Compains

Histoire d'un village du Cézallier

– La défense des seigneuries

 

 

SITES DEFENSIFS des BREON et des SAINT-NECTAIRE

au Moyen Âge

Brion – La Mayrand – Largelier (Bréon)

Valbeleix – Roche-Charles (Saint-Nectaire)

Les Chasteloux de La Chavade – La Tourette – Brionnet (?)

 

       Les sources archivistiques qui étayent ce chapitre sont puisées, pour la plupart, aux Archives départementales du Puy-de-Dôme et en particulier dans les plans cadastraux “napoléoniens” établis au début du XIXe siècle. Les observations sur le terrain et l’examen de la toponymie des communes considérées ont complété cette recherche.  Les sources retrouvées mettent en lumière le nombre important, la densité et la persistance de nombreux lieux qui évoquent le guet  et la défense du territoire au nord et à l’est de Compains. Comme souvent cependant, les lacunes de la documentation écrite laissent planer de multiples interrogations et les hypothèses restent nombreuses, en particulier sur les limites de la seigneurie de Brion au levant.

 

La vallée du Valbeleix

       Au centre d’une vallée en auge orientée nord-sud, le village du Valbeleix (846 m.) est flanqué à l’est par le plateau de La Chavade, à l’ouest par le plateau de La Jarrige dont les points hauts culminent entre 1100 et 1200 mètres. De rares villages peuplent les sommets défrichés des plateaux dont les versants abrupts sont couverts de forêts. Traversée dans sa longueur par la Couze née à Compains, la vallée du Valbeleix se termine au nord en cul de sac avec pour seule issue les gorges boisées de Courgoul où va se faufiler la rivière. Environ sept kilomètres plus loin la Couze, dite de Valbeleix, conflue près de Saurier avec la Couze Pavin au pied du Pic de Brionnet.

 

Le village du Valbeleix entre le Pic Saint-Pierre et la Roche Nité

 

Au Moyen Âge, la vallée était gardée et défendue sur les hauteurs qui la cernent par des structures défensives, sentinelles dont subsistent quelques traces, certaines seulement cartographiques, d’autres toujours visibles sur le terrain.

 

Le cordon défensif autour du Valbeleix

 

 

BREON et SAINT-NECTAIRE GARDENT la HAUTE VALLEE de la COUZE

 

Deux grandes familles vassales du Dauphin d’Auvergne (XIIIe-XIVe siècles)

          Dans le premier quart du XIIIe siècle, Bréon et Saint-Nectaire étaient à la tête de fiefs importants sur les deux rives de la Couze. Quand vint la mise en place progressive de la féodalité dans les montagnes, les Bréon durent rendre hommage au Dauphin d’Auvergne en 1222, bientôt suivis par les Saint-Nectaire en 1225. Devenues vassales du dauphin, les deux familles durent assurer la défense du sud du Dauphiné où leur suzerain tenait château à Vodable.

         Sur la rive droite, l’assise territoriale des Bréon débordait au nord-est  hors de la paroisse de Compains  jusqu’au Valbeleix où ils tenaient Vauzelle et Le Cheix. Elle englobait aussi la terre de La Mayrand  qui appartiendra aux seigneurs de Compains jusqu’à la Révolution. Les Saint-Nectaire étaient seigneurs  de Roche-Charles (Rocha Sirla) où se trouvait un château aujourd’hui disparu et surtout ils tenaient la vallée du Valbeleix

          Sur la rive gauche, une famille vassale des Bréon tenait le fief de Largelier dans la paroisse de Saint-Anastaise, tandis que près de la frontière septentrionale de la paroisse de Compains, le village de Marsol était aux Saint-Nectaire.

Voisins, les deux lignages avaient noué une alliance en 1302 quand Dauphine, fille ainée d’Itier de Bréon avait été mariée à Bertrand de Saint-Nectaire. Entachées par des escarmouches et des procès, les relations entre les deux familles deviendront plus tendues au fil du XIVe siècle.

       Placés en vigie à Brion et Valbeleix pour garder le sud-oust du Dauphiné d’Auvergne, les chevaliers de Bréon et de Saint-Nectaire devaient tenir leur rang dans la stratégie défensive de la Région. En cas de danger pressant, les forteresses pouvaient même être remises au dauphin qui en renforçait les défenses avant de rendre les châteaux à leurs détenteurs une fois la paix revenue.

 

Un milieu où régnait l’insécurité

       Caractérisée par son isolement, la région des hautes Couze est entaillée en tous sens par des gorges creusées par des ruisseaux torrentueux. Enfoncées dans ces étroites gorges truffées de grottes aptes à abriter des bandes de malfrats, les vallées du Sault (com. Chassagne), de Courgoul et de Rentières,  étaient peu sûres, même en temps de paix. Tapissées de forêts difficilement pénétrables – forêt de Sault dont les résineux alimentèrent longtemps les fours de Lezoux, forêts de La Chavade, de Chassagne ou de Rentières – les vallées étaient réputées dangereuses et une tradition encore bien ancrée au XIXe siècle les racontait hantées de brigands.

