Compains

Histoire d'un village du Cézallier

– Les Bréon seigneurs de Brion XIIe-XIVe siècle

 

 

De grands féodaux du Bas et Haut Pays d’Auvergne

 

      Les sources nous révèlent les Bréon comme un important lignage doté de seigneuries nombreuses de la fin du XIIe à la fin du XIVe siècle quand s’éteint la famille. Outre la seigneurie de Brion, leurs châtellenies s’étendaient des marges occidentale et méridionale du massif du Cézalier et enjambaient l’Alagnon pour s’étendre sur une partie de la planèze de Saint-Flour.

 

Blason des Bréon peint sur la frise armoriée du château de Ravel (Près de Lezoux, Puy- de-Dôme)

D’azur semé de trèfles d’or, au lion de même, langué et armé de gueules, brochant.

 

      Chevaliers bannerets vassaux des princes territoriaux d’Auvergne, (Dauphin, Mercoeur, évêque de Clermont), les textes nous les dévoilent garants lors de la signature d’actes importants, croisés à l’appel du pape, procéduriers souvent, voyous à l’occasion. Les Bréon ne font cependant pas partie des rares très anciennes familles d’Auvergne connues avant l’an mil, ni des puissant lignages qui tenaient véritablement l’Auvergne féodale. S’ils ne s’allient apparemment pas avec les familles les plus influentes, Dauphins, Montboissier, Mercoeur, La Tour, leurs alliances sont cependant prestigieuses, orientées vers de vieilles familles nobles des montagnes du Haut et Bas Pays voisines de leurs possessions, Brezons, Rochefort, Dienne ou Tinière en Artense, mais aussi Thiern (Thiers) et Polignac.

 

Sceau d’Itier de Bréon (1300) – Archives nationales

 

      Deux sceaux des Bréon ont été retrouvés aux Archives nationales : le mieux conservé ci-dessus, date de 1300 et appartenait au chevalier Itier de Bréon. L’écu de type héraldique est placé droit au centre du sceau mais n’en occupe pas toute la surface : il est inscrit dans une rosace quadrilobée évoquant l’ogive, un motif d’architecture qui évoque les cathédrales.

En moins bon état, le second sceau date de 1340 : c’est celui du chevalier banneret Maurin III de Bréon, fils d’itier. Assez semblable à celui de son père, l’écu n’en comporte pas moins des différences notables, reflet de l’évolution de la mode à l’époque de sa fabrication. Bien que les deux sceaux montrent un écu semé de trèfles au lion semblable aux armoiries de la famille, l’écu d’Itier est incliné vers la gauche et timbré d’un heaume à volets. La légende des deux sceaux est malheureusement détruite.

 

Sceau de Maurin III de Bréon (1340) – Archives nationales

 

      Dans le texte qui accompagne le sceau – une quittance de gages du 2 juillet 1340 donnée pour services de guerre – Maurin est dit chevalier banneret : il avait droit de lever bannière et combattait entouré de ses vassaux assemblés sous son étendard quand l’arrière ban était convoqué. L’usage voulait que l’emblème féodal, ici le lion sur fond de trèfles, se retrouvât sur la bannière du chevalier banneret.

 

Les premiers seigneurs de Brion

       L’origine des Bréon est mal connue. Une hypothèse vraisemblable les ferait apparaitre au XIe siècle dans les Boutières près de Jaunac (Ardèche). Un texte plus tardif les situe en 1199 à l’ouest d’Issoire où Maurin de Bréon tient des terres. Lui ou son descendant rend hommage en 1222 au Dauphin d’Auvergne pour sa seigneurie de Brion et ses appartenances incluant, peut-on supposer, le bourg de Compains qui n’est pas cité dans l’hommage. Ce doute sera levé lors d’hommages ultérieurs.

 

Blason du Dauphin d’Auvergne suzerain des seigneurs de Brion.

Murailles de la ville d’Ardes (P.-de-D.).

 

Des seigneurs multi-châtelains

      Outre le fief de Brion, les Bréon tinrent plusieurs fiefs et châteaux, tous plus ou moins ruinés, qu’on peut voir aujourd’hui encore dans le Puy-de-Dôme et le Cantal. Au Dauphiné d’Auvergne on peut citer Montpentier (aujourd’hui Le Pentier) et Saint-Hérent, mais aussi au sud-ouest du bourg de Compais le château d’Entraigues près d’Egliseneuve.

 

      Au sud du Bas Pays, surplombant le village de Joursac apparait le château ruiné de Mardogne qui domine l’Allanche et l’Alagnon. Plus loin c’est Ferrières aujourd’hui disparu et Nubieu dont les beaux vestiges sont visibles dans la commune de Rezentières.

 

Château de Nubieu (com. Rezentières, Cantal)

 

      Au Pays des Montagnes, sur la rive gauche de la Santoire non loin de Condat, on devine Lugarde, masqué par la forêt qui a envahi ses dernières ruines. Au sud de la Rhue, c’est Châteauneuf près de Riom-ès-Montagnes, et au nord, Lanobre que les Bréon conserveront jusqu’à l’extinction  du lignage.

