats.

 

La chapelle de Vassivière

 

    

     Il était de tradition chez les Laizer de faire des dons à la chapelle de Vassivière et aux prêtres communalistes de Besse.  Née en 1605, la sœur ainée de Jean, Gasparde de laizer épouse de  Jean d’Héraudi baron de Saint-Diéry, donnait en 1634 à la chapelle “deux couronnes d’argent […] l’une pour l’image du grand autel, l’autre pour l’image de la petite chapelle” (la chapeloune, située en contrebas de la chapelle).

      L’invocation de la Vierge de Vassivière fut sans doute renforcée dans la famille pour demander la guérison de Jean (mort en 1662, soit à environ 14 ans) d’une maladie que contracta aussi sa sœur. Pensant aider à la guérison de sa fille, Jeanne de Bélinay offrit à la chapelle le poids en cire de l’enfant. Sauvée, elle entra au couvent des Ursulines à Clermont où les religieuses se chargeaient de l’éducation des jeunes filles. En 1668, Jean de Laizer et son épouse donnaient à Vassivière un tabernacle en bois doré qui fut posé sur le grand autel, un don qui ne profita pas longtemps à la chapelle qui fut pillée l’année suivante.

 

Dons aux prêtres communalistes de Besse

Les laizer fondèrent en 1652 moyennant 160 livres, sept messes dites à haute voix à célébrer lors des sept principales fêtes de la Vierge. En “cas de mauvais temps, non autrement” les messes devraient être célébrées à l’église Saint-André de Besse.

Ils donnèrent en outre à l’importante communauté de prêtres communalistes de Besse une rente fondée sur une vente de bois. En 1672  Jean de Laizer vendait à Blaise Thouren, laboureur de Chandèze, le droit d’exploiter une coupe de bois  dans le bois des hommes (sud du Montcineyre, près de Chaumiane). En échange, Thouren devait verser une rente annuelle de huit livres aux  frères de la communauté de Saint-André de Besse. Cette autorisation fut reconduite à plusieurs reprises par ses fils, Jean (en 1689 et 1699), puis par François en 1716. Au XVIIIe siècle, Jean-Charles de Laizer clora cette rente qui n’était plus versée.

 

Vie sociale à Brion

 

      A Compains comme à Chidrac, il était d’usage que Jean de Laizer ou son épouse affichent leur proximité avec certains de leurs gens en apparaissant occasionnellement aux baptêmes et aux mariages. Il s’agissait le plus souvent des plus aisés de la paroisse, la famille du notaire Morin, celle du curé de Chazelle ou la famille de leurs métayers.

      En 1663 par exemple, Laizer est témoin au mariage d’Antoine Morin, fils du notaire, qui épouse Catherine Blanchier, la fille d’un laboureur aisé de Compains. Jeanne de Bonafos en 1668 est commère au baptême d’Antoine Morin, homonyme de son père notaire avec pour compère Antoine Ribeyre, seigneur d’Opme, conseiller du roi à Clermont et propriétaire de centaines de têtes d’herbages au sud de la paroisse. Les habitants du domaine de Malsagne, “appartenant au seigneur” ne sont pas oubliés : Laizer est témoin au mariage en 1664 de Guillaume Maynal avec Louise Vidilhe, fille du métayer de Malsagne. Ces pratiques se raréfieront au fil du temps.

 

Relations avec des paysans endettés

 

      Jean de Laizer, “pour leur faire plaisir” s’était porté caution des frères Morin, des paysans qui s’étaient endettés auprès d’Antoine Ribeyre, seigneur d’Opme. Les Morin ne pouvant rembourser leur dette à l’heure dite, Jeanne de Bélinay, alors veuve de Laizer, paya à leur place en 1678 puis,  en contrepartie, fit saisir à Malsagne et La Berche, la grange, l’étable et une dizaine de près des deux frères pour le montant de la somme due (1821 livres). L’ opération permit d’étendre le domaine de Malsagne et déviter que d’Opme n’étende davantage ses biens à Compains.

      En 1676, Jean de Laizer (fils) vendait à François Roux dit Joye habitant le hameau de Cureyre, une maison et un pré sis à Compains moyennant une rente de 20 livres payable annuellement à la Saint-martin d’hiver. L’ensemble était rachetable par Roux quand il le pourrait pour la somme de 400 livres.