       Une cause fréquente d’insécurité tenait aux rivalités entre familles seigneuriales et aux guerres privées que se livraient les potentats locaux. Bréon et Saint-Nectaire étaient placés face aux terres des Mercoeur qui créaient au XIIIe siècle la ville d’Ardes où ils construisirent un château dont on peut encore voir les ruines ultimes.

       Dans les paroisses étendues (Compains 50 km2) ou dans des paroisses de plus petite taille (Valbeleix, La Mayrand, Roche-Charles), on bénéficiait de la surveillance exercée dans les lieux de garde. Il faut cependant se demander comment on se protégeait quand on habitait trop loin du château seigneurial pour pouvoir s’y réfugier rapidement. On bénéficiait alors de la protection des maisons fortes ou des petits châteaux à motte des seigneur locaux, vassaux des Bréon et des Saint-Nectaire. Mais si on vivait au bourg de Compains ou à Chaumiane, mieux valait envisager la fuite vers les bois du Montcineyre.

 

Le SYSTEME DEFENSIF MIS EN PLACE

 

Le dispositif défensif mis en place sur les contreforts du Valbeleix comprend plusieurs niveaux qui diffèrent tant par le niveau de protection qu’ils ont pu procurer, que par les vestiges retrouvés. De simples lieux de garde voisinent ou non avec des fortins et des châteaux.

 

 

Les lieux de guet

       On guettait soit en un lieu isolé (Beauregard au nord de Compains et près de La Mayrand, La Garde au Valbeleix, ), soit en un lieu situé aux environs d’un château (La Garde à un peu plus d’un kilomètre de la forteresse de Brion, La Garde à Lignerolles près du château de Largelier, Roche-Gardette à Roche-Charles), soit on faisait la guette au château même. Qui faisait le guet ? Selon la Coutume d’Auvergne, “les subjects gayttables d’aucun chastel, et qui ont droict de retraicte en iceluy en temps de eminent peril… sont tenus seulement aux legeres réparations desdicts chastels et forteresses”. Autrement dit, assurer le guet était une obligation pour le paysan d’une châtellenie qui bénéficiait d’un refuge au château. Ceux qui profitaient de cette protection devaient en contrepartie faire de menues réparations à la forteresse et payer un droits s’ils occupaient les bâtiments (dits loges) situés dans l’enceinte dudit château. Cette contrainte tomba quand les paysans furent en mesure de racheter cette corvée. On acceptait aussi que les forains à la châtellenie, (ceux qui n’étaient pas justiciables du seigneur du château), viennent s’y réfugier s’ils vivaient à proximité.

 

Le cordon défensif : tour, chastelets, châteaux

       Pourvue de vestiges médiévaux bien visibles, la ligne de défense qui couronne les deux versants de la vallée du Valbeleix révèle le chapelet de lieux d’observation et de postes fortifiés déployés pour sécuriser la région. Ces moyens sont le plus souvent localisés aux frontières des seigneuries dont les limites ne correspondaient pas forcément à celles des paroisses.

       La topographie des lieux montre que ces sites, qui bénéficient d’une vue dégagée sur les montagnes environnantes, ont été choisis pour leur emplacement stratégique. Toujours en position élevée, les lieux défensifs sont installés sur une motte qui flanque un village (Belleguette-Haut, Largelier, La Tourette), parfois placés sur un imposant pic basaltique (Brionnet) ou sur un promontoire rocheux (Roche-Charles, Largelier).  Ils balisent, en les sécurisant, les chemins hauts empruntés pour se rendre de Brion vers le Dauphiné d’Auvergne.

 

Le sud de la vallée du Valbeleix vu depuis le plateau de La Chavade près de la Roche Nité

 

 

Sur  la rive droite de la Couze

 

Belleguette-Haut – Bréon – Commune de Compains. Sur Belleguette-Haut, voir le chapitre “Chroniques villageoises“. Flanqué d’une motte féodale, Belleguette-Haut dans la seigneurie de Brion faisait face à Marsol, village intégré dans la seigneurie de Valbeleix tenue par les Saint-Nectaire.

 

 

 

Compains, Belleguette-Haut – Motte

 

 

La Mayrand – Bréon – Aujourd’hui commune de Roche-Charles-La Mayrand depuis 1976. Débordant les limites de la paroisse de Compains, la seigneurie de Brion s’étendait jusqu’à La Mayrand,  village semble-t-il gardé au lieu dit Beauregard.

Vauzelle – Bréon – Commune de Valbeleix. Là encore la châtellenie de Brion outrepassait les limites de Compains et s’enfonçait dans la paroisse du Valbeleix, formant à Vauzelle une excroissance que prolongeait la terre du Cheix. Au sud du plateau de La Chavade, le village de Vauzelle resta dans le mandement de Brion du Moyen Âge à la Révolution. Est-ce à Vauzelle que se trouvait la limite nord de la seigneurie de Brion ? Aucune trace de construction défensive n’a été détectée à Vauzelle ce qui n’étonnera pas compte tenu des réemplois pratiqués dans les villages. Des bornes marquent-elles cette hypothétique limite ? Sur le versant abrupt du plateau de La Chavade, en suivant le ruisseau de la colline de Sioulet qui cascade de Vauzelle vers la Couze, on observe une suite de volumineuses pierres plus ou moins triangulaires (bornes ?) qui longe le ruisseau du Sioulet. Ce cours d’eau pourrait avoir marqué la limite nord du la seigneurie de Brion sur la rive droite de la Couze, une hypothèse qu’aucun texte ne vient, pour le moment, étayer.

Vauzelle – Borne ?

 

Entre Vauzelle et le Montaigut, la terre du Cheix appartenait aux seigneurs de Compains au XIIIe siècle. A trois reprises  les Bréon firent des dons à ce prieuré valbelaisien qui dépendait de l’abbaye de Saint-Alyre-les-Clermont. En 1325, Jean, nouveau Dauphin d’Auvergne, reçut l’hommage de Maurin de Bréon pour son “chastel et ville de Brion” et pour Le Cheix à “Vail beletz” (Valbeleix) sur lequel Maurin avait conservé la seigneurie éminente.

Roche-Charles – Saint-Nectaire – Le chateau de Roche-Charles, sa chapelle et le village voisin de Boslabert étaient tenus par les Saint-Nectaire. En 1373, les forteresses de Brion et de Roche-Charles furent occupées par les Anglais. Pour leur délivrance, le pâtis (rançon) exigé par les routiers fut versé, notamment par l’abbesse de l’abbaye de Blesle.

 

Chapelle de Roche-Charles

 

Une ligne de deux postes défensifs apparait ensuite vers le rebord du plateau de La Chavade (Les Chasteloux, La Tourette). Tout semble indiquer que leur installation n’avait pas pour seul but de protéger les villages voisins. Ils devaient plutôt permettre de relier en toute sécurité Brion au château de Brionnet, placé, comme nous le verrons ci-après, au sommet du Pic de Notre Dame du Carmel près de Saurier. Aucune source ne permet pour l’instant d’attribuer l’un ou l’autre de ces deux postes défensifs aux Bréon plutôt qu’aux Saint-Nectaire.

 

Les Chasteloux de La Chavade – Commune du Valbeleix – Dépassé Vauzelle, on poursuit sur le plateau de La Chavade jusqu’aux Chasteloux. Cette terminologie, courante pour désigner de petits postes fortifiés, renvoie au Chastelet des Bréon près de la Borie d’Estaule entre Egliseneuve et Condat, ainsi qu’aux Chastelets construits au milieu des tourbières de La Godivelle par les Mercoeur.

 

 

 

La Tourette – Commune de Valbeleix – En surplomb au dessus du hameau de La Valette, le site de La Tourette domine les gorges de Courgoul et du Sault. On y découvre une motte féodale bien conservée.

 

 

 

 

 

 

 

Brionnet, un cas particulier – Commune de Saurier – Dauphin d’Auvergne

       A l’issue des gorges de Courgoul, près du village de Saurier, le pic basaltique qui surmonte le hameau dit aujourd’hui Brionnet réserve à son point culminant une vue à 360° à des dizaines de kilomètres à la ronde. L’aplat ménagé au sommet, qui n’accueille plus aujourd’hui que la chapelle dédiée à Notre Dame du Mont Carmel, était au Moyen Âge couronné par une forteresse dite en 1262 “castrum de Breonne”. Sous les fondations de la chapelle et sur l’esplanade sommitale, les derniers vestiges du château sont encore inscrits sur le basalte.

 

Il se peut que la forteresse située sur le Pic de Brionnet, pièce maitresse du dispositif défensif du Dauphiné d’Auvergne, ait été défendue par un Bréon. Dans son testament, Robert Ier dauphin, mort à la vigile de Pâques 1262, cite ses “domicellis meis”, ses damoiseaux, “Cheyro et Auberto de Breone” , peut-être des frères ou des fils de Maurin de Bréon placés auprès du dauphin comme le pratiquaient couramment les grandes familles chevaleresques. Quand, le mercredi après la fête de la Saint-Martin d’hiver 1262, le nouveau Dauphin d’Auvergne Robert II hommage son suzerain, (Alphonse de Poitiers, frère de Saint-Louis), il procède à l’énumération de ses fiefs et cite le “castrum de Breonne et Saurias”, très vraisemblablement le château qui surmontait le Pic de Brionnet. Il détaille ensuite les fiefs des vassaux qui l’avouent pour seigneur. Parmi ceux-ci on trouve le fief du seigneur de Brion “feudum quod tenet a nobis dominus de Breo …Breo cum pertinensis” .

 

  Saurier – Le Pic de Brionnet

Chapelle de Notre Dame du Mont Carmel

 

       Cet hommage permet de lever une ambiguïté : le fief de Maurin à Brion, “Breo”, y est clairement distingué du “castrum de Breonne et Saurias”, le château du Pic de Brionnet près de Saurier où subsistent de nos jours quelques ruines résiduelles. Breone est dit Brionne sur la carte de Cassini (vers 1760)  comme sur le plan cadastral de la commune de Saurier (1812) et non Brionnet. La forme diminutive actuelle Brionnet, apparue postérieurement à l’élaboration du cadastre, peut être à cause de sa dépopulation récente, ne suggère donc pas qu’un lien quelconque, encore moins qu’une subordination exista entre Brion et la forteresse de Brionnet qui appartenait au dauphin. Alors, pourquoi une telle homonymie entre le castrum de Breo et celui de Breone, dit aujourd’hui Brionnet ?

       On remarque cependant qu’au moment des faits évoqués ci-dessus en 1262, la population bénéficiait depuis plus de deux siècles d’une période de réchauffement climatique bénéfique pour la croissance économique et démographique. La paix régnait dans le royaume et on n’endurait ni épidémies dévastatrices, ni guerres comme on en subira un siècle plus tard. L’Auvergne vivait en paix, c’était “le bon temps du roi Saint-Louis”. Cette conjoncture favorable laisse à penser que la pression démographique dans la seigneurie de Brion a pu provoquer le départ de quelques familles en surnombre qui, bien avant 1262, seraient venues “coloniser” les alentours du Pic de Brionnet, d’où l’homonymie constatée. De tels faits ont été constatés ailleurs en Auvergne. Un tel départ aurait pu être impulsé par le dauphin pour sécuriser le pays et il aurait pu confier la défense de Brionnet à un proche de Maurin, d’où le toponyme. Cette “colonie”, en multipliant les allées et venues entre Brion et Brionnet, imposa de construire des ouvrages défensifs pour sécuriser l’itinéraire  qui reliait les deux châtellenies, distantes d’environ 15 kilomètres. Ces faits peuvent être  bien antérieurs au XIIIe siècle, un temps où la féodalité turbulente rendait d’autant plus indispensable la surveillance du territoire.

 

Sur la rive gauche de la Couze

 

Valbeleix – La rive gauche de la Couze

 

Largelier, dit aussi Larzalier – Commune de Saint-Anastaise au Moyen Âge. Les chevaliers de Largelier vassaux des Bréon détenaient dans la paroisse de Saint-Anastaise l’affar de Largelier “affarium et locum vulgariter appellatum de Larzeleyr”, un fief perché sur les hauteurs qui dominent la vallée du Valbeleix. Des membres de cette famille apparaissent à plusieurs reprises aux côtés des seigneurs de Compains aux XIIIe et XIVe siècles. Les Largelier “alias de Roche” disent les textes, étaient donc aussi seigneurs à Roche, dans la paroisse de Compains, un lieu bien identifié situé au pied du Montcineyre. Les possessions des Saint-Nectaire à Marsol pourraient donc avoir été totalement enclavées entre la seigneurie de Brion et celle de Largelier.

 

Saint-Anastaise – Largelier – Le “château”

 

La Garde près de Lignerolles – Commune de Saint-Anastaise au Moyen Âge. Ce lieu où aucun vestige n’a été retrouvé a pu garder Lignerolles ou, plus probablement, le fief des Largelier.

La Garde sur Marcenat – Commune du Valbeleix. Surplombant le hameau de Marcenat, sur les hauteurs qui ferment au nord la vallée du Valbeleix. On y trouvait  au XIXe siècle un hameau du même nom d’où on pouvait surveiller l’ensemble de la vallée.

Le Terme – Commune de Saint-Anastaise au Moyen Âge, à la limite de Saint-Pierre-Colamine. Le toponyme Le Terme peut correspondre à la limite entre deux seigneuries si on se réfère à son origine latine, terminus, limite d’un territoire. Le Terme peut avoir voulu marquer une limite avec le fief des La Tour, seigneurs à Besse.

A SUIVRE