 

 

 

Les croisades

      En dépit de sources le plus souvent ténues, on peut penser que les seigneurs de Compains participèrent à quatre croisades dont trois eurent pour destination prévue la Palestine et la quatrième l’albigeois.

      En 1095, quand le pape Urbain II appela depuis Clermont à la délivrance de Jérusalem occupée depuis quelques années par les turcs seldjoukides, l’Auvergne vit les départs vers la Terre Sainte se multiplier. Une source unique affirme qu’Armand de Bréon aurait pris la croix en 1102 lors d’une arrière-croisade en compagnie de chevaliers auvergnats, dont des voisins proches, Léon de Dienne, Arnaud d’Apchon et de grands féodaux, l’évêque, le comte de Clermont et le baron de La Tour, notamment. Armand serait mort en 1103, à Tripoli.

Guerrier casqué (XIIe siècle)

Clermont-Ferrand, église Notre-Dame du Port

 

      La croisade la mieux connue est celle de Maurin III de Bréon qui, en 1270, suivit saint Louis outre-mer. Pour financer l’expédition, Maurin mit en gage outre sa châtellenie de Brion, ses châtellenies de Lugarde et Egliseneuve jusqu’au remboursement des emprunts contractés pour financer son voyage et, sans doute, celui des chevaliers et hommes de troupe qui l’accompagnaient et qu’il fallait entretenir.

 

Soldats (XIIe s.)

Clermont-Ferrand, église Notre-Dame du Port

 

      Les croisades appelées par le pape n’avaient pas pour seul objectif la Terre Sainte. Dans les premières années du XIIIe siècle, Maurin de Bréon avec d’autres grands d’Auvergne partit en croisade lutter contre l’hérésie cathare. En contrepartie de leur participation à ces croisades, le “très chrétien roi de France” octroya aux nobles auvergnats des avantages fiscaux, tant pour leur participation albigeoise où ils avaient “occi et meurtri dans la ville de Vaus plus de 40 mille hérétiques et bougres”, que pour “s’etre croisés plusieurs chevaliers, barons, pour faire le voyage d’outre mer pour conqueter la Terre Sainte” lors de la croisade de Philippe Auguste.

 

Les relations avec l’Église

      Maurin Ier offrit en 1225 à l’abbaye de Saint-Alyre-lès-Clermont les dîmes qu’il percevait au Valbeleix ainsi que le domaine du Cheix situé près de Vauzelle, en limite de la seigneurie de Brion. Cet abandon pas désintéressé lui permit d’être inhumé à l’abbaye où son nom figure dans le nécrologe.

 

Sceau de Hugues de La Tour, évêque de Clermont

 

      Ces bonnes relations avec l’Eglise n’empêchèrent pas l’évêque Hugues de La Tour de sévir peu après en vassalisant certaines terres de Maurin qui avait démérité en protégeant un de ses hommes, meurtrier d’un religieux. Pour réprimer cette inconduite et inciter les nobles à pratiquer de “bonnes coutumes”, l’évêque pouvait faire passer dans son domaine propre des terres détenues en alleu par un seigneur. Maurin qui était jusque là seigneur alleutier de ses terres de Condat et Châteauneuf dût reconnaitre en punition les tenir en fief du prélat, le château devenant rendable à la volonté de l’évêque. Pour son pardon, l’assassin quant à lui promit de prendre la croix.

 

Pierre de Bréon, Templier

Formé de religieux soldats, l’Ordre du Temple avait pour objectif initial de défendre les Lieux Saints. On y trouvait des cadets de familles, nobles ou non, parfois seulement âgés de treize ou quatorze ans. Certains templiers faisaient carrière toute leur vie dans l’ordre, d’autres n’y passaient que quelques années, rappelés dans leur famille pour succéder au frère aîné disparu. Après l’éviction des chrétiens de Palestine en 1280, les Templiers s’étaient consacrés au développement de leurs domaines et de leurs affaires financières et bancaires. Entrés en conflit avec le roi Philippe le Bel qui avait grand besoin d’argent pour conduire la guerre en Flandre, il furent arrêtés en 1307.

 

Manuscrit de l’interrogatoire des Templiers

Archives du vatican – Exposition Lux in arcana, Rome, 2012

 

      Fils d’Itier de Bréon, Petrus de Brehone, avait été reçu en 1299 dans la maison templière de La Bastide près d’Issoire où l’avait accueilli Pierre de Madic, chef des templiers d’Auvergne. Arrêté avec d’autres templiers d’Auvergne, Pierre de Bréon lors de son interrogatoire en 1309 nia  les faits reprochés. Conduit à paris en 1310 avec plusieurs membres de l’ordre, interrogé tant sur ses propres actions qu’en tant que témoin pour ce qui ne relevait pas de lui, il répondit dans sa langue maternelle et non en latin. Sous serment, il déclara avoir été reçu clandestinement, nuls autres présents, sans frères dudit Ordre et de ce fait crut qu’étaient ainsi reçus les autres frères de l’Ordre. Il dit avoir reçu mission lors de sa réception de ne pas révéler les secrets de l’Ordre, ni les modalités de sa réception. Il dit enfin qu’on lui enjoignit de porter une corde ceinte jour et nuit sur sa chemise en signe de chasteté.

      Emmené à Paris, Pierre de Bréon fut détenu à l’abbaye de Sainte-Geneviève, puis dans la maison de Richard de Spoliis rue du Temple. Déposant le 2 avril devant la commission pontificale, il n’est pas encore absous ni réconcilié et reconnait le crachat sur la croix. Il déclare enfin qu’il est prêt à défendre l’Ordre qui sera aboli le 3 avril 1312 en présence du pape Clément V. Il disparait ensuite des sources.

 

Les guerres

      Philippe III, puis Philippe le Bel mobilisent la noblesse et lui  imposent de guerroyer pour le royaume. Lors de la guerre de Flandre, le bailli d’Auvergne avait effectué en janvier 1304 d’importants achats de bétail dans la province d’Auvergne : 1000 bovins, 2000 moutons et 1000 porcs qui prirent la route vers Calais. On peut penser que les montagnes de Compains fournirent à cette occasion leur quote-part de bestiaux, comme on verra qu’elles le faisaient encore au XVIIe siècle.

 

Combat de chevaliers

Peinture murale (XIVe siècle) – Château de Saint-Floret

 

      L’Auvergne nourricière fournissait aussi des combattants. Chevalier banneret ayant plus de 60 livres de revenu, le seignor de Brion fut convoqué à l’ost royal avec ses vassaux en 1304 pour combattre en Flandre. Noble “moyen” il dut fournir dix hommes d’armes, sans compter les hommes à pied, archers, écuyers et pages qui devaient accompagner la “route” d’un banneret. A titre de comparaison, on demandait au comte d’Auvergne d’aligner cent chevaliers ou écuyers, à Mercoeur soixante et à La Tour vingt cinq. Le service obligatoire ne durait que quarante jours mais ces réquisitions étaient très couteuses pour les nobles qui devaient entretenir à leurs frais leurs troupes et assurer la logistique en fournissant les chevaux de remonte et les armes indispensables. Toujours prêts à se battre, les nobles auvergnats n’en renâclaient pas moins devant les coûts induits par des guerres incessantes. Le roi dut se résoudre à solder ses troupes.

 

Bréon et Tinière dans l’Armorial de Revel

      L’Armorial dessiné vers le milieu du XVe siècle par le héraut d’armes Guillaume Revel évoque à travers un blason l’alliance des Bréon avec les Tinières. Il représente  l’écu penché et écartelé en croix de Guillaume de Tinières dont le nom “guille de thinieres” figure sur la banderole à enroulement qui entoure l’écu. Deux des quartiers de l’écu montrent la croix ancrée des Tinières, les deux autres quartiers présentent les armes des Bréon (d’azur au lion d’or).

 

Blason Bréon-Tinières – Armorial de Revel

 

      L’écu est surmonté d’un heaume à cimier, une tête de cerf issant de gueules qui semble sortir du casque. Flanquant le tout, des ornements dits lambrequins ou volets, faits de longs morceaux de tissu découpé semblent voler au vent. Autant dire que, pour combattre, ce casque de parade était remplacé par un bassinet.

 

Résurgence des Bréon et des Tinières sur le tombeau de Loys de Foix (1560)

      Au pied du château de Mardogne, dans le petit village de Joursac, l’église Saint-Etienne abrite le tombeau de Loys de Foix, descendant des Bréon et des Tinières. De style Renaissance, le tombeau a été placé depuis sa restauration dans la chapelle dite de Mardogne. La pierre blanche de la sépulture aurait été extraite non loin de Mardogne, dans les carrières de trachyte d’Albepierre, aujourd’hui Albepierre-Bredons, bourg voisin de Murat (Cantal).

 

Tombeau de Loys de Foix (1560)

Joursac – Eglise Saint-Etienne

 

      Près de deux siècles après l’extinction du lignage des Bréon et plus d’un siècle après que les Tinières se soient éteints à leur tour, Louis de Foix voulut rapprocher sur son tombeau ses armoiries de celles de ses lointains et prestigieux ascendants. Ainsi voit-on sur les parois latérales du tombeau l’écu écartelé Bréon-Tinières, (lion et croix ancrée), surmonté d’un heaume à volets et flanqué de deux chimères.

 

Tombeau de Loys de Foix

 

 

Blason Bréon-Tinières-Foix – Tombeau de Loys de Foix

 

      Ci-dessus enfin, sur cette autre paroi du tombeau, l’écu encadré de deux lions porte Bréon (lion et trèfles), Tinières (croix ancrée), et Foix (trois pals en haut et en bas deux vaches accornées, colletées et clarinées passant l’une sur l’autre qui est Béarn).

 

Bréon

Remacle (A. de), Armorial – Familles d’Auvergne