 

Mort de Jean de Laizer et Jeanne de Bonafos

 

      Après vingt années de mésentente avec des compainteyres qui, du curé aux paysans n’avaient cessé de chercher à limiter son action ou ses abus, Jean de Laizer meurt à Chidrac en 1676. L’emplacement de sa tombe marque, sinon son attachement à Compains, du moins sa volonté d’y laisser les restes de son passage terrestre puisque, délaissant Chidrac, il voulut être inhumé dans l’église Saint-Georges où Jeanne de Bélinay le rejoignit en 1687.

 

L’inventaire des biens de Jean de Laizer

      Jean de Laizer meurt quelques jours après avoir ajouté in extremis à son testament un codicille par lequel il lègue à son épouse trois mille livres de rente, les meubles et le bétail de ses propriétés. Ses fils soupçonnèrent-ils leur mère de quelque manipulation, c’est probable, car une semaine après la mort de Jean et à la surprise de Jeanne de Bonafos, le notaire diligenté par le procureur du roi apposait les scellés “dans la maison et chasteau [terme pris ici dans le sens de demeure] de Chidrac en laquelle le seigneur de Siougeat est décédé et autres maisons appartenant à sa succession”. L’épouse tenta en vain de s’opposer à cette mise sous scellés qui nous vaut de bénéficier de l’inventaire des biens du seigneur de Compains.

Aux dires des brionnais, les Laizer n’avaient dans le village de Brion “ni maison, ni établerie”, ce que confirme le notaire qui posa les scellés. Totalement ou en partie ruiné, le château n’est pas mentionné dans l’inventaire.

Le pied à terre du seigneur est au bourg où Laizer loge ponctuellement quand il y vient régler ses affaires, dans une maison sise au nord de l’église Saint-Georges, à peu près là où on peut voir aujourd’hui l’ancien presbytère. Telle que décrite dans l’inventaire après décès, la maison comprenait au rez-de chaussée une cuisine et un four avec deux chambres où vivaient Jeanne Auzolle qui s’occupait de la basse-cour, le forestier Jean Chandezon et son fils palefrenier. A l’étage, deux chambres étaient réservées au seigneur et, seul signe extérieur de noblesse, la bâtisse était pourvue d’un colombier garni de pigeons.

 

    

 

Mort le j4 janvier 1676 à Chidrac, Jean de Laizer fut transporté à Compains où il trouva sa sépulture le 18 dans l’église Saint-Georges où le suivit son épouse Jeanne de Bélinay le 6 septembre 1687. Leur tombe ne peut être localisée dans l’église qui ne comporte pas d’enfeu. Elle est vraisemblablement située sous les dalles du transept, non loin des non-nobles, notaire ou marchands qui avaient eu les moyens de se faire enterrer au pied de la tour qui donne accès au clocher.

 

 

L’église Saint-Georges, lieu de sépulture de Jean de Laizer et Jeanne de Bonafos (Lithographie d’Emile Sagot, Archives départementales du Puy-de-Dôme)

 

 

Un antagonisme durable

      A quoi attribuer les relations tendues entre Jean de laizer et ses adversaires, le curé à Compains et les paysans à Brion, sinon à un besoin de plus grande justice face au manque d’habileté d’un seigneur sans doute peu porté à transiger et doté comme ses semblables d’une tendance à abuser de sa position dominante. Pourtant, on remarquera à sa décharge que Jean de Laizer semble ne s’être jamais approprié les communaux du village, contrairement à certains nobles dont le comportement répréhensible fut à l’origine d’un édit royal en 1667 qui ordonnait aux seigneurs qui s’étaient emparés des communaux de les restituer aux paroisses.

      On peut penser que les Saint-Hérent n’avaient géré que de loin leur châtellenie, affermée à l’écuyer Jean de Lubé. Pour éviter des conflits avec des ruraux difficilement gérables, il est possible que Montmorin ou son “fermier” ait laissé aux habitants plus d’autonomie que ne voulut leur laisser Jean de Laizer. On sait par exemple qu’une transaction entre Montmorin et les habitants de Brion les avait autorisés à pacager le foirail seigneurial pour le prix de 10 sols par an. Moyennant quoi, faisant fi des bornes, les brionnais faisaient aussi pacager la Motte voisine, pourtant réservée aux Laizer. Ce relâchement possible de l’autorité seigneuriale au temps des Saint-Hérent, pourrait avoir encouragé le développement d’un sentiment d’indépendance chez des paysans réputés indociles et qui plus est conduits par un notaire mû par une bonne connaissance des droits que donnait la coutume.

      Enfin, peut-être n’est-il pas si hasardeux de postuler qu’à Compains comme ailleurs, certains esprits commençaient à évoluer vers des idées qui annonçaient la rupture de la fin du XVIIIe siècle.

 

A SUIVRE

Les fils de Jean (1676-1